‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 12 sur 86 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De quelle importance il est de nous arrêter dans les actes et dans les moiwemens affectueux de la volonté.

Il est si important de s'arrêter long-temps dans les mouvemens affectueux de la volonté, que les maîtres de la vie spirituelle disent que l'oraison est alors dans le souverain degré de la perfection, quand on ne cherche plus à s'exciter a l'amour de Dieu parle moyen de la méditation , mais que le cœur étant pénétré de cet amour, après lequel on soupiroit, en jouit, et s'y repose comme dans le terme de ses recherches et de ses désirs. C'est ce que l'Epouse nous enseigne par son exemple dans les Cantiques, lorsqu'elle dit: JJ 'ai trouvé celui que won ame chérit ; je le tiens, et je ne le laisserai point aller (i) ; et ce qu'elle nous apprend encore par ces paroles : Je dors > et mon cœur veille (2). Car dans la parfaite oraison, l'entendement est comme endormi, parce quetoutes ses fonctions sont suspendues; mais la volonté et le cœur veillent , et se fondent de tendresse pour l'Epoux céleste. Aussi ce sommeil de l'Epouse est si agréable à l'Epoux , qu'il conjure les filles de Jérusalem de ne point

(1) Invcni quesn diligit anima mca : tenui eum , nec ditnittam. Cant. 5. 4.

(2) Ego dormio, et cor meum ".igilat. Jbid. 5. a.

troubler le repos de sa bien-aimée , et de ne point l'éveiller } jusqu'à ce quelle- même le veuille (i). Ainsi la méditation , et toutes les autres fonctions de l'esprit dans l'oraison, sont toutes dirigées à cette contemplation , et sont comme les échelons par lesquels nous devons y monter. C'est ainsi qu'en parle saint Augustin dans le livre qu'il a intitulé , TEchelle du Paradis, où il dit qu'oa cherche par la lecture , qu'on trouve par la méditation , qu'on demande par la prière , et que l'on obtient par la contemplation (2). Il rapporte ensuite à ce propos , ce passage de l'Evangile : Cherchez, et vous trouverez ; heurtez } et on vous ouvrira (3) , et l'appliquant à la même pensée : Cherchez, dit-il , en lisant , et vous trouverez en méditant ; heurtez par le moyen de la prière , et la porte vous sera ouverte par le moyen de la contemplation {£). Aussi y a-t-il cette différence , dit Albert-le-Grand, après plusieurs Saints , entre la contemplation des fidèles et celle des philosophes païens , que celle des philosophes ne tend qu'a perfectionner l'entendement par la connoissance de la vérité , et s'arrête dans l'entendement, comme n'ayant point d'autre fin quede savoir

(1) Ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam , donec ipsa velit. Cant. 3. 5.

(2) Lectio inquirit , meditatio hivenit , oratio postulat, contemplalio dégustât. Aug. tib. desealâ Parad.

(3) Quaerite, et invenietis: pulsate, et aperietur vobis. ktatth.7.>]. F

(4) Quaerite legendo , invenietis meditando. Pulsate orando, et aperietur vobis contemplando.

et de connoitre toujours de plus eu plus : mais la contemplation des fidèles passe plus avant , et tend h émouvoir la volonté , à l'échauffer, et a. l'embraser de l'amour de Dieu, conformément a ces paroles de l'Epouse: J/orc ame s'est fondue de tendresse, aumoment que mon bien-aimé a parlé (i). St. Thomas a bien connu cette différence , lorsque parlant de la contemplation , il dit que quoi qu'essentiellement elle consiste dans les opérations de l'entendement , elle ne reçoit cependant sa dernière perfection que dans les mouvemens affectueux , et dans les actes d'amour de Dieu que la volonté produit : de manière que ce sont ces mouvemens et ces actes qui doivent être la fin principale de notre contemplation. Cette forme de prière nous est enseignée , comme le remarque saint Augustin ; par Jésus-Christ lui-même dans l'Evangile , lorsqu'il nous avertit : Que dans nos oraisons nous ne parlions pas beaucoup (2). Sur quoi le même Saint ajoute qu'autre chose est de s'occuper à de longs discours , et autre chose des'entretenir long-temps dans des sentimens affectueux : qu'il faut , autant que l'on peut, retrancher les uns de l'oraison ; mais qu'elle doit être toujours accompagnée des autres. Car c'est une affaire, continue-t-il , qui se traite pluspargémissemens quepar paroles(3).

(1) Anima raea liquef'acta est, ut locutus est. Cant. 5. 6. (a) Orantes autem nolite multùm loqoi. Matth. 6. 7. (3) Aliud est sermo multus, aliud diutumas affectus; absit ab oratione multa locutio , sed non desit multa precatio. [Et

La délicatesse des pensées , laforcedesraisonnemens, et l'abondance du discours, tout cela ne sert de rien , quand on négocie avec Dieu. Il n'y a que les désirs du cœur, que les soupirs , que les géniissemens et les larmes qu'il faille employer auprès de lui, suivant ce conseil de Jérémie : Que la prunelle de votre ceil ne se taise point \\). Saint Jérôme (2) se fait là-dessus une question à lui-même ; et après avoir demandé comment il peut se faire que les prunelles des yeux nese taisent point , puisqu'il ny a que la langue qui puisse parler : Quand nous répandons des larmes devant Dieu , répond-il, alors les prunelles de nos yeux lui parlent , et se font entendre à lui ; de même que quoique notre bouche ne profère aucune parole, notre cœur ne laisse pas de lui faire entendre ses cris. C'est ce que nous exprime saint Paul, lorsqu'écrivant aux Galates : Dieu , dit-il, a envoyé V esprit de son Fils , qui crie dans vos cœurs : Mon père , mon père (3) ; et c'est ce que Dieu luimême nous a donné a entendre , lorsque parlant à Moïse : Pourquoi, dit-il , criez-vous à moi (4) ? Moïse cependant n'a voit pas ouvert la bouche ; mais au défaut de sa bouche ; il faisoit parler son cœur ; et il prioit avec tant

negotium hoc plus gemitibus qoàm sermonibus agitnr. sfugfib. de orando Deum, c. 10. quœcst cp. îai. ad Prov. 6.

(1) Neque taceat pupilla oculi tui. Thren. a. 18.

(a) Hier, in Psat. 5o.

(3) Misit Deus spiritum filii sui in corda vestra clamantem : Abba pater. Ad. Gai. 4. 6.

(4) Quid clamas ad me? Exod, 14. i5.

de l'oraison. 6q

de ferveur et tant d'efficace