‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 9 sur 49 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

D'où viennent les oppositions de nofre jugement aux choses qiie [obéissance nous ordonne.

C'est de notre immortification que procèdent ordinairement les raisonnemens que nous faisons contre ce que l'obéissance nous

DE L'OBÉISSANCE. rjQ

prescrit. Mais cela ne nous apprend rien , dira quelqu'un : on sait bien que si on avoit l'esprit plus mortifié , on auroit plus de simplicité dans les choses de l'obéissance; et c'est comme si quelqu'un demandoit d'où naît l'orgueil, et qu'on répondît qu'il naît du défaut d'humilité. Je m'explique donc , car ce n'est pas là ce que je veux dire ; et je dis que notre peu de mortification dans nos passions , l'attachement que nous avons à nos propres commodités et à l'accomplissement de notre volonté, et le défaut de résignation pour tout ce qu'on peut nous commander, est ce qui fait que dès qu'on nous commande quelque chose qui ne nous plaît pas , il se présente aussitôt à nous mille raisons contre ce qu'on nous commande. En effet , que chacun fasje un peu réflexion sur soi ; qu'il examine en quelle occasion d'ordinaire il lui vient des lumières et des sentimens contraires a l'obéissance religieuse, et il verraque quand on lui ordonne quelque chose a laquelle il a de la répugnance , quand on ne lui accorde pas ce qu'il souhaite , quand on le mortifie et qu'on le touche en ce qui lui est le plus sensible , c'est alors qu'il lui vient des raisons en foule contre ce qu'on veut de lui; mais que quand on lui commande des choses agréables, il ne lui vient rien dans l'esprit qui les lui fasse trouver déraisonnables , et qu'au contraire , il les regarde comme étant très-a-propos, et étant ordonnées le plus sagement du monde.

Saint Jérôme écrivant sur ces paroles d'Osée: Ephraïm est devenu comme une colombe qu'on a surprise , et qui na point décourage (i), demande pourquoi Ephraïm est plutôt comparé à une colombe qu'à quelque autre oiseau; et il répond, que tous lesautres oiseaux exposent leur vie pour la défense de leurs petits : que quand ils voient , par exemple, qu'un oiseau de proie , ou un serpent approche de leur nid , ils volent autour pour les défendre autant qu'ils peuvent , pour en empêcher la perte ; ils en témoignent du moins leur douleur par leurs cris et par leurs plaintes. Il n'y a que la colombe , ajoute-t-il , qui ne se mette point en devoir de défendre ses petits , qui ne témoigne point de douleur de les perdre, et qui ne fasse rien pour les retrouver (2) ; et c'est pour cela qu'Ephraïm est comparé à une colombe. Aussi lorsque le Sauveur du monde nous recommande d'imiter la colombe , c'est en partie afin que quand on voudra nous priver de nos petits, c'est-à-dire, des choses auxquelles nous avons le plus d'affection et le plus d'attachement , nous n'y apportions aucune résistant ce , et que nous les souffrions sans nous plaindre et sans en témoigner aucune douleur. Ainsi , c'est de notre immortification et de la répugnance que nous avons pour tout ce qui est contraire à notre volonté , que nais-

(ij Et factus est Ephraïm quasi columba seducta , non habens cor. Osée. 7. il.

(2) Sola columba ablalos pullos non dolet , non requirit. Hier, ubi sup.

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sent les raisonnemens contre l'obéissance. Le meilleur remède dont nous puissions nous servir dans cette sorte de tentation , c'est donc de mortifier nos passions , de n'avoir point de volonté propre,, et d'être toujours tellement résignés a tout ce que l'on pourra vouloir de nous, qu'il nous soit absolument indifférent que Ion nous commande une chose ou une autre.

