‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 42 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De quelle importance il est de bien recevoir la

correction. i

Un des meilleurs conseils qu'on puisse donner sur cette matière, est celui que nous donne Galien (3), qui ne s'étant pas contenté d'avoir écrit plusieurs aphorismespour la guérison des maladies du corps, a composé aussi un livre de la connoissance et de la guérison des maladies de l'ame. Il dit donc 1' que celui qui veut se corriger et. faire du P(

(1) Qui hujusmodi est , ejus conversatio inter reliquos fratres peroiciosa est. Si quidem exemplo suo à suscepto certa- $ mine ereteros abducit. Basil, inreg. hreviorib. num. i5g.

(2) Idem inanimadversionibus adversùs canonicos dclinquctl' tes. §. a .

(3) Galen, Lib. de cognose. et curand. animimorb.

DE LA. CORRECTION FRATERNELLE. '33g

progrès dans la vertu, doit chercher un homme sage qui l'avertisse de ses fautes, et que quand il en aura trouvé un , il faut qu'il le conjure instamment de vouloir bien l'avertir de tout ce qu'il remarquera de mauvais en lui; qu'il lui promette de lui en avoir obligation toute sa vie , comme de la plus grande marque d'amitié qu'il puisse recevoir de lui; et qu'il l'assure qu'autant que l'âme est au-dessus du corps, autant cette obligation sera audessus de celle qu'il devroitluiavoir,s'ill'avoit guéri de quelque grande maladie. Que si celui à qui vous vous serez adressé, ajoute-til, veut bien se charger du soin de vous avertir de vos fautes , et qu'il se passe ensuite quelques jours sans qu il vous dise rien , allez vous plaindre à lui , et conjurez-le encore plus I fortement que la première fois , de se souvenir de ce qu'il vous a promis, et de vous avertir de vos fautes , dès que vous en aurez fait quelqu'une. S'il répond qu'il se souvient de sa parole, mais qu'il n'y a pas eu occasion de vous la tenir, parce que vous ne vous êtes rien laissé échapper en quoi vous ayez eu besoin d'avertissement , gardez-vous bien de le croire, et de vous imaginer qu'il ait manqué de matière ; mais croyez que son silence peut provenir de quelqu'une des trois causes que nous allons dire. En premier lieu, de négligence, et parce qu'il n'a fait nulle attention ni à vos défauts, ni à ce qu'il vous avoit promis , y ayant peu de gens qui veuillent bien travailler de cette sorte à rendre les autres

plus sages. En second lieu, parce que s'il a remarqué quelque faute en vous , il n'a pas eu l'assurance de vous le dire ; ou que même il n'a pas voulu se mettre au hasard de perdre par-la votre amitié , sachant bien que tout ce qu'on gagne d'ordinaire à dire la vérité , c'est de se faire haïr. Ou enfin , parce qu'il a vu qu'il vous est quelquefois arrivé de ne recevoir pas en bonne part les avertissemens qu'on vous a donnés; et qu'ainsi quelque chose que vous lui ayez pu dire, il ajoute plus de foi aux effets qu'aux paroles, et ne peut se persuader que vous souhaitiez tout de bon qu'il vous avertisse de vos défauts. Prenez garde, ajoute-t-il encore, que quoiqu'il vous semble quelquefois que les fautes dont on vous reprend ne sont pas si grandes qu'on vous le dit, il ne faut pas cependant les défendre, ni vous excuser. Premièrement , parce que d'ordinaire un autre voit mieux nos défauts que nous ne les voyons nousmêmes, et qu'ainsi il peut se faire qu'il juge mieux des vôtres que vous. En second lieu , parce que quand même il se tromperoit, ce qu'il vous dit peut toujours servir a vous faire avoir un peu plus d'attention sur votre conduite , et à faire que dans la suite vous évitiez avec soin de donner aucune occasion de rien soupçonner de vous de semblable.

