CHAPITRE VI
De ïobcissance aveugle.
Notre saint instituteur dit (2) que comme il y a dans l'Eglise deux sortes de voies pour le salut ; l'une qui regarde tous les chrétiens en général 3 qui est celle de l'observation des commandemens; et l'autre qui regarde particulièrement les religieux., qui est celle de la pratique des conseils ajoutés aux commandemens : aussi il y a dans la religion même deux sortes d'obéissances , l'une générale , commune et imparfaite; l'au-
(il S. Jgnal. in ep. de obedlent.
(a) Vitâ S. Jgnat. I. 5. c. 4.
tre très-parfaite, qui fait voir la force et la vertu de l'obéissance, et qui montre jusqu'où peut aller la perfection du véritable religieux. L'obéissance imparfaite, dit-il, a deux yeux, mais pour son malheur ; l'obéissance parfaite est aveugle , mais c'est dans son aveuglement que sa sagesse et sa perfection consistent. L'une raisonne sur tout ce quJon lui commande, et l'autre obéit sans raisonner. L'une a toujours plus d'inclination pour une chose que pour une autre, et n'est jamais indifférente sur rien; l'autre se tient comme la languette delà balance, sans pencher décote ni d'autre , et est toujours également disposée à toutes les différentes choses que l'on peut lui commander. La première obéit véritablement au-dehors, en exécutant ce qu'on lui commande ', mais elle désobéit intérieurement parla résistance de son esprit ; ainsi elle ne mérite pas le nom d'obéissance. La seconde ne se contente pas de faire ce qu'on luiprescrit , elle soumetencoreson jugement et sa volonté a la volonté et au jugement du supérieur, supposant toujours qu'il a raison de commander ce qu'il commande; et elle ne cherche point de raison pour obéir, ni ne se laisse point conduire à celles qui lui viennent à l'esprit; mais elle obéit par la seule considération du commandement qu'on lui fait , et parce que c'est obéir aveuglément, que d'obéir de la sorte. Voila quelle est l'obéissance aveugle que les Saints et les maîtres de
la vie spirituelle nous recommandent si instamment, et dont ils nous ont donné euxmêmes de si grands exemples. Au reste, lorsqu'on l'appelle aveugle, ce n'est pas qu'on prétende qu'elle doive être soumise indistinctement à toutes les choses qu'on peut lui commander, quand même elles seroient criminelles ; car ce seroit une dangereuse erreur, et S. Ignace nous le marque expressément (i) ; mais c'est parce quedans toutes celles où nous ne voyons point de péché, nous devons obéir simplemenlsansraisonner,supposanttou jours
que ce que l'on lions commande cet conforme
à la volonté de Dieu , et ne cherchant point d'autre raison d'obéir que celle de l'obéissance même et du commandement qu'on nous fait. Aussi Cassien appelle-t-il cette sorte d'obéissance une obéissance sans discussion et sans examen (2), parce qu'en effet, il ne faut qu'obéir simplement à ce qu'on nous commande , sans nous ingérer d'en rechercher et d'en examiner les raisons. Saint Jean Climaque dit de même (3), que l'obéissance est un mouvement de la volonté sans aucune discussion et sans aucun examen, une mort volontaire, une vieexempte detoutessortes de curiosités, et undépouille-
(1) 1. p. Cônst. c. i.§. 20 et G. p. e. 1. §. 1.
(3) Sine discussione , sine examine. Cass. I. 4. de inst. renunt. c. 10. 24. 25. 26. 41 et lib. 10. despir. superb. c. 02 et collât. 1S. c. 2. 10.
(3) Obedientia est inexaminatus atque indiscussus motus : spontanea mors ; vita curiositate carens : discretionis exposi» tio inter divilias discretionis. Clim. gra(f- 4,fl'''« %•
ment entier de son propre discernement. Et saint Basile (1), sur ces paroles de Je'sus-Christ adressées à saint Pierre et à tous lessupérieurs ecclésiastiques en sa personne '.Paissez mes brebis (2) , dit que de même que les brebis se laissentconduire par leur pasteur, et le suivent partout où il veut les mener ; de même un religieux doit se laisser conduire par son supérieur, et s'attacher simplement à obéir , sans raisonner sur ce qu'on lui commande.
