CHAPITRE VII
De ï obéissance qu'il faut avoir dans les choses spirituelles.
Ce n'est pas seulement dans les choses qui semblent avoir quelque rapport avec la chair et le sang qu'il faut soumettre notre jugement a celui de nos supérieurs ; il faut le soumettre dans celles qui sont les plus détachées de tout ce qui regarde le corps, et qui sont purement spirituelles. Que personne ne croie que dans celles-ci il lui soit plus permis de s'éloigner de la volonté et du sentiment de son supérieur que dans les autres; au contraire, la soumission et l'obéissance de l'entendement y est encore plus nécessaire, parce que les choses spirituelles étant d'elles-mêmes si élevées, le danger seroit plus grand, et la chute plus fâcheuse, si nous n'avions point de guide. Cette vérité est si reconnue , que Cassien dit (ï) qu'il n'y a rien dont le démon se serve tant pour faire tomber les solitaires dans le précipice, que de leur persuader de mépriser les conseils et les avis que leurs anciens peuvent leur donner touchant leur conduite spirituelle , et de suivre seulement leurs propres lumières. Le même Cassien (2) et saint Jean Climaque rapportent des exemples de plusieurs soli-
(1) Cast. coll. a. c. 10. il.
{s) Idem. Ibid. c. 5 et seq.
taires très-adonnés à la spiritualité et à l'oraison , et déjà avancés en âge, qui se sont laissé tromper par les illusions du démon , pour s'être trop confiés a leurs propres lumières , et pour avoir voulu se gouverner par eux* mêmes. Il en porta un a sacrifier son propre fils qui étoit dans le même monastère que lui; et cet homme s'imaginaut qu'il deviendroit par-là un autre ABraham, en seroit venu effectivement à l'exécution, si son fils le voyant préparer des cordes et aiguiser un couteau , n'eût conçu quelque soupçon de son dessein, et ne se fût enfui. Il suggéra h un autre de se précipiter, lui faisant accroire qu'il gagneroit de cette sorte la couronne du martyre, et qu'il seroit aussitôt reçu dans
Cassien rapporte encore à ce sujet l'exemple du solitaire Héron , qui vivoit dans une si grande retraite et dans une si grande abstinence, que même le jour de Pâques, où tous les autres solitaires a voient coutumede prendre leur réfection ensemble, et de se traiter mieux que les autres jours, il demeuroitdans sa cellule, et gardoit une rigoureuse abstinence, sans vouloir rien ajouter à sa nourriture ordinaire, qui n'étoit qu'un peu de pain et d'eau. Cette austérité de vie, dit Cassien , lui inspira tant d'orgueil, et lui donna tant d'attachement pour ses propres lumières , qu'il vint à se persuader qu'il étoit parvenu, au comble de la sainteté; qu'il n'y avoit plus
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aucun danger pour lui dans la vie, et que quand il se jetteroit dans un puits la tête la première, les anges lesoutiendroient de leurs mains pour empêcher qu'il ne sefît mal. L'esprit donc rempli de cette imagination, et ne doutant point que Dieu ne dût faire un miracle, pour faire éclater sa vertu et son mérite, il se jeta une nuit dans un puits très* profond, d'où les frères qui étoient accourus au bruit de la chute, le retirèrent avec peine a demi mort. Cependant l'impression que les illusions du démon avoient faite en lui étoit si forte , que pendant trois jours qu'il vécut encore , ni l'expérience malheureuse qu'il venoit de faire , ni tout ce qu'on put lui dire pour le désabuser et pou r Tobliger a se repentir, ne fut jamais capable de l'ef lacer. Cela fait bien voir que quelque avancé qu'on soit et dans la spiritualité et dans l'âge, il est extrêmement dangereux de trop se fier à son propre jugement, et de ne vouloir pas se soumettre k ceux que Dieu nous a donnés pour nous conduire. C'est pourquoi un saint homme disoit, avec raison, que celui qui se croit trop lui-même, n'a pas besoin de démon qui le tente, parce qu'il est lui-même son propre démon.
Saint Chrysostôme dit (i) que celui qui s'appuie sur son propre jugement, est en plus grand danger de faillir, quelque éclairé qu'il soit dans les choses de la spiritualité ,
(1) Chrys. Homil. 7. sup, 1, ep. ad Cor.