Voila tout ce que dit Galien sur ce sujet; et nous avons besoin de mettre tout cela en pratique } si nous voulons trouver quelqu'un qui se charge volontiers du soin de nous

avertir de nos fautes. Car , ce n'est pas une chose aisée ; et chacun peut en juger, nonseulement par le chagrin que la correction peut lui donner quand il la reçoit, mais aussi par celui qu'elle lui donne, quand il est obligé de la faire aux autres , et que le supérieur le charge de les avertir de leurs défauts. C'est une des choses qui font même le plus de peine à un supérieur, d'avoir affaire h des religieux qui n'ont pas l'esprit assez humble et assez docile pour bien recevoir la correction, Car comme d'un côté il est obligé de la faire, et que de l'autre il craint qu'on ne la reçoive mal, il ne la fait qu'en tremblant, comme on feroit une opération difficile et dangereuse, souvent mêmeilnesait s'il doit parler ou non. Quelquefois il lui semble qu'il doit la faire, mais en prenant bien son temps, et en assaisonnant sa réprimande de quelque chose qui la rende moins amère, quelquefois il trouve dans ceux à qui il doit la faire , si peu de disposition h la bien recevoir, qu'il prend le parti de ne rien leur dire, au hasard de les voir demeurer dans leurs défauts. C'est qu'il craint que ses avis ne leur nuisent, au lieu de leurprofiter, et qu'ils neserventqu'à les aigrir davantage contre lui , et à faire que dans la suite ils s'acquittent encore moins bien de leur devoir. Le soleil amollit la cire et durcit la boue, et quand les plantes ont bien pris racine, l'eau, l'air et le soleil aident à les faire mieux pousser ; mais quand elles ne sont pas

bien enracinées, ces mêmes choses ne servent qu'à les pourrir ou à les sécher. C'est ainsi que la correction amollit le cœur de ceux qui sont véritablement humbles par la connoissance d'eux-mêmes, et en quil'humilitéa jeté de profondes racines; au lieu qu'en ceux dont l'humilité n'est pas bien enracinée dans la connoissance de leurbassesse et de leur néant, elle ne produit que de la sécheresse et de l'endurcissement de cœur. C'estpourquoi les supérieurs s'abstiennent souvent de reprendre ceux en qui ils voient cette mauvaise disposition , parce que leur mal ne fait qu'empirer par les remèdes , et que convertissant les meilleures choses en poison , ils prennent pour aversion et pour acharnement ce qui est un effet de l'amitié qu'on leur porte , et du zèle qu'on a pour leur salut : et certainement ces sortes d'esprits méritent bien qu'on les abandonne.

Si vous voulez donc qu'on ne vous abandonne pas comme un malade incurable, et comme un esprit incorrigible, il faut que vous receviez en bonne part ce qu'on vous dit. C'est une très-bonne chose quand on est repris, dit le Sage, de témoigner quo/i se repent de sa faute ( 1). Mais quand même vous n'auriez pas fait la faute dont on vous avertit, ou qu'elle seroit moindre , ou que les choses se seroient passées autrement qu'on ne vous

(O Quam bonum est correptum manifestare pœniteatiam ! Eccli. 20. 4>

les dit , il ne faut pas laisser de montrer que vous en savez bon gréa celui qui vous avertit, et de lui dire que vous prendrez mieux garde à vous une autre fois , et qu'il vous a fait un très-sensible plaisir; parce que vous l'encouragerez par-là à vous avertir une autre fois. Que si vous voulez commencer par vous excuser et vous défendre , tout ce que vous gagnerez, c'est qu'une autre fois , et peut-être dans quelque occasion où vous auriez eu grand besoin d'avertissement, il ne vous dira rien. La première chose que font certaines gens, quand on les reprend de quelque faute, c'est de l'excuser d'abord; et quand ils voient qu'ils ne peuvent plus la défendre entièrement , ils cherchent des raisons et des couleurs pour la faire paroître moindre : et c'est là le moyen de faire que jamais on ne les avertisse de rien. Car quand on voit qu'on nepeut jamais vous faire demeurer d'accorddesfaules dont on vous avertit, et que vous trouveztoujonrs des excuses à toutes choses , on prend la résolution de ne vous avertir jamais de rien; ainsi outre qu'en cela vous faites une chose de mauvaise édification , tout ce que vous gagnez par vos justifications et par vos excuses, c'est d'empêcher qu'on se veuille jamais charger de vous donner un avis utile.