Saint Bernard parlant de cette sorte d'obéissance, dit que la parfaite obéissance ,
Surtout, ri ans ceux qui commencent encore ,
doit être sans discernement, c'est-à-dire, ajoute-t-il, qu'il ne faut pas examiner ce qu'on vous commande, ni pourquoi on vous le commande, mais vous attacher seulement à exécuter avec fidélité et avec soumission ce qu'on vous commande (3). La vraie obéissance , dit saint Grégoire , n'examine point les commandemens des supérieurs , ni l'intention qu'ils ont eue en les faisant ; parce que celui qui aune fois abandonné toute la conduite de sa vie entre les mains d'un supérieur, n'a point de plus grande joie que de Ifaire ce qu'on lui commande (4). On ne sait
(1) Basil, ineonstit. Monast. c. a8.
(2) Pasce ores meas. Joan. 21. 17.
(3) Perfecta verô obedientia est , maxime in incipiente , indiscreta.... Hoc est non discernere quid , vcl quare prnecipiatur, sed ad hoc tantiim nitîj ut fideliter et humiliter fiât quod à majore prxcipitur. Bcrn. ep. seu tract, de vit. solit. ad frai, de monte Dei , et lib. deord. vitœ et mor. instit. col. 12.
(4) Vera obedientia nec propositorum intentionem discu-
ce que c'est que d'interposer son jugement quand on sait parfaitement obéir, parce qu'alors on ne connoît point d'autre bien que celui de l'obéissance. Il en coûta cher a nos premiers pères d'avoir voulu raisonner sur la défense que Dieu leuravoit faite: ce fut le commencement de leur perte et delà nôtre; et ce fut par-là que le démon les fit tomber dans le précipice. Pourquoi , leur dit-il , Dieu ne vous a-l-il pas permis de manger de tous les fruits du jardin ( i) ? C'est , répond Eve , de peur que peut-être nous ne mourrions (2). Dieu leuravoit dil formellement, en parlant de l'arbre de la science du bien et du mal : Au même jour que vous en mangerez , vous mourrez (3): cependant Eve commence par douter de l'effet de cette menace; elle s'imagine que Dieu ne l'a peut-être faite que pour les intimider , et voila une grande disposition pour se laisser tromper. Aussi le démon ne manque-t-il pas d'en profiter. Vous ne mourrez nullement , leur dit-il, mais vous serez comme des dieux , sachant le bien et le
tit , ncc prtxcepta discernit ; quia qui omne vitœsuae judicium majori subdidit , in hoc solo gaudet , si quod sibi praccipitnr, operatur : ncscit cnim jndicare , quisquis perfectè didicerit obediie, quia hoc tantùm bonum putat, si praiceptisobediat. Grcg. I. 2. reg. c. 4. Idem, et Cass. ubi sup.
(1) Cur pra-cepit vobis Deus , ut non comederitis de omni ligno paradisi ? Gen. 3. i.
(2) Ne forte moriamur. Ibid, 5.
(3) In quoeumque euim die comederitis ex eo , morte mo< rieris. Gen. 1. 17.
DE L'OBÉISSANCE. Aj
mal(i). Il veut leur persuader par-là que Dieu ne leur a défendu d'en manger , que de peur qu'ils devinssent aussi savans que lui ; et Eve se laissant emporter à l'envie de s'élever audessus de sa condition, crut aux paroles du serpent , mangea du fruit défendu , et en fit manger à Adam. Ainsi le raisonnement d'Adam et d'Eve les ayant portés à désobéir , les fit mourir au même moment de la mort de l'ame , les assujettit à celle du corps , et les chassa pour jamais du paradis de délices; et comme cet artifice réussit si bien alors au démon contre nos premiers pères, il s'en est toujours servi depuis contre nous. C'est pourquoi l'Apôtre qui connoissoit ses ruses , nous avertit de nous en donner de garde. Je crains , dit-il , que comme le serpent séduisit Eve par son artifice , vos esprits ne soient aussi corrompus , et ne viennent à décheoir de la simplicité de Jésus-Christ (2). Gardez-vous des ruses de l'ancien serpent ; attachez-vous à ce qu'on vous commande , en l'exécutant ponctuellement, sans en examiner les raisons et les motifs; et de cette sorte l'obéissance sera pour vous une règle sûre et infaillible de tout cequevousaurezafaire.il est surtout d'une très-grande importance dans les commence-
(1) Nequaquàm morieniini : eritis sicut dii, scicntesbonum et maluro. Gen. 3. 4 et 5.