Aussi voyons-nous que les saints Pères du désert, qui étoient d'excellens maîtres delà vie spirituelle, exerçoient extrêmement leurs disciples à l'obéissance, leur commandant des choses qui paroissoient hors de raison, pour éprouver leur soumission , et pour les accoutumer à n'avoir point de volonté propre , et à ne point interposer leur jugement sur ce qui regarde l'obéissance. De sorte que ce qui sembloit hors de raison dans leurs commandemens étoit extrêmement fondé en raisons; parce que la mortification de nos[passions , et l'anéantissement de notre propre volonté et de nos propres sentimens, par le moyen de cette conduite, est quelque chose de bien plus important que tout ce qu'on pourroit gagner en prenant une autre voie. C'est, pour vous gagner vous-même et pour servira votre avancement que le supérieur veut que vous perdiez votre volonté propre et vos propres sentimens ; et en cela il n'y a que du gain pour vous ; il n'y a point de perte. Lorsqu'on veut dresser un cheval pour le manège, tantôt on le mène au pas, tantôt

on le fait aller au galop, tantôt on lui fait faire un grand cercle , tantôt on lui en fait faire un plus petit, au milieu duquel on le fait changer tout d'un coup de main , tantôt on le pousse a toute bride, ensuite on l'arrête sur les hanches au milieu de la carrière; et tout cela pour l'accoutumer à obéir , et pour lui faire perdre ses fantaisies. C'est ainsi que les excellens maîtres de la vie spirituelle en usent à l'égard de ceux qui sont sous leur conduite. Saint Antoine exeiçoit son disciple Paul à coudre et à découdre son habit , et à faire et h défaire des pauiers d'osier ou de palme. D'autres exerçoient les leurs à tirer de l'eau d'un puits, et à l'y rejeter au même moment; et nous lisons de saint François, que quelquefois au milieu d'un chemin, il commandoit a frère Macé son compagnon , de tournoyer jusqu'à ce que létourdissementle fit tomber. Il faisoit aussi planter des choux et des laitues la racine en haut, à ceux qui lui demandoient l'habit de son ordre; et cela pour éprouver leur obéissance , et pour les dépouiller tellement de leurs propres sentimens et de leur volonté propre , qu'il ne leur en restât aucune marque. Plût à Dieu que ces sortes de pratiques fussent aujourd'hui plus en usage qu'elles ne le sont! car si on avoit accoutumé les inférieurs à souffrir sans murmurer, qu'on leur fit défaire les choses qu'ils auroient les mieux faites , ils ne souffriroient pas si impatiemment qu'on les reprît de celles qu'ils font de travers.

Mais comme la mortification et la résignation dont nous parlons supposent une extrême perfection à laquelle on n'arrive pas tout d'un coup , on peut , en attendant qu'on y parvienne, se servir de son immortification même, en la reconnoissant de bonne foi, et en lui attribuant toutes les pensées qu'on a et tous les raisonnemens qu'on fait contre ce qui regarde l'obéissance. C'est là un très-bon moyen pour empêcherqu'ils necausent aucun préjudice : car dès que vous serez bien persuadé qu'ils ne viennent que de votre immortification , vous leur donnerez peu de créance, et vous en ferez peu de cas. Un malade qui connoît qu'il est malade , sait bien qu'il ne doit pas toujours se laisser aller a tout ce qu'il a envie de faire ; qu'il ne doit pas toujours boire quand il a soif; et que quoique la saignée lui cause de la douleur, et qu'il trouve la médecine amère, la saignée et la médecine ne laissent pas de lui être avantageuses. C'est pourquoi il n'écoute ni ses envies , ni ses répugnances, et il ne se fie point a lui-même ; mais se soumettant àla conduite du médecin , il fait tout ce que le médecin lui prescrit , et croit qu'il ne lui ordonne rien que pour le mieux. La connoissance qu'il a qu'il est malade , le porte a se défier de lui-même, et à s'abandonner ainsi àla conduite de celui qui peut le guérir. Nous sommes des malades remplis d'amour-propre et de mille passions déréglées ; nous n'avons envie que de ce qui peut nous faire du mal ; et nous n'avons de

l'aversion et du dégoût , que pour ce qui peut i nous faire du bien. Cela étant, servons-nous i du remède dont se sert un malade qui veut guérir : ne nous croyons nous-mêmes sur rien; croyons le supérieur qui a soin de notre guérison et qui est chargé de notre conduite ; croyons que tout ce qu'il nous ordonne est sage et raisonnable; et regardons comme des fantaisies et des rêveries de malades , toutes les pensées qui se représenteront à nous contre ce qu'il nous aura ordonné. De cette sorte, non-seulement vous ne recevrez aucun préjudice des pensées et des raisonnernens qui vous viendront contre ce qui regarde l'obéissance , mais vous en tirerez même cet avantage , que vous vous en confirmerez de plus en plus dans l'obéissance. Car vous ferez aussitôt réflexion que vous êtes malade et que vous avez le goût gâté ; que c'est ce qui vous donne de l'aversion pour tout ce qui pourroit vous être utile ; et qu'ainsi il ne vous faut point d'autre marque qu'une chose vous est avantageuse, que l'aversion même que vous y sentez, et les difficultés qui vous viennent à ce sujet dans l'esprit.