On regarde même comme un grand défaut dans les supérieurs , de ne pas bien recevoir les avis et les conseils qu'on leur donne ; jusque-là qu'on dit qu'un homme qui a des

lumières bornées , mais qui connoît ses défauts , et qui écoute conseil, est plus propre au gouvernement, qu'un autre qui a plus d'étendue d'esprit, mais qui est d'ailleurs rempli de lui-même , et qui croit tellement savoir toutes choses , qu'il trouve mauvais qu'on l'avertisse, et qu'on lui donne conseil.L' Ecriture-sainte est pleine de passages qui marquent la vérité de ceque nous disons. N'avezvous point vu un hommeqidse croit habile ? dit Salomon (i). La conduite d'un fou pa* roît très-bonne à ses yeux ; mais un homme sage écoute conseil (2). Je suis la sagesse , qui fais ma demeure dans le conseil (3). Oit il y a quantité de bons conseils , on y trouve son salut (4). L'Apôtre St. Jacques marque aussi comme une des conditions de la sagesse d'être traitable , et de se laisser persuader. La sagesse qui vient d" en-haut , dit-il , est premièrement pleine de pudeur, ensuite elle est amie de la paix, modeste > trait aide et aisée à porter au bien (5). Que si dans les supérieurs il est si louable d'écouter volontiers les avis et les conseils qu'on leur donne; et si, au contraire, il est si blâmable en eux de ne pas le faire , à combien plus forte raison doit-on blâmer les

(1) Vidisti hominem sapientem sibi videri? magis illo spem habebit insipiens. Prov. 26. 1 2.

(2) Via stulli recta in oculis cjus : qui autem sapiens est audit consilia. Prov. 12. i5.

(3) Ego sapientia babito in consilio. Prov. S. 12. (4l Salus autem ubi multa consilia. Prov. 11. i4-

(5) Quae auteai destirsùm est sapientia , primiim quidem pudica est, deindè pacifica , modesta , suadibilis , bonis consentiens. Jac. 5. ij.

inférieurs qui souffrent avec impatience que leurs supérieurs les reprennent ? Cela seul devroit nous obliger à recevoir la correction avec docilité. Mais afin que nous nous y portions encore pins volontiers de nous-mêmes, il est bon de l'aire ici une remarque : c'est que quand on reçoit la correction comme il faut, et que le supérieur en est persuadé, il se met beaucoup moins en peine des fautes dans lesquelles on tombe; parce qu'en voyant le mal, il voit aussi le remède. Mais quand on ne la reçoit pas bien, il se trouve fort embarrassé, parce qu'il voit la porte fermée au remède; et c'est là une des plus grandes peines d'esprit que puissent avoir les supérieurs. C'est pourquoi il est bon de témoigner en particulier à son supérieur, qu'on a extrêmement envie d'être repris de ses fautes; et pour cet effet , il faut le prier de veiller sur notre conduite avec des yeux de père , et de nous reprendre librement de tous nos défauts, sans prendre garde si quelquefois on aura peut-être fait voir quelque impatience dans la correction, et si on ne l'aura pas reçue avec toute la soumission qu'on devoit. Il ne suffit pas au reste de lui avoir fait une fois cette prière , comme par manière d'acquit, mais il faut la réitérer plusieurs fois avec instance; et soyez certain que vous n'en sauriez trop faire pour le bien persuader, et pour le porter à se bien acquitter à votre égard d'une commission si désagréable d'elle-même et si difficile. Ainsi ,

quoiqu'en toute autre rencontre nous devions être bien-aises qu'on nous croie pleins d'imperfections , il faut bien se garder ici de donner lieu au supérieur de nous croire assez immortifiés et assez indociles, pour ne pas bienrecevoir ses corrections. Car il faut même tâcher de le persuader du contraire, de peur qu'il ne veuille plus se donner la peine de nous reprendre, et que de cette sorte nous ne venions à être privés d'un des principaux moyens que nous ayons pour notre avancement spirituel.

Comme un malade qui a envie de guérir , dit saint Basile( i), se soumet de bon cœur aux ordres du médecin ; et que, quelque fâcheux que soientles remèdes, ilnes'en prend point a lui , et ne le soupçonne d'aucune mauvaise intention : de même un homme qui a véritablement envie de se corriger , reçoit de bon cœur les avertissemens qu'on lui donne , et ne se met point dans l'esprit que ce soit par chagrin et par aversion qu'on trouve h redire à ce qu'il fait. Que si l'intérêt de notre santé, ajoute le même Saint , nous fait prendre de bon cœur des médecines très-amères; si pour cette raison nous souffrons que lemédecinetle chirurgien emploient le fer et le feu sur nous comme il leur plaît-, si même nous les en remercions, comme d'une grande grâce : n'estil pas juste que pour notre salut et pour le bien de toute la religion, nous nous soumet-

(1) Licet acerba sit et aspera curationis ratio. S. Basile, dans ses pet. règ. n. i5g. et dans tes grandes règ. n. 5a,

lions de la même sorte à la correction , quelque fâcheuse qu'elle puisse être d'elle-même , et quelque répugnance que nous puissions y avoir ?

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