6û PART. III. TRAITÉ V. CHAP. VU.
que celui qui ne faisant encore que de corn- j mencer à s'y instruire , se laisse conduire par autrui. Il compare le premier à un très-bon pilole, qui se confiant à son habileté et a son adresse, se mettroit en mer sur un vaisseau sans voiles et sans rames; et le second à un passager, qui n'ayant aucune connoissance de la marine , s'embarqueroit dans un vaisseau bien appareillé, sous la conduite d'un trèsexcellent patron. Que personne donc ne s'abuse, ens'imaginant que dans les choses spirituelles, par exemple, dans les exercices spirituels et dans la pratique de la pénitence et de la mortification, on peut se dispenser de l'obéissance^ et se conduire par ses propres lumières. Car comme dit très-bien Cassien(i), transgresser les commandernens de son supérieur par envie de travailler, n'est pas moins désobéir, que de les transgresser par envie de ne rien faire. Tenez pour maxime constante, dit saint Basile, de ne faire jamais rien contre l'avis et sans la participation de votre supérieur, car tout ce que vous faites a son insçu est une espèce de vol et de sacrilège ; c'est une chose qui ne sauroit vous être que trèspréjudiciable , et qui ne peut jamais vous apporter nulle utilité. Je veux que vous l'estimiez bonne; mais si elle l'est, pourquoi vous en cachez-vous (2)? pourquoi ne demandeZfi) Cassian. Collât. 4. -Ab. Dan. e. 20. (a) Hoc apnd te constanter teneto , ut niliil omninô quidquam pra;ter illitis sententiam facias. Quidquid enicu eo ioscieutc facis , id furtum et sacrilegium est ; tibique
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vous pas permission 1 Votre supérieur ne souhaite pas moins votre Lien et votre avantage, que vous-même : adressez-vous a lui , il vous la donnera ; et alors Dieu versera sa bénédiction sur ce que vous ferez. Ne vous exposez pas , faute de soumission, h faire une chose qui, non-seulement vous soit inutile , mais qui vous soit même préjudiciable ; et prenez garde que Dieu ne vous dise^ comme à son peuple dans Isaïe : Ne m'offrez plus inutilement des sacrifices (i).
Il ne faut jamais rien commander de mal, disentsaint Grégoire et saint Bernard (2); et il ne faut jamais obéir, quand il s'agit de commettre un péché; mais quand il ne s'agit que de manquer à faire un bien , et que l'obéissance défend de le faire , on est obligé de se soumettre a l'obéissance. L'arbre dont Dieu défendit à nos premiers pères de manger, n'avoit rien de mauvais de lui-même; au contraire, il étoit très-bon; mais Dieu, pour leur donner une occasion de mériter davantage par leur soumission et par leur obéissance envers leur Créateur , voulut leur défendre l'usage d'une chose qui n'avoitrien de mauvais que la défense, et dont sans cela ils eussent pu manger très-innocemment. Or , un
exitiurn , non autem utilitatem apportât. Esto tu id bonnm judices. Nàra si bonum est, quid ità clam fit, ac non iu aperto ? Basil, serm. seu. exh ad vitam Mon.
(1) Ne offeratis ultra sacrificium frustra. Isai. î. iô.
(2) Greg. /.35. Mou e. i3. Bern. de ord. vit. et Mot. instit.c. 1.
supérieur en use quelquefois de même envers les religieux qui sont sous sa conduite: il leur défend des choses qui sont bonnes d'ellesmêmes; et cela, ou parce qu'elles ne leur sont pas alors convenables , ou pour éprouver leur obéissance et leur soumission.
Saint Basile ajoute ( i ) , que la perfection de l'obéissance dans les inférieurs éclate moins à s'abstenir de faire le mal, qu'à s'abstenir de faire une chose qui est bonne et sainte d'elle-même., mais qu'on leur a commandé de ne pas faire. La raison qu'il en donne est que de ce qui est mal ils doivent toujours s'en abstenir, qu^nd même il ny auroit aucune défense; mais que de ce qui est bon de soi-même, ils ne s'en abstiennent qu'en vertu de la défense qu'on leur a faite : de sorte qu'il est vrai de dire que leur obéissance paroît en cela davantage, puisque c'est l'obéissance seule qui les retient. Au contraire, quand on n'a pas de soumission dans ce qui regarde les choses purement spirituelles, c'est alors qu'on fait voir plus d'indocilité d'esprit et plus d'attachement à sa propre volonté. Car dans les autres } par exemple, dans ce qui regarde le silence , la modestie, la tempérance , et ainsi du reste , le plaisir et la sensualité peuvent avoir part a la désobéissance; mais dans les spirituelles , qui sont directement contraires à la chair et au sang , on ne peut être porté
(i) Basil, term, deinstit. Mon. et ter m. i. Exerc. ad plet*
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à désobéir que par la seule envie de faire a sa volonté, et par un esprit d'indocilité et d'orgueil. Ainsi tout ce qui arrive de là, c'est que par les choses mêmes qu'on fait pour son avancement spirituel et pour se rendre plus agréable à Dieu , on parvient à s'éloigner davantage de la perfection , et à déplaire davantage à Dieu et a ses supérieurs. C'est une chose dangereuse d'avoir affaireà un cheval fort en bouche ; car comme il n'obéit point au mors , on nesauroiten être maître, et il est capable d'emporter son homme à toutmoment,etdelejeter dans un précipice.
