CHAPITRE X
De qiielqu.es autres biens qui se rencontrent dans la méditation.
Il y a encore un autre avantage dans la méditation, dit S. Thomas (i), c'est qu'elle fait naître la véritable dévotion qui est si
(ï) S. Thom. 2. a. q. 82. art. 3.
importante dans la vie spirituelle , et si recherchée de tous ceux qui marchent dans le chemin de la perfection. Or, la dévotion n'est autre chose qu'une prompte et ardente disposition delà volonté au bien, et cette dévotiona deux causes : Tune hors de nous , est la principale, qui est Dieu; l'autre au-dedans de nousmêmes , qui est la méditation. Car la méditation est ce qui,, après la grâce de Dieu , nous échauffe le plus le cœur et la volonté, et ce qui produiten nous cette disposition si prompte à toutes les choses vertueuses. De sorte que la véritable dévotion et la ferveur de l'esprit ne consistent point dans une certaine douceur sensible que quelques-uns éprouvent dans l'oraison ; mais elles consistent à avoir une volonté toujours disposée et toujours prête a tout ce qui peut être de la gloire et du service de Dieu. Cette espèce de dévotion est celle qui dure : pour l'autre, elle finit bientôt, car ce n'est qu'un mouvement affectueux et sensible, qui naît tout-à-coup du désir que l'on a de quelque chose d'aimable ; ce n'est que l'effet de la complexion naturelle ; c'est que l'on a un cœur tendre et aisé à émouvoir, et en qui on ne sauroit si peu remuer les sentimens, qu'il n'exprime sa tendresse par les larmes. Mais aussi a peine ont-elles cessé de couler, que la dévotion tarit avec elles, et qu'on ne se souvient presque plus de toutes les bonnes résolutions qu'on a faites. Enfin ce n'est qu'un amour de tendresse, fondé sur
des douceurs et des consolations sensibles ; tant qu'elles durent , l'amour et la dévotion durent aussi; on est soigneux, on est ponctuel , on aime le silence et la retraite , mais quand ces douceurs manquent , tout le reste vient aussi a manquer en même temps. Il n'en est pas de même de ceux dont la dévotion a des fondemens plus solides , et qui par le moyen d'une exacte méditation, sont désabusés et convaincus comme ils doivent l'être. Ceux-là persévèrent toujours constamment dans la vertu ; et quoiqu'ils n'aient plus les mêmes douceurs , ni les mêmes consolations , ils sont toujours cependant les mêmes , parce que la raison qui a fait naître leurs sentimens subsiste toujours. Un amour de cette nature est véritablement un amour fort et viril ; c'est la marque des véritables serviteurs de Dieu, et c'est à cette marque, non pas aux douceurs et aux consolations sensibles , qu'on doit juger si on a effectivement profité dans la vertu. Les passions dans ceux qui cherchent des consolations sensibles, sont, dit-on, comme de petits chiens, qui ne cessent d'aboyer, jusqu'à ce qu'on leur jettequelque morceau de pain pour les apaiser : elles sont tranquilles tant que la consolation dure, et elles ne demandent rien pour un temps; sitôt que ce pain de consolation leur manque, elles commencent a aboyer de nouveau ; et c'est alors que l'on reconnoît ce que chacun est effectivement. On compare aussi ces douceurs et ces consolations aux
biens-meubles , qui se consument et se dissipent bientôt ; etles vertus solides aux immeubles ., qui durent toujours, et dont on doit faire par conséquent beaucoup plus d'estime. Il y a encore à ce sujet une chose a remarquer, dont on a de grandes expériences : c'est que, d'un côté , on voit des personnes qui reçoivent de très-grandes consolations dans l'oraison , et qui ensuite dans les occasions sont foibles, et se laissent vaincre facilement a la tentation.Etd'ailleurs on en voit d'autres qui, au contraire, n'éprouvent que des sécheresses dans l'oraison, et ne savent ce que c'est que consolation et douceur, et qui cependant résistent courageusement aux tentations, et sortent toujours du combat avec gloire. La véritable cause de cela , est celle que nous avons déjà touchée ^ c'est-à-dire, que la ferveur des uns ne vient que d'une certaine douceur sensible qui passe, et qui les laisse a sec , et que les autres ont une dévotion établie sur des fondemens solides : c'est qu'ils ont employé les lumières de la vraie raison à se détromper età se convaincre,etqu'ainsi ilsdemeurentinébranlables dans les vérités qu'ils ont embrassées , et dans les résolutions qu'ils ont prises. Aussi un des meilleurs moyens dont on puisse se servir, pour s'entretenir dans les bons desseins que l'on a formés dans l'oraison et pour lesexécuter,estdetâcherdebienretenirquelle raison nous a portés à les concevoir, parce que ce qui en a fait naître la pensée, aidera ensuite
de l'oraison. 5j
à la conserver , et a la faire mettre en pratique. Il y a même cet avantage à bien se désabuser, et à bien se convaincre par raison dans la prière , que quoi qu'ensuite on ne se souvienne pas en détail du motif qui a obligé à former cette résolution, on ne laisse pas d'y demeurer toujours ferme , parce qu'on sait en général qu'on ne l'a prise qu'avec raison ; et cette certitude donne des forces pour résister à la tentation , et pour persévérer dans la voie de la vertu.
C'est pour ce sujet que Gerson faisoit tant de cas de la méditation, qu'étant interrogé quelle occupation lui sembloit la plus utile à un religieux retiré dans sa cellule, ou la lecture spirituelle , ou la prière vocale , ou le travail des mains , ou la méditation , il répondit (i) que, l'obéissance à part, on ne pouvoit mieux faire que de vaquer a la méditation. La raison qu'il en donne, est que quoique dans le temps delà prière vocale, ou de la lecture spirituelle, on se sente peut-être plus de ferveur, et qu'on fasse, ce semble, plus de profit que dans la méditation , cependant, dès que l'on cesse de lire , ou de parler , la dévotion cesse ordinairement de même. Mais la méditation va plus loin, etest d'autant plus utile, qu'elle dispose l'esprit pour l'avenir : c'est pourquoi il dit qu'il faut s'y accoutumer, afin que quand la voix et les livres viendroient à nous manquer, la méditation puisse nous servir de
(i) Gerson, p. 2. Alphab. 34* '«"• &•
voix et de livres , et qu'ainsi la véritable dévotion ne s'éteigne jamais en nous.