(a) Timeo autem ne sicut serpens Evam seduxit astutiâ sttâ : ità corrumpantur sensus vestri , et excidant à simplicitate qu« est in Cbristo. 2. Cor, 11. 3.
mens , dit saint Bernard (i), de s'accoutumer à obéir aveuglément et sans raisonner : car il -est^moralement impossible , qu'un nouveau religieux demeure long-temps dans une cellule , et persévère dans sa profession } quand il se conduit par les règles de la prudence et de la sagesse ordinaire , et qu'il veut savoir la raison de chaque chose. Que faut-il donc qu'il fasse, et quelle doit être sa conduite \ Il faut qu'il renonce à la sagesse pour devenir sage , que tout son discernement soit de n'avoir nul discernement dans les choses de l'obéissance^ et que toute sa sagesse soit de u'avoir en cela aucune sagesse. Car c'est au supérieur à bien considérer les choses et à les examiner avec soin, avant que de les commander; mais c'est ensuite aux inférieurs à exécuter avec humilité , avec simplicité et avec confiance tout ce qu'il commande ; enfin c'est à lui à raisonner, mais c'est aux autres à obéir (2).
Les remarques que fait l'Apôtre sur l'obéissance aveugle d'Abraham, lorsqu'il se mit en devoir de sacrifier son fils, viennent parfaitement bien à notre sujet. Dieu avoit
(1) Xovitium prudentem , incipientem , sapientem in cellà diù posse consistere , in congregatione durare impossibile est. Dern. cp. ad frai, de monte De' , co l. 6.
(2) Stultus fiât j ut sit sapiens , et bacc omnis sit ejus discretio , ut in hoc nulla sit eidiscr etio, et haec omnis sapientia ejus sit, ut in hâc parte nulla ei sit. Discernere superioris est, subditorum obedire. Idem, ubi su p.
de l'obéissance. /{g
promis h Abraham de multiplier sa postérité comme les étoiles du ciel et comme le sable de la mer, et de le faire père de plusieurs peuples. Or, Abraham n'avoit de Sara qu'un fils unique, et il étoit hors d'espérance d'en avoir davantage, à cause de sa vieillesse et de celle de sa femme; et quand il eût pu espérer d'en avoir d'autres, cette promesse étoit attachée à la personne d'Isaac, Dieu lui ayant dit expressément : Vous aurez des descendais par Isaac (i). Cependant dès que Dieu lui commande de lui offrir ce fils unique en holocauste, il ne balance pas un moment à obéir, et ne révoque point en doute l'accomplissement delà promesse qui lui a été faite; mais se mettant en devoir d'exécuter aveuglément les ordres de Dieu , il prend son fils , le lie, l'étend sur l'autel et lève le bras pour l'immoler. 77 espéra , dit l'Apôtre , contre toute espérance, qu'il deviendroit le père de plusieurs peuples (2). La nature lui faisoit voir qu'il neluiresteroitplus de fils quand il auroit sacrifié Isaac -, mais l'espérance surnaturelle vainquit en lui la défiance de la nature : de sorte que sans s'arrêter aux apparences, il crut toujours fermement que Dieu accompliroit sa promesse, ou en lui ressuscitant son fils, ou en quelque autre manière qu'il ne pouvoit pas comprendre. // n'hésita point,
(1) In Isaac vocabitur tibi scmen. Gen. ai. 12. (a) Contra spem in spem credidit , ut ûeret patcr multaruni gentiuin. liom.\. 18.
par esprit de défiance, dit l'Apôtre , mais il se fortifioit dans la foi, rendant gloire à Dieu, et sachant parfaitement que tout ce que Dieu a promis, il peut le faire (i). Et cette obéissance fut si agréable a Dieu, qu'aussitôt Dieu lui promit que le Christ naîtroit de lui, et que par ce moyen sa postérité seroit multipliée comme les étoiles du ciel. J'ai juré par moi-même , dit le Seigneur , que parce que vous avez fait cette action, et parce que pour l'amour de moi vous navez pas épargné votre fils unique, je vous bénirai , et je multiplierai votre postérité comme les étoiles du ciel , et comme le sable qui est sur le rivage de la mer. Vos descendans seront maîtres des villes de leurs ennemis, et toutes les nations de la terre seront bénies en votre semence , parce que vous avez obéi à ma voix (2). Considérez , dit a ce sujet saint Jérôme , combien cette obéissance aveugle d'Abraham est agréable à Dieu , puisqu'il l'a récompensé si avantageusement , et que pour un seul fils qu'Abraham avoit voulu lui sacrifier , Dieu lui promet une postérité aussi nombreuse que les étoiles du
(1) Non hœsitavit diffidentià, sed confortatusest fide, dans gloriam Deo : plenissimè sciens quia quxcumque promisit Deus, potens est et facere. Rom. 4. 20 et al.
