‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 11 sur 86 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De la méthode qiiilfaut observer clans l oraison, et du fruit aue nous devons en tirer.

Mon cœur s 'est échauffé au-dedans de moi> dit 1 e Prophète royal, et le feu s'y allumera dans ma méditation (i).La méthode que nous devons suivre dans l'oraison, nous est prescrite dans ces paroles, sui vantl'interprétation qu'y donnent les saints Pères (2), qui expliquent ce passage du feu de la charité, et de l'amour de Dieu et du prochain, qui s'allumoit dans les entrailles du saint Prophète , par la méditation des choses célestes. Mon cœur j, dit-il , s'est échauffé au-dedans de moi; voilà l'effet de l'oraison. Mais comment s'est-il échauffé ? Par la méditation : Et le feu s'jr allumera dans ma méditation. Voilà le moyen , voilà l'instrument qui a servi à allumer ce feu. Ainsi méditer, dit saint Cyrille Alexandrin (3) , est comme frapper avec du fer sur un caillou , pour en faire sortir du feu. C'est donc avec la méditation et avec

(1) Concaluit cor roeiim iotra me, et in meditatione meâ exardescet igois. Ps. 38. 4,

(2) Hieron. Amb. Greg. lib. a3. Moral, c. 5. intertlnealis , tt alii.

(3) Cyriflus Alex.

DE L'ORAISON. 5q

les réflexions de l'entendement , qu'il faut que vous frappiez sans cesse sur le caillou de votre cœur endurci , jusqu'à ce que vous en tiriez du feu , et que vous l'embrasiez enfin lui-même de l'amour de Dieu , et de la charité du prochain , et d'un désir ardent de l'humilité , de la mortification , et de toutes les vertus chrétiennes.

Cependant, quoique la méditation soit si utile et si nécessaire , il ne faut pas que toute notre oraison se passe en raisonnemens et en réflexions; ce n'est pas la que nous devons nous arrêter, parce que de cette sorte, ce seroit plutôt une étude qu'une oraison : mais il faut que toutes les méditations que nous ferons, nous servent d'autant de moyens, pour exciter dans notre cœur le désir de la vertu. Caria perfection de la vie chrétienne et religieuse ne consiste pas dans les bonnes pensées, ni dans l'intelligence des choses saintes, mais elle consiste dans les solides et véritables vertus, et particulièrement dans les actes que l'on en produit , qui sont , comme dit saint Thomas (i), l'accomplissement de toute la perfection. C'est pourquoi c'est la-dessus que nous devons le plus insister ; et c'est a cela que nous devons principalement nous occuper dans l'oraison. Ce doit être un premier principe pour nous en cette matière ; qu'il faut s'appliquer à chercher ce que c'est que la vertu , non pas simplement afin de le savoir,

(ij S. Th. i. 2. 9. 3. art. a.

mais afin de devenir vertueux (i). On a besoin d'aiguille pour coudre , mais ce n'est pas l'aiguille qui coud , c'est le fil ; et ce seroit un travail bien inutile et bien ridicule, que celui d'un homme qui emploieroit tout le jour k passer dans la toile une aiguille sans fil. Cependant, c'est à peu près ce que font ceux qui dans l'oraison méditent et réfléchissent beaucoup, sans s'appliquer aucunement à produire des actes de volonté et de charité. Car la méditation doit être comme l'aiguille : il faut qu'elle passe la première; mais c'est pour faire passer après elle le fil de l'amour et les mouvernens affectueux , par lesquels notre volonté nous unit a Dieu.

Saint Ignace nous avertit particulièrement de cela , et nous le répète même plusieurs fois dans le livre des exercices spirituels, lorsqu'après avoir établi les points sur lesquels nous devons méditer , et après y avoir fait quelques légères observations, il ajoute aussitôt que l'on doit ensuite appliquer tout à soi-même , afin d'en tirer quelque fruit. En effet, toute l'utilité de Foraison consiste k savoir rapporter k soi-même tout ce que l'on médite et l'appliquer à son profit, suivant le besoin que l'on en a. Comme le soleil , dit saint Bernard (2), n'échauffe pas tous ceux qu'il éclaire; aussi la méditation, quoiqu'elle enseigne ce que l'on doit faire , n'excite pas

(0 Tnquirimus quid sit virtus, non ut sciamus, sed ut boni effîciamur. Gcrson sup. Magnificat, alph. 86. liltera D. (2) Dern. serm. 23. sup. Cant.

de l'oraison. 6i

tout le monde à faire ce qu'elle enseigne , et ne remue pas les affections en tout le monde. Et comme il y a une grande différence entre savoir où il y a beaucoup de trésors, et les posséder , et que c'est la seule possession , et non pas cette simple connoissance qui rend un homme riche : aussi y a-t-il une extrême différence entre connoître Dieu , et le craindre et l'aimer ; et ce n'est pas la connoissance qu'on a des choses de Dieu , mais c'est son amour et sa crainte qui nous rendent véritablement sages et riches. On fait encore une autre comparaison très -juste sur le même sujet. De même , dit-on, qu'il ne serviroit de rien a un homme affamé , d'être devant une table couverte de toute sorte de viandes , s'il ne lui étoit pas permis d'y toucher , de même il est inutile à celui qui fait oraison , d'avoir beaucoup de saintes pensées , s'il ne s'en nourrit pas en se les appliquant a lui - même , et en formant une ferme et constante résolution de les mettre en pratique.