Il faut qu'un cheval, pour être bon , ait la bouche bonne , qu'il porte bien son mors, et qu'il obéisse bien à la main. lien est demême d'un religieux : il faut qu'il ait l'esprit souple et aisé à gouverner ; qu'il ne résiste point au frein de l'obéissance, et qu'il se laisse conduire comme on veut.
Nous lisons dans l'Histoire ecclésiastique (i) , que saint Siméon Stylite avant choisi sa retraite sur une colonne haute de quarante coudées, y pratiqua long -temps une pénitence qui, jusque-là, n'avoit point eu d'exemple. Il demeuroit continuellement exposé à toutes les injures et à toutes les rigueurs du temps ', il passoit tous les carêmes sans boire et sans manger -, et il ajoutoit tant d'autres austérités à celles-là , que quelques-uns ne
(i) Evag. I. i. Hisi. Eccl. e. i3 et 14. Theod. in Philot, e, 16 et ifi.etrefert. in j.Syn. generali.
pouvant s'imaginer qu'un homme fût capable de résister à une pénitence si prodigieuse, doutoientque ce fût véritablement un homme. Plusieurs saints Pères du désert , entendant parler d'un genre de vie si nouveau et si étrange , s'assemblèrent pour consulter ce qu'ils a voient à faire sur ce sujet; et le résultat de leur assemblée fut qu'on lui enverroit quelqu'un de leur part, avec ordre de lui dire ces paroles : Quel nouveau genre de vie estce que vous menez ? Pourquoi quittant la voie que les Saints nous ont marquée , avezvous pris un chemin si étrange , et qui n'a encore été frayé de personne ? Les Pères du désert se sont assemblés , et vous commandent de descendre sur-le-champ du lieu où vous êtes , et de suivre la route de tous les autres solitaires, sans vous distinguer davantage par des singularités. Ils avoient, au reste, donné ordre, que s'il refusoit de descendre et d'obéir, on l'y contraignît par force ; mais que s'il témoignait vouloir obéir , et qu'il se mît en devoir de descendre de sa colonne, on lui déclarât en leur nom qu'ils lui permettaient d'y demeurer, et de continuer dans ce genre de vie si nouveau et si austère, parce que sonobéissance marquoit assez que c'étoit Dieu qui le conduisoitdans la voie qu'il avoit prise. Celui qu'ils avoient chargé de cet ordre va trouver le Saint , lui expose sa commission ; et à peine eut-il achevé de lui dire que les Pères du désert lui ordonnoient de des-
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cendre de sa colonne, que le Saint s'étoit déjà mis en état d'obéir et de descendre. Alors cet homme voyant une si grande soumission, exécute le second ordre qui lui a voit été donné, et dit au serviteur de Dieu : Prenez courage , mon père , et continuez généreusement dans le genre de vie que vous avez embrassé : c'est Dieu qui vous y a appelé ; votre obéissance le montre , et c'est le sentiment de tous les Pères du désert.llemarquons ici, d'un côté, la grande obéissance du Saint, et son extrême détachement à l'égard d'une chose si sainte, et qu'il croyoit procéder de Dieu ; et de l'autre, quelle estime les anciens Pères faisoient de Tobéissance et de la soumission, puisqu'ils crurent qu'il ne falloit point d'autre marque pour connoître si l'espritdeDieu le conduisoit,et qu'au contraire ils jugèrent que s'il n'obéissoit pas , il n'en falloit pas davantage pour conclure que sa vocation n'étoit pas de Dieu.