(2) Per memetipsum juravi , dicit Dominus , quia fecisti hanc rem, et non pepercisti filio tuo unigenito propter me> benedicam tibi , et mulliplicabo semen tuum sicut stellas cœli, et velut arenam quoe est in littore maris. Possidebit semen tuum portas inimicorum suorum , et benedicentur in semine tuo omnes gentes terrœ, quia obedisti voci mex. Gen. 22. 16 et seq.
DE L OBÉISSANCE. 5l
ciel(i). Les anciens pères faîsoient tant de cas de cette sorte d'obéissance, et s'attaclioient tellement à la pratiquer , que les livres sont pleins des exemples qu'ils nous en ont laissés. Il y a eu même plusieurs de ces exemples qui ont été confirmés par des mira» clés, et cela pour mieux nous faire connoître le mérite de cette vertu, et combien elle plaît aux yeux de Dieu.
Saint Ignace (2) , suivant les traces des Saints et leur doctrine , et voulant nous instruire des devoirs de l'obéissance par des choses sensibles, se sert de deux comparaisons très-propres et très-utiles pour cet effet. Que tous ceux, dit-il , qui vivent dans l'obéissance, soient persuadés qu'ils doivent se laisser conduire par la divine Providence, par le moyen du supérieur, de même qu'un corps mort qui se laisse manier comme on veut, et que l'on emporte où l'on veut. Cette comparaison est aussi de saint François , qui la proposoit souvent à ses religieux, avec ces paroles de l'Apôtre : Vous êtes morts , et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ (3). En effet , un véritable religieux doit être tel- I lement mort au monde, que même l'entrée dans la religion s'appelle une mort civile. Soyons donc comme si nous étions tout-à»
(1) Cùm unico non parcit in terris, stellas pro fil ils annumerare jubetur in cœlis. Hier, eplst. de verâ Circumcis.
(a) 6. p. Const. c. 8. §. k reg. 36. sum.
(3) Mortuiestis, et vita vestraabscondita est cum Christo in Deo. Coloss. 3. 3.
fait morts. Un corps mort ne voit point, ne répond point, ne se plaint point et n'a aucun sentiment. N'ayons point d'yeux pour observer curieusement les actions de notre supérieur; n'ayons point de paroles pour repliquer à ce que l'obéissance nous prescrit; ne faisons jamais de plaintes , et quand on nous commande quelque cbose qui n'est pas à notre gré, soyons comme si nous n'avions aucun sentiment. On choisit d'ordinaire pourensevelir un mort, le linceul le plus vieux et le plus usé. Un religieux doit souhaiter d être traité de même, pour son vêtement et pour toutes choses, d'être toujours habillé des habits les plus grossiers et les plus mauvais ; et d'avoir toujours en partage , pour son logement et pour sa nourriture , tout ce qu'il y a de pire dans la maison. Que s'il n'est pas dans cette disposition de volonté , et qu'au contraire il soit fâché quand on le traite de cette sorte, il n'est pas véritablement mort au monde, comme un religieux doit l'être , et il n'a nullement l'esprit de mortification.
Saint Ignace dit encore, et c'est la l'autre comparaison dont il se sert, qu'il faut que nous nous laissions conduire a la divine Providence par le moyen de nos supérieurs , de même qu'un bâton dont on se sert à marcher. Un bâton suit partout celui qui le porte; il demeure où on le met, et il n'a aucun autre mouvement que celui que lui communique la main qui le tient. Il faut
DE l'ûEÉISSANCE. 53
qu'un religieux soit de même : il faut qu'il se laisse entièrement conduire par son supérieur , qu'il n'ait aucun mouvement de luimême , et qu'il suive toujours ceux de son supérieur ; et soit qu'on le mette dans un lieu, soit qu'on le mette dans un autre, qu'on lui donne un emploi élevé, ou qu'on l'occupe a quelque chose de bas , il faut qu'il demeure sans répugnance dans le lieu et dans l'emploi où on l'a placé. Si le bâton qui vous sert d'appui en marchant, venoit a vous faire quelque résistance , en sorte que lorsque vous voudriez le poser en un endroit, il se portât de lui-même vers un autre , il vous incommoderoit au lieu de vous servir ; et vous ne manqueriez pas de le quitter. Aussi lorsque vous résistez à la main du supérieur qui vous gouverne, lorsque vous témoignez de la répugnance pour les lieux , pour les emplois et pour les fonctions où il veut vous placer, et que dans vos actions, dans votre volonté , dans votre jugement il y a de l'opposition auxmouvemens qu'il veut imprimer en vous, il est constant que vous vous rendez ij incommode au lieu d'être utile. De sorte que si vous persistez dans cet esprit d'indocilité , vous deviendrez bientôt à charge a tous les supérieurs avec qui vous aurez à vivre , et vous ferez que personne ne pouvant s'accommoder de vous , ni vous mettre à aucun usage, chacun ne songera qu'à se défaire de vous , et qu'ainsi on vous ballottera continuellement
d'une maison a une autre. On porte un bâton , et il ne fait point de peine à la main , parce qu'on en fait ce qu'on veut : il faut de même qu'un religieux ne fasse point de peine au supérieur entre les mains duquel on l'a mis ; mais qu'au contraire il tâche de se rendre agréable par son obéissance } et de lui donner lieu de dire avec le centurion : y ai des soldats sous moi , et je dis à celui-ci: Allez , et il va; et à Vautre : prenez , et il vient; et je dis à mon serviteur : Faites ceci , et il le fait (i).