Mais ce n'est pas seulement contre les jugemens qui regardent l'obéissance, que le remède que nous proposons est admirable; il l'est aussi contre les jugemens qui regardent le prochain. De sorte que quand vous vous sentez choqué de l'humeur et du procédé de votre frère, vous ne sauriez mieux faire que de tourner alors vos propres pensées contre

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vous, de vous prendre à vous-même de tout ce qui vous blesse en lui, et d'en rejeter la faute sur vous seul. C'est moi qui me trompe, devez-vous dire; c'est ma vanité qui me porte à juger ainsi des autres, et à vouloir que mon jugement soit la règle de leur conduite; c'est aveuglement , c'est mauvaise humeur qui fait que je trouve mal ce qui est bien , et que je me choqnp de tout : la faute n'en vient pas de

Imon frère, elle ne vient que de moi. Enfin c'est un grand remède contre quelque tentation que ce soit ; de savoir que c'est une tentation. C'est pourquoi comme quand un chasseur tend un piège ou des filets , il fait du mieux qu'il peut pour les cacher et pour ne laisser paroître que l'appât, parce qu'autrement les bêtes et les oiseaux nés' ylaisseroient point prendre; de même lorsque le démon nous tente, il fait tout ce qu'il peut pour empêcher que la tentation ne paroisse ce qu'elle est , et pour la déguiser sous l'apparence de quelque chose de raisonnable. Il se transforme en ange de lumière (i) , afin de nous éblouir, et de nous faire prendre pour inspiration et pour lumière céleste , ce qui n'est qu'illusion et que ténèbres. Dieu nous préserve des tentations qui se déguisent sous l'apparence du bien. Lorsque vous faites quelque mauvais jugement de votre frère, et que vous vous y laissez emporter jusqu'à croire que ce

(i) Ipse enim Sataaas transfigurât se in angelum îucis. a. Cor. 11. i{.

n'est pas la tentation qui agit en vous ; que la passion n'y a aucune part; que ce n'est point votre intérêt qui vous fait parler , mais celui delà vérité, et que tout le monde en votre place auroit les mêmes sentimens que vous ; vous êtes alors attaqué d'une tentation dangereuse et dont le remède est difficile ; car il n'y en a point de plus a craindre que celles qui se déguisent sous les apparences du bien. Quand la tentation vous attaque ouvertement, vous pouvez vous servir d'une infinité de remèdes pour la vaincre ; mais quand vous ne la connoissez pas pour ce qu'elle est, et qu'au contraire vous êtes persuadé que c'est une chose juste et raisonnable, comment ferez-vous pour la chasser? comment peut-on se garder d'un ennemi qu'on ne connoît point, et que l'on prend , au contraire, pour un ami ? Un grand serviteur de Dieu avoit coutume de dire qu'il necraignoit point les défauts qu'il connoissoit en lui-même , et qu'il y détestoit; mais qu'il avoit peur de ceux qu'il ne connoissoit pas, ou qu'il excusoit , ou dont il ne faisoit pas assez de cas.

