CHAPITRE VIII
Où tout ce qui a été dît dans les chapitres précédens se confirme par quelques exemples.
On rapporte de l'abbé Nistéron , que le jour qu'il se fit religieux, il se disoit h luimême : Je fais maintenant état que moi et l'âne du monastère nous ne sommes qu'un. Tout ce qu'on lui charge sur le dos , il le porte (1); que ce soit beaucoup, que ce soit peu, il n'en murmure point et n'y apporte point de résistance. Il souffre sans ressentiment les coups de bâton qu'on lui donne et les mépris de tout le monde ; il travaille sans cesse, et se contente d'un peu de paille pour toute nourriture. Voilà dans quelle disposition d'esprit il faut que je sois. Déplus, comme une bête de charge ne va point où elle veut , qu'elle ne se repose point quand elle veut , et qu'elle ne fait rien de ce qu'elle veut, mais qu'elle obéit en toutes choses a celui qui la mène ; aussi il faut qu'un religieux soit soumis en tout aux ordres de son supérieur ; et comme ce n'est que pour le service de son maître , et non pas pourle sien propre qu'elle
(1) Ego et asintis nnum sumus. Quidqiiid ei imponitur , hoc portât, et sine morâ. In Vit, Patr. lib. de humit. p. 65i. nov. imp
travaille, qu'elle se repose ou qu'elle mange , aussi le travail , le repos , le sommeil, enfin toute la vie et toutes les actions d'un religieux ne doivent point avoir pour fin son utilité particulière, mais seulement l'utilité de la religion , et le service de Dieu. Je suis devenu devant vous , comme une bête de charge 3 di« soit le Prophète roj^al à Dieu , et je suis toujours avec vous(i). Voulez vous être toujours avec Dieu ? voulez- vous travailler utilement pour votre avancement spirituel dans la religion ? Essayez de devenir comme une bête de charge , en vous soumettant à tout ce que l'on voudra de vous.
Surius , dans la vie de sainte Mélanie, rapporte un exemple qu'il dit qu'elle avoit coutume de raconter à ses religieuses , et qui est tel. Un jeune homme alla trouver un jour un des anciens Pères du désert , et le pria de le recevoir pour son disciple; et le saint vieillard voulant lui faire voir dans quelle disposition d'esprit il falloit qu'il fût pour l'être , lui commanda de battre une statue qui étoit auprès de sa cellule. Il obéit. Le vieillard lui demanda ensuite si la statueavoit fait quelque résistance ou quelque plainte ; il répondit quenon. Le vieillard lui dit de recommencer, et d'ajouter des injures aux coups; et après lui avoir fait faire la même chose jusqu'à trois lois , il lui demanda de nouveau si la statue
(i) Ut jumentum factus sum apud te , et ego semper tecum. Ps. 72. 23.
DE L'OBÉISSANCE. h |
avoit donné quelquemarque de ressentiment ou d'impatience. Le jeune homme répondit qu'elle n'avoit eu garde, puisque c'étoitune statue, et que par conséquent elle étoit incapable d'aucun sentiment. Et alors l'homme de Dieu prenant la parole, lui dit : Si vous pouvez souffrir sans murmure , sans plainte , sans résistance, que je vous traite comme vous avez traité cette statue, demeurez, à la bonne heure, avec moi pour être mon disciple, mais si vous ne vous sentez pas capable de tout souffrir, retournez chez vous, car vous n'êtes pas propre a la vie religieuse.
Nous lisons de sainte Gertrude, qu'elle étoit sous la conduite d'une supérieure dont la vie étoit véritablement très-exemplaire , mais dont l'humeur étoit rude et fâcheuse ; et qu'un jour qu'elle prioit Dieu de vouloir rendre cette sainte fille plus douce et plus traitable , le Seigneur lui dit : Pourquoi voulez-vous que je la délivre d'un défaut qui lui donne occasion de s'humilier devant moi , dans la vue des fautes dans lesquelles sa promptitude et son impatience la font tomber ] Du reste , quel mérite auriez-vous à lui obéir, si elle étoit plus douce ? Je lui laisse ce défaut, pour vous exercer , et pour vous apprendre l'obéissance.
Ce que Blosius rapporte (i) de la même sainte est presque semblable a ce que nous venons d'en dire. Il dit qu'un jour qu'elle
(i) Bios. c. /(.mon. spîr.