Saint Basile (2) traitant le même sujet , se sert d'une autre comparaison très-propre. De même , dit-il , que celui qui travaille a, un bâtiment se sert comme il veut des instrumens de son art , et qu'il n'y a jamais eu d'instrument qui n'ait aisément obéi a la main de l'artisan , et n'en ait suivi tous les mouvemens ; de même un religieux doit être un instrument utile , dont le supérieur puisse se servir à son gré pour l'édifice spirituel , et il ne doit jamais faire de résistance a ce qu'on veut faire de lui. De plus , comme l'instrument ne choisit pas l'usage auquel on veut l'employer , aussi un religieux ne doit point avoir de choix pour aucun emploi , mais il doit en laisser tout le soin au supérieur, et s'en rapporter entièrement
(0 Habeo sub me milites, et dico huic : Vade, et vadit ; et alii : Veni, et venit ; et servo meo : Fac hoc, et facit . Matth. 8. 9.
(2) Basil, in constit. Monast, c. a3 et 28.
à lui. Enfin , continue ce père , comme l'instrument n'agit point en l'absence de l'artisan , parce qu'il n'a aucun mouvement de lui-même, et qu'il n'en a point d'autre que celui que l'artisan peut lui donner quand il s'en sert : de même il ne faut pas qu'un religieux fasse jamais rien sans l'ordre de son supérieur, ni que dans les moindres choses il dispose de lui-même pour un moment (i); mais il faut que toujours et en toutes choses il suive les mouvemens et les impressions de son supérieur.
Voilh quelle doit être précisément l'obéissance des religieux ; et je me souviens a ce sujet, qu'un de nos pères (2), qui avoit été longtemps supérieur parmi nous , clisoit qu'il l'avoit été quinze ans , sans jamais songer à rendre raison aux religieux de ce qu'il leur commandoit, et que s'il en eût uséautrement, il eût cru leur faire tort. Aussi vivoient-ils alors dans une si grande simplicité et dans une résignation si entière , qu'il n'y en avoit aucun qui se mêlât de raisonner sur les ordres du supérieur ; mais dès qu'il s'agissoit d'obéissance , chacun soumettoit de telle sorte son jugement a ce qu'on lui commandoit , qu'il en tiroit aussitôt cette conséquence : Il faut donc que ce soit une chose juste , il faut que ce soit ce qu'il y a de meilleur et de plus convenable pour moi. Cette
(0 Ne ad punclum quidem temporis. Basil, ubi sup. (a) Le P. Antoine -dvila.
sainte simplicité est ce que nous devons nous proposer ; et comme les plus anciens sont ceux qui doivent plus l'exemple aux autres , c'est à eux principalement a la faire éclater dans leur soumission et dans leur obéissance ; car il ne faut pas qu'ils s'imaginent que leur ancienneté leur donne aucun droit d'examiner les ordres de leurs supérieurs , et d'y trouver à redire.
Nous lisons de saint Ignace (i), qu'étant général de la Compagnie , il dit plusieurs fois , que si le pape lui commandoit de s'embarquer dans la première barque qu'il t.rouveroitau port d'Ostie,qui est près de Rome, et de s'abandonner à la mer sans mât , sans voiles, sans rames, sans gouvernail et sans aucune des cboses qui sont nécessaires pour la navigation et pour la subsistance , il obéiroit aussitôt , non-seulement sans inquiétude et sans répugnance , mais même avec une grande satisfaction intérieure. Un homme de qualités'étonnant de l'entendre parler de la sorte , et lui disant, qu'il n'y auroitpasde prudence à le faire : La prudence , répondit îe Saint , est plus nécessaire à celui qui commande , qu'à celui qui n*a simplement qu'à obéir.
(i) In ejusvitâ.