CHAPITRE IX
JXim grand avantage que nous jjoiwons tirer de la méditation , et comment il faut faire pour en profiter.
Il est très-bon de nous exercer dans l'orai son à produire des actes de la volonté , et c?est de quoi nous parlerons maintenant ; Tuais il faut que ces actes soient bien fondés sur la raison. Car l'homme étant raisonnable ,
(i) Vident** non vident , et audiente» non audîunt , ncque •«{«lligunt. Nalth. t3. |3.
DE L'ORAISON. 4e)
veut être conduit paria raison; par conséquent il est nécessaire que son entendement soit persuadé avant que sa volonté soit échauffée. C'est pourquoi une des principales vues que nous devons avoir dans la méditation, est de nous désabuser des erreurs du monde , de nous confirmer dans les vérités solides , et de nous déterminer fermement sur ce que nous avons a faire et à éviter. Lorsqu'un homme du monde se réduit a une forme de vie plus chrétienne et plus réglée qu'a l'ordinaire, on a coutume de dire qu'il est désabusé; et ce désabusement (si l'on peut parler ainsi) est un des principaux avantages que nous devons essayer de tirer de F oraison. Comme ce point est d'une extrême importance , il est à propos aussi d'y faire une particulière réflexion ; sur-tout il est nécessaire que dans les commencemens on s'y attache avec une application extrême,afinque parle moyen d'une exacte discussion des choses , on se confirme d'autant plus dans les vérités essentielles.
Pour cet effet , et pour recueillir beaucoup de fruit de la méditation, il faut qu'elle se fasse non pas superficiellement et comme en courant, ni d'une manière lâche et languissante , mais avec une extrême ferveur , et avec toute l'attention et tout le repos d'esprit possible. Considérez mûrement et a loisirlabriè veté de la vie, la fragilité et la vanité des choses du monde, et le peu qu'il vous en restera après la mort, et par-la vous viendrez bientôt à mépri-
ser tout ce qui est ici-bas, et à n'attacher votre cœur qu'a ce qui doit durer éternellement. Considérez sérieusement , et pesez plusieurs foiscombienil y a peu desolidité dans l'estime et dans l'opinion des hommes , et combien il est ridicule de s'en tourmenter, puisqu'elle ne nous donne, ni ne nous ôte rien , et qu'elle ne peut nous rendre ni meilleurs, ni pires que nous ne sommes, et bientôtvous parviendrez a n'en faire plus de cas. Enfin réfléchissez ainsi sur tout le reste ; et , par ce moyen , vous vous détromperez peu a peu des chimères du siècle; vous vous affermirez dans les sentimens de piété ; vous vous déterminerez à ce qui sera le plus convenable pour votre salut ; et vous commencerez a devenir un autre homme et h mener une vie entièrement spirituelle. Le solitaire s'assiéra, dit Jérémie, et gardera le silence , parce qu'il s'est élevé au-dessus de lui-même ( i ). Il se sentira le cœur plus grand qu'a l'ordinaire ; il portera ses pensées jusque dans le ciel ; méprisant toutes les choses de la terre , il dira avec saint Paul : Que pour l'amour de Jésus-Christ , elles lui ont toutes semblé pernicieuses , et que pour gagner Jésus-Christ , tout le reste ne lui paroît que boue et qu'ordure (2).
H y a une très-grande différence entre méditer et méditer , entre connoître et con-
(1) Sedebit solitarius, et facebit, quia leravit super se* Thren. 3. 28.