étoit en prière pour le supérieur d'une congrégation, et qu'elle demandoit instamment h Dieu qu'il lui plût le délivrer d'un défaut qu'il avoit, le Seigneur lui apparut et lui dit : Le même excès de bonté et de miséricorde qui m'a fait choisir cette congrégation, me faitpermeltre que ceux qui la gouvernent aient quelques défauts, afin d'augmenter par-la le mérite de ceux h qui ils commandent ; y ayant plus de vertu à se soumettre h la conduite d'une personne en qui on reconnoît des défauts, qu'a se soumettre à celle d'une autre en qui on n'en reconnoît point. Quand je permets que les supérieurs en aient quelques-uns, et que la diversité des soins et des affaires qui les occupent , fasse que quelquefois ils s'oublient un peu, c'est afin qu'ils aient occasion de s'humilier davantage, et parce que le mérite des inférieurs augmente aussi bien par les défauts des supérieurs que par leurs vertus ; de même que les défauts des inférieurs servent quelquefois autant que leurs vertus h augmenter le mérite des supérieurs. Ces paroles laissèrent la sainte pleine d'admiration de la bonté infinie de Dieu et de sa sagesse profonde , voyant qu'il dispose tellement toutes choses pour l'avantage et pour le salut des siens, que même les défauts qu'il leur souffre, servent aies rendre plus parfaits. Saint Athanase, dans la vie de saint Antoine , dit que les anciens solitaires qui se consacroient à l'obéissance dans les déserts,
cherchoient ordinairement des supérieurs fâcheux qui les traitassent rudement, et qui ne leur témoignassent aucun gré de leurs services; et que plus ils trouvoient un supérieur d'humeur difficile, plus ils étoient prompts à lui obéir. La coutume qui s'observoit alors parmi eux , étoit que deux solitaires se mettoient sous la conduite d'un ancien pour être ses disciples , et pour le servir en toutes choses comme un serviteur sert son maître : de sorte que le même pouvoir qu'un maître a sur ses serviteurs pour les reprendre et les châtier, quand ils ne font pas ce qu'il leur a commandé , les anciens l'avoient sur leurs disciples, quand ils manquoient à la moindre chose. Us les traitoient même le plus souvent avec beaucoup dedureté, soit par sévérité naturelle, soit pour les exercer , comme nous lisons que saint Pacorne exerçoit son disciple Théodose, pour le purifier de toute sorte de vaine gloire; et saint Jean Climaque dit qu'il les éprouvoit jusqu'à l'âge de trente ans par la souffrance des peines et des injures.
Cassien rapporte (i) d'une femme de qualité d'Alexandrie, qu'elle avoit tant d'amour pour les souffrances , que non contente de supporter de bon cœur toutes celles qu'il , plaisoit à Dieu de lui envoyer, elle recherchoit encore avec ardeur tout ce qui pouvait d'ailleurs lui donner occasion de souffrir et
(1; Collât. 18. c 14.
t. yi. 7
d'exercer sa patience. Comme l'Eglise d'Alexandrie nourrissent alors plusieurs pauvres veuves, elle alla prier saint Athanase de lui en donner une pour la nourrir chez elle, et pour soulager l'Eglise d'autant; et le Saint ayant extrêmement loue son dessein , et avant commandé qu'on lui en donnât une qui fût d'un esprit très-doux et d'une très-grande piété, elle la mena chez elle et l'y garda quelque temps, la servant et la traitant avec toute sorte de soins. Mais parce que cette pauvre femme ne cessoit de la louer et de la remercier à tout moment de ses soins etdeses bontés, elle alla retrouver le saint évêque, et se plaignit à lui , que lui ayant demandé une femme qui lui donnât lieu de s'exercer, et de mériter en la servant, il n'en avoit rien fait. Saint Athanase ne comprenant pas bien d'abord ce qu'elle vonloit dire, et s'imaginant que peut-être on auroit manqué à exécuter l'ordre qu'il avoit donné, il s'informa de ce qu'il en étoit ; mais sachant qu'on lui avoit donné une femme très-sainte et très-douce, il comprit aussitôt ce qu'elle vouloit dire par ces plaintes , et lui répondit qu'il y mettroit ordre. Il commanda donc que l'on en choisît une d'un esprit aigre et d'une humeur incompatible; et celle-là, dit Cassien, fut plus aisée à trouver quel'autre. En effet, on choisit une femme sèche, maigre, chagrine, colère., acariâtre, querelleuse et babillarde; et il la fit mettre entre les mains de cette femme
de qualité, qui la mena chez elle, et qui s'attacha à la servir avec encore plus d'humilité et plus de soin que la première. Elle n'en recevoit cependant que de l'ingratitude, des injures, des malédictions et des mauvais traitemens pour toute récompense; cette méchante veuve lacontrariant continuellement sur tout, lui reprochant à tout moment, qu'au lieu de l'avoir amenée chez elle pour la bien traiter, elle l'y avoit amenée pour la faire désespérer, en portant même quelquefois sa colère jusqu'à mettre les mains sur elle. La sainte femme souffrait tout cela sans rien lui dire : au contraire, plus elle en recevoit d'opprobres et de mauvais traitemens, plus elle luirendoitde soins et de services; et comme de jour en jour elle ressentoit en son ame de nouveaux fruits decet exercice continuel de patience et d'humilité, elle alla remercier saint Athanase de lui avoir donné une femme qui lui avoitsi bien appris la patience, et qui lui fournissoit tous les jours de nouveaux sujets de mériter, et après avoir vécu quelque temps dans ces pratiques de charité et de mortification , elle mourut heureusement dans le Seigneur.