C'est aussi d'ordinaire par-là que les confesseurs et les maîtres delà vie spirituelle jugent de l'esprit qui faitagir leurs pénitens dans les pratiques de dévotion qu'ils s'imposentde ! leur propre choix. Un pénitent, par exemple, aura extrêmement envie de s'approcher souvent de la sainte table , et son confesseur l'avertira de s'en approcher plus rarement ; un autre voudra s'assujettir à de grandes austérités , au jeûne, h la discipline , au cilice ; un autre voudra coucher sur la dure; un au-
tre ne guères dormir , et ainsi du reste. Tous ces désirs de mortification et de pénitence sont louables sans doute; et des deux extrémités, celle qui doit être la moins suspecte est infailliblement celle qui est contraire aux inclinations de la nature, parce qu'il y a toujours à se défier de celle qui est conforme aux mouvemens de l'amour-propre. Mais le plus sûr en tout cela et le meilleur, c'est de rendre compte de toute sa conduite et de tous ses desseins a son supérieur ou à son confesseur, et de se gouverner par leur avis ; n'y ayant point à douter qu'on ne mérite davantage de cette sorte , et qu'on ne se rende bien plus agréable a Dieu. Et qu'on remarque bien cette doctrine, car elle est très-sainte et trèsinfaillible. Si, par exemple, un religieux a dessein de pratiquer certaines austérités , et que son supérieur , à qui il en aura rendu compte , lui en défende la pratique , je dis qu'en lui obéissant, non-seulement il ne perd point le mérite des bonnes œuvres qu'il avoit envie de faire,mais quemême il acquiert un nouveau mérite devant Dieu. Car il a mérité des bonnes œuvres quJil vouloit faire, puisqu'il avoit une volonté efficace de les faire ; et il a de plus le mérite del'obéissance, puisque c'est par l'obéissance qu'il s'empêche de les faire. Il arrivera même quelquefois que le mérite de l'obéissance sera encore plus grand que celui des bonnes œuvres , a cause de l'extrême résignation qu'il faut avoir pour
s'abstenir par pure obéissance défaire une chose qu'on souhaitoit ardemment , et pour soumettre sa volonté et son jugement à la volonté de son supérieur , ou de son père spirituel : et c'est ce qui fut révélé un jour a sainteBrigitte en cette sorte. Cettesainte(i) aimoita faire beaucoup d'austérités :1e directeur qui la conduisoit lui en retrancha tout d'un coup une partie , parce qu'il le jugeoit à propos pour sa santé ; mais quoiqu'elle obéît, ce fut cependant avec un peu de peine, parce qu'elle craignoit d'en recevoir quelque préjudice pourson avancement spirituel. Un jour qu'elle étoit dans cettesainte inquiétude, la Vierge lui apparut , et lui dit : Ma fille, si deux personnes ont dessein de jeûner un certain jour par dévotion, et que l'une des deux, pouvant librement disposer de ses actions, vienne h jeûner en effet, elle reçoit la récompense de son jeûne ; mais si l'autre se trouvant dans l'engagement de l'obéissance manque à jeûner, parce que son supérieur le lui défend, elle reçoitdouble récompense ; l'une pour avoir eu un véritable dessein de jeûner, et l'autre pour avoir soumis sa volonté à l'obéissance.
Les païens même ont connu cette sorte d'obéissance et de soumission, et l'ont extrêmement estimée. Plutarque rapporte (2) qu'Agésilas, roi de Lacédémone , ayant fait
(l) Lib. 4. revel. S. Brig. c. 26.
(2J Plut, in vit. Agesil.
heureusement la guerre en Asie, où il a voit rendu la liberté aux villes grecques, et étant sur le point de porter ses armes victorieuses jusqu'en Perse , reçut ordre des éphores de retourner en son pays, et qu'aussitôt il abandonna son entreprise, et se mit en devoir d'obéir : et jamais ce prince , ajoute-t-il , ne fit rien de plus glorieux et de plus grand, que de donner cet exemple d'obéissance et de respect envers sa patrie.
Mais pourquoi chercher des exemples ailleurs, lorsque nous en avons chez nous de si admirables ? Quelle opinion saint Ignace ne montre-t-il point qu'il a voit de l'obéissance de saint François Xavier (i), lorsqu'il prit la résolution de le rappeler des Indes où il travailloit si utilement à la conversion des amesï Saint Xavier éioit alors dans le fort de ses expéditions évangéliquespourla conquête des âmes ; et après en avoir converti une infinité, il étoit sur le point de gagner des royaumes entiers h Jésus-Cbrist ; cependant saint Ignace ayant mis dans une lettre a côté de sa signature seulement un J. pour lui marquer qu'il revînt, ne douta point qu'aussitôt qu'il verroit cet ordre, il ne quittât tout, et ne partît des extrémités du Levant , pour se rendre à Rome où l'obéissance l'appeloit. Aussi n'y auroit-il pas manqué , si avant que de recevoir cette lettre, il n'eut plu à Dieu de l'appeler à lui , pour lui donner dans le ciel la récompense de ses travaux.
(1) Lib, G. cli. 8. de sa vie.