(2) Propter quem ornnia detrimentum feci, et arbitror ut atercora , ut Cbristum lucrifaciam. Ai Philipp. 3. 8.
de l'oraison. 5r
noître : car l'homme sage connoît les choses d'une façon , et l'ignorant les connoît d'une autre : le sage les connoît comme elles sont en effet ; l'ignorant ne les connoît que selon qu'elles paroissent extérieurement. Si un homme simple et grossier trouve une pierre de grand prix , il l'estimera à cause de son éclat et de sa beauté extérieure, et nullement pour autre chose , parce qu'il n'en connoît pas la valeur.Mais si cette même pierre tombe entre les mains d'un habile lapidaire, ce ne sera pas seulement à cause de cet éclat extérieur qu'il en fera cas , mais ce sera parce qu'ila une parfaite connoissance dece qu'elle vaut. Cette même différence se rencontre entre celui qui sait méditer sur les choses spirituelles , et celui qui ne le sait pas. Celuici ne les regarde que superficiellement, et par le dehors ; et quoique leur éclat extérieur lui plaise, il ne se porte pas cependant ayec ardeur a les désirer. Mais celui qui sait les envisager comme il faut , et qui sait les bien peser et les bien considérer, se détrompe facilement de tout le reste , se détermine a les embrasser ; et connoissant parfaitement bien de quelle valeur est la pierre précieuse qu'il a trouvée, il ne fait plus cas de rien, et il vend tout ce quil avoit , et V achète (ij.
Cette différence nous est marquée par Jésus-Christ , dans la guérison de la femme malade du flux de sang.LeSauveur du monde
(1) Et vendidit omnia quaehabuit, et émit eam.A/affft.i3. fô
alloit ressusciter la fille du prince de la synagogue, etétoit accompagné d'une grande foule de peuple qui l'en vironnoit , et le pressoit de tous côtés. Cette femme , qui depuis douze ans avoit un flux de sang , et qui , après avoir dépensé tout son bien à se faire traiter parles médecins, se trouvoit en pire état que jamais , voit passer le Fils de Dieu ; et dans l'extrême envie qu'elle avoit d'être guérie,elle fend la presse avec une foi et une confiance merveilleuse ; car elle disoit en elle-même : Pourvu seulement que je puisse toucher son habit, je serai guérie (i). Elle s'approche enfin , et le touche; et cette source de sang , qui couloit continuellement depuis tant d'années,s'arrête tout d'un coup. Alors Jésus-Christ se tourne, et demande qui Va touché? Saint Pierre prenant la parole : Maître, lui dit-il, la Joule vous accable de toutesparts, et vous demandez qui vous a touché? Ce n'est pas cela, répond le Sauveur; mais, quelquun ni a touché autrement que les autres ; car f ai senti çuune vertu est sortie de m oi (2). C'est là le point de l'affaire , de toucher Jésus-Christ de telle sorte qu'il demande qui l'a touché : car ce n'est rien de le toucher en foule commelepeuple et comme toutle reste du monde.L'importance donc dansla méditation est d'y toucher
(1) Dicebat enim intra se : Si tetigero tantùm vestimentum ejus, salva ero. Matlli. 9. a».
(2) Quis me tetigit? Praeceptor, turbae te comprimunt, et affligunt, et dicis : Quis me tetigit ? Tetigit me aliquis; nàm et ego novi virtutem de meexiisse. Luc. 8. 4-5 tt 46.
J. C. et les mystères, cle telle façon que nous en sentions le fruit et la vertu en nous-mêmes ; et pour cet effet , il faut examiner les choses avec attention, les prendre en détail, et y réfléchir à loisir. On ne trouve ni saveur, ni amertume a cellesqu'on ne se donne pas le temps de goûter : ainsi le pécheur ne sent point l'amertume du péché, ni delà mort, ni du jugement, ni de l'enfer, parce qu'à l'imitation des malades qui avalent les pilulles entières, de peur d'en sentir le mauvais goût , il ne regarde toutes ces choses qu'en gros , et sans jamais les approfondir. Ce qui fait pareillement qu'on ne goûte point les mystères de l'incarnation, de la passion , de la résurrection , et de tous les autres, c'est qu'on ne les considère que superficiellement, sans venir au détail, et sansles approfondir comme on doit, par une longue et solide méditation. On ne sent pas un grain de poivre ou de moutarde, si on ne fait que l'avaler, mais si on l'écrase sous les dents , il pique, il brûle et fait venir les larmes aux yeux.