L'abbé Pœmen racontoit (i), qu'étant novice sous l'abbé Joseph, ce saint homme l'enoyoit tous les matins manger des figues a un guier du monastère; ce qui étoit une chose ort étrange, vu l'abstinence rigoureuse dont es solitaires faisoient profession. Un jour
(1) Abbat Pœmen, in vit. Patr.
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entre autres qu'il luiavoit dit d'y alier comme à l'ordinaire, il n'osa en manger, parce que c'étoit un vendredi, et qu'il ne vouloit pas rompre le jeûne du vendredi que tous les frères avoient coutume de garder très-exactement. Sa désobéissance cependant lui donnant quelque scrupule ^ il alla trouver lesaint abbé, et lui dit : Mon père, pardonnez-moi si je vous fais une question : Pourquoi malgré l'étroite abstinence dont nous faisons profession , me commandez-vous tous les jours de manger des figues, etmel'avez-vousmême commandé un jour tel que celui-ci ? Je vous avoue que la bonté de ne pas jeûner aujourd'hui , qui est un jour de jeûne général , m'a empêché d'en manger; et je ne laisse pas cependant d'avoir du remords de ne vous avoir pas obéi, sachant bien que vous ne me commandez rien sans sujet. Mon fils, lui répondit le saint vieillard , les anciens Pères du désert ne commandoient pas d'abord a leurs religieux des choses si raisonnables en apparence et si faisables ; mais pour éprouver la soumission de leur esprit et leur résignation , ils leur commandoient des choses qui sembloient quelquefois extravagantes; et quand ils voyoient ensuite qu'ils les faisoient sans difficulté et sans réplique, ils ne leur commandoient plus que des choses nécessaires, et qui étoientdans l'ordre.
Nous lisons dans la vie des Pères, qu'un ancien solitaire fut une fois ravi en esprit
de l'obéissance. nn
dans le ciel , et qu'il y vit quatre ordres de justes. Le premier ordre étoit de ceux qui ayant été visités par de longues maladies, les avoient souffertes avec patience et en bénissant Dieu. Le second étoit de ceux qui avoient reçu les pauvres et les pèlerins dans les hôpitaux , qui avoient servi les malades, et qui s'étoient adonnés a d'autres pratiques de charité. Le troisième étoit de ceux qui , ayant abandonné toutes choses , s'étoient retirés dans le désert, pour y vaquer à l'oraison , et pour y vivre dans la pauvreté , dans l'abstinence et dans la mortification de tous leurs sens. Mais le quatrième et le plus élevé de tous étoit de ceux qui s'étoient consacrés al'obéissance pour l'amour de Jésus-Christ , en assujettissant tout-à-fait leurvolonté h celle d'autrui ; et ceux-là portoient des chaînes et des colliers d'or, et brilloient d'une lumière plus éclatante que ceux des trois premiers ordres. Le saint homme surpris d'une vision si merveilleuse, demanda pourquoi ils étoient dans un plus haut degré de gloire queles solitaires etles autres.Tllui fut répondu que c'étoit parce queles solitaires dans le désert, et ceux qui s'exerçoient dans les œuvres de charité suivoient en cela leur propre volonté ; mais qu'il n'en étoit pas de même de ceux qui se dévouoient à l'obéissance, parce que ceux-là sacrifioient leur propre volonté à Dieu : que comme la liberté de la volonté étoit ce que l'homme avoit de plus cher , il n'y avoit rien
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aussi de si agréable à Dieu que le sacrifice qu'on lui en faisoit -, et que les colliers d'or qu'ils portoientétoientla récompense d'avoir soumis leur tête au joug de l'obéissance.
Ceci s'accorde avec ce qu'on raconte de l'abbé Pambon. Quatre solitaires d'une vertu signaléel'étant allé voir,l'un qui afîligeoitson corps par de continuelles austérités , l'autre qui faisoit profession d'uneextrême pauvreté; le troisième qui s'exerçoit continuellement dans les oeuvres de charité envers le prochain , et le dernier qui vivoit dans la soumission de l'obéissance, il y avoit déjà vingtdeux ans ; le saint abbé préféra le dernier à tous les autres. La raison qu'il en donna fut que celui-ci , en renonçant entièrement à sa propre volonté, s'étoit rendu esclave de celle d'autrui : au lieu que les autres avoient toujours suivi leur volonté propredansles vertus qu'ils avoient pratiquées; et il ajouta que ceux qui sviivroienl cet exemple, etpersévéreroient jusqu'à la fin , pourroient s'appeler de véritables martyrs.