Pour revenir maintenant à notre matière , je dis que toutes les fois qu'il nous viendra des pensées et des jugemens contraires à ce qui regarde l'obéissance, ce sera un très-bon remède de les tourner aussitôt contre nousmêmes, et de les attribuer à notre orgueil et à notre immortification. Nous n'avons que trop sujet de le faire : car nous savons bien

que notre cupidité abonde toujours en raisons apparentes , pour les choses qui lui plaisent, et trouve toujours mille inconvéniens dans celles qui ne lui plaisent pas. Nous savons que la passion et l'amour-propre nous font voir les choses tout autrement qu'ellesne sont : et que de même qu'à un homme qui a une soifardente, l'eau paroîtla meilleure du monde, parce qu'il en juge selon l'e'tat où il se trouve; aussi a un homme qui a une passion violente , les choses qui flattent sa passion lui paroissenttout autrement qu'elles ne sont en elles-mêmes , parce qu'il n'eu juge que selon la disposition d'espritoù il se trouve. Puisque nous connoissons donc que nous ne sommes pas bien dégagés des affections de la terre, et que nous sommes sujets h beaucoup dépassions, le plus sûr est de ne pas nous appuyer sur notre propre jugement , mais de le considérer ou comme un malade qui n'a que des connoissances troubles, ou comme un ennemi dont nous devons nous donner de garde.

Une faut pas au reste se contenter de ne point se laisser aller a ces sortes de jugemens contre l'obéissance ; il faut essayer de plus d'en tirerde l'avantage, en prenant de làoccasion de s'humilier, et de se dire à soi-même : Faut-il que j'aie l'orgueil et la présomption d'écouter mon jugement contre celui de mon supérieur? Faut-il qu'étant entré dans la religion pour y être le marche-pied de tout le monde, j'ose m'élever au-dessus de celui qui

est le chef et le supérieur de tous? Je ne suis point venu ici pour y commander et pour conduire les autres-, j'y suis venu pour obéir et pour me laisser conduire : ce n'est pas à, moi à juger de mon supérieur , c'est à lui a. juger de moi. On peut se servir utilement de ce remède contre toutes sortes de tentations, et rien n'est plus propre a nous en faire tirer du profit; desorte que lorsqu'il nous vient des penscesd'orgupilet de vanité, il faut prendre de la occasion de nous humilier davantage devant Dieu. Il faut que , comme le démon

tâclie de tourner pcmr nouo en poison les

meilleures choses, en essayant denousdonner de l'orgueil de nos bonnes actions , et même des actes d'humilité que nous formons, nous tachions aussi de convertir en remèdes les poisons qu'il nous prépare, et de nous en faire un préservatif et un antidote, en nous faisant de notre orgueil même un sujet d'humilité et d'abaissement. D'où peut, dirons-nous, me venir de l'orgueil, à moi qui ne suis que corruption et que foiblesse? Est-il possible que je me fasse un sujet de vanité des choses dont jedevroisme faire un sujet de honte et de confusion, et que je veuille m'attirer l'estime et la louange des hommes , moi qui ne suis digne que de mépris? Voilà une contre-batterie admirable contre toutes les attaques du démon, de savoir tourner a notre propre avantage tous les artifices dont il se sert pour notre perte, et c'est ainsi que nous pouvons

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tirer notre salut de nos ennemis, et de lamain de tous ceux qui nous haïssent (i).

Nous pouvons nous servir encore de plusieurs autres moyens, pour nous empêcher d'écouter notre propre jugement , et pour nous en défier toujours ; et en premier lieu il faut considérer que si en toutes choses la prudence veut qu'on ne se fie pas trop à son propre sens , elle le veut encore davantage dans les choses auxquelles on a quelque intérêt , car c'est une maxime constante dans la morale , que personne n'est juge équitable de soi-même. La passion et l'amour-propre qui nous aveuglent, font que d'ordinairenous ne jugeons pas bien des choses qui nous touchent ; ainsi il n'est pas à propos que nous nousen rapportions» notre propre jugement; mais il faut que nous nous attachions à celui de notre supérieur, et que nous le croyions raisonnable. Il faut sJimaginer en second lieu que l'inférieur ne voit que quelques raisons particulières qui lui viennent à l'esprit; mais que le supérieur voit celles-là comme lui , et en voit encore beaucoup d'autres que l'inférieur ne peut pas voir. Ainsi quoiqu'à ne regarder que certaines raisons , il seroit peutêtre mieux de faire les choses comme vous pensez ; cependant à considérer en général toutes les raisons que le supérieur a dans l'esprit , il est expédient de faire ce qu'il fait. Ce

(i) Saluiem ex inimicis nostris , et de manu omnium qui odcrunt nos. Luc. 1, 71.

gO PART. III. TRAITE V. CHAP. IX.