Pour entrer encore dans un plus grand détail , je dis que tout le fruit que l'on doit tirer de la méditation consiste k former de saints désirs dans le fond du cœur , pour les exécuter ensuite dans leur temps ; c'est pourquoi saint Ambroise dit que V action est la fin de la méditation des commandement de Dieu (i). Entre plusieurs particularités que

(i) Meditationis praeceptorum cœlestium intentio , Tel

l'Ecriture rapporte des saints animaux de la vision d'Ezéchiel (i) , elle dit qu'ils a voient des mains d'hommes sous leurs ailes , pour nous donner a connoître que nous ne devons nous élever par la méditation de l'entendement, que pour exécuter ensuite avec la volonté. Ce que nous devons donc avoir en vue dans l'oraison , c'est d'exciter en nous , ou des mouvemens d'humilité , en nous méprisant nous-mêmes, et souhaitant d'être méprisés des autres, ou une volonté ardente de souffrir pour l'amour de Dieu , en nous proposant de supporter avec joie les peines et les afflictions présentes, ou des sentimens d'affection pour la pauvreté d'esprit , en désirant de n'avoir jamais que le rebut des autres , et de manquer même quelquefois des choses les plus nécessaires. Enfin nous devons essayer de rapporter de l'oraison une vive douleur de nos péchés , une ferme résolution de plutôt mourir , que d'offenser Dieu , une extrême reconnoissance de ses bienfaits , une entière résignation de nous-mêmes entre ses mains , et un désir ardent d'imiter notre divin maître, dans la pratique des vertus dont il nous a donné l'exemple. Voila quel doit être le but de notre méditation , et quel est le fruit que nous en devons tirer.

De tout ceci il s'ensuit que, puisque nous nous servons de la méditation et de la réunis, operatioest. Amb. sup. itlud. Psal. n8. Et meditabar in praeceptïs tuis.

(i) Et manus hominis sub penniseorum. E-echiel. 1. 8.

flexion , comme d'un moyen pour exciter notre volonté à des mouvemens affectueux et a de saintes résolutions, et que c'est là notre unique but , nous ne devons par conséquent nous entretenir dans la méditation , qu'autant de temps qu'il en faut pour émouvoir notre volonté. Caries moyens doivent être proportionnés à leur fin : ainsi , dès que nous sentons que notre volonté est touchée de quelque sentiment de piété , par exemple, du regret de nos péchés, du mépris du monde, de l'amour de Dieu , du désir de souffrir pour lui,etdequelque autremouvement semblable, il faut faire alors comme les architectes , qui, dès que l'arcade d'une voûte est achevée , en retirent le cintre de bois sur lequel elle a été formée : je veux dire qu'il faut interrompre aussitôt notre méditation , et nous arrêter à ces mouvemens affectueux jusqu'à ce que notre ame en soit toute pénétrée. Cet avertissement est très-important , et nous est donné par saint Ignace , dans le livre des exercices spirituels , où il dit (i) : Qu'au moment que dans la méditation nous commencerons à sentir en nous ces mouvemens de ferveur et de dévotion , il faut nous arrêter là et nous y fixer , sans avoir aucune inquiétude de passer à d'autres choses , qu'auparavant nous ne soyons bien remplis et bien pénétrés des premiers. De même qu'un jardinier qui arrose une couche de jardin , et qui voit que l'eau

(1) 5. Ign. t. Exere. splr. add, 4«

commence à y entrer , s'arrête pour la laisser imbiber , et ne passe point outre qu'elle n'ait pénétre jusqu'au fond, et que la terre n'en soit abreuvée : de même , quand l'eau des saintes affections et des saints désirs commence a entrer dans notre ame, qui est, pour parler avec le Psalmiste , comme une terre sans eau (i ) , nous devons suspendre les opérations de l'entendement , pour ne songer qu'a recevoir cette eau salutaire , et à jouir de cet épancbement de notre volonté, jusqu'à ce que notrecœur en étant rempli, nous sentions qu'il ne nous manque plus rien. Le grand saint Chr jsostôme (2) explique la même chose par une autre comparaison. N'avez -vous point pris garde , dit-il, ace que fait un agneau qui cherche à tetersa mère : il se tourne premièrement de côté et d'autre , il prend , il laisse , et reprend h diverses fois , tantôt une mamelle et tantôt une autre ; mais dès qu'il sent que le lait commence a venir , il s'arrête aussitôt , et ne fait plus que le recevoir , et le goûter k longs traits. Il en est de même dans l'oraison : tant que la rosée de ciel ne tombe point, on se tourne de côté et d'autre par le moyen du raisonnement et des réflexions ; mais aussitôt que l'on commence a la sentir , il faut s'arrêter , ne songer plus qu'a la recevoir au fond de son coeur , et jouir tranquillement des douceurs dont elle nous comble.

(1) Anima mea sicut terra sine aquâ tibi. Ptal. 142. 6.

(2) S. Chrysost. tract, de Orat.

de l'oraison. 65

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