n'est pas seulement en matière de spiritualité que cela est vrai , il l'est aussi selon les règles de la prudence humaine ; car il y a de l'indiscrétion et de l'orgueil à juger décisivement des ordres des supérieurs , sur une ou plusieurs raisons qui se présentent à votre esprit, sans songer qu'ils les ont examinées aussi bien que vous , mais qu'ils en ont eu encore plusieurs autres plus importantes qui les ont fait passer par-dessus les inconvéniens qui vous arrêtent. Saint Augustin se sert à ce sujet d'une comparaison très-juste. L'ame, dit-il, anime tout le corps, mais ses principales fonctions sont renfermées principalement dans la tête qui comprend tous les cinq sens ; au lieu qu'il n'y a que celui du toucher qui soit commun au reste du corps, et c'est pour cela que la tête est élevée au-dessus du reste du corps , et que tout le reste du corps lui est soumis comme au supérieur qui doit avoir soin de le conduire. Or, le supérieur est à l'égard des inférieurs ce que la tête est à l'égard du corps. Il possède tous les cinq sens, lui qui est la tête; et vous qui n'êtes qu'un des membres du corps dont il est la tête , vous n'avez que le sens du toucher ; vous ne touchez qu'une seule raison, et le supérieur les touche toutes; il voit , il entend , il sait tout ce qu'il y a à considérer dans une affaire : ainsi il est raisonnable que vous vous en rapportiez à lui, et que vous vous soumettiezà la conduite de votre chef. On dit ordinairement qu'un ignorant est plus éclairé dans ses affai-

res , qu'un habile homme dans celles d'autrui : combien donc un habile homme ne sera-t-il pas plus éclairé dans les siennes propres j que celui qui veut se mêler d'en juger sans les bien connoître \ Ne jugez point contre votre juge , dit le Sage; car il juge suivant la justice (i). Songez quelle indiscrétion c'est de juger d'une chose, lorsque vous n'en connoissez ni les motifs , ni les circonstances, ni les dépendances; que vous ne pouvez point les connoître, et que même il n'est, peut-être pas à propos que vous les commissiez. Ce qui peut encore aider a soumettre votre jugement a celui de votre supérieur, c'est de songer que le supérieur envisage le bien général de la maison et de tout l'ordre : au lieu que vous , comme particulier , vous n'avez égard qu'à vous seul et à vos propres commodités; et qui ne sait que le bien public doit être préféré à l'utilité des particuliers ? Nous voyons même dans l'ordre de la nature des choses qui cessent d'agir selon leur inclination particulière, et qui la forcent pour s'accommoder , comme disent les philosophes , au bien général de tout l'univers (2) ; c'est ainsi que l'eau pour empêcher le vide , qu'ils disent que la nature abhorre, demeure quelque temps sans tomber , lorsqu'on vient a renverser tout d'un coup une bouteille 5 et qu'elle remonte même enhaut jusqu'à ce que

(ij Non judices contra judiceui, quoniàm secuodùm quod justum est judicat. Eccti. 8. 17.

(a) Propter perfectionem universi.

l'air ait eu le loisir d'y pénétrer. C'est aux particuliers a en user de la même sorte dans les choses qui les regardent : il faut qu'ils se dépouillent de leurs inclinations particulières , quand il s'agit de l'utilité générale, et qu'ils les fassent toujours céder au bien public, dont le supérieur a le soin. Enfin , un moyen très-propre pour nous empêcher d'ajouter foi aux jugemens que nous faisons, c'est l'expérience que nous avons de nous-mêmes. Combien avons-nous cru de choses , et combien en avons-nous donné pour certaines et pour infaillibles, dont nous avons été désabusés dans la suite , et dont il ne nous est rien resté que la honte d'avoir cru légèrement , et d'avoir jugé mal-h-propos ] Si quelqu'un nous avoit trompés deux ou trois fois, nous ne nous fierions jamais à lui: pourquoi donc vous fiez-vous à votre propre jugement qui vous a déjà si souvent trompé ? Cette expérience del'ignorancehumaine etde la facilité qu'il y a à se tromper, est ce qui fait que souvent dansles choses où les jeunes gens n'hésitent pas à se déterminer , les gens âgés sont plus lents et plus circonspects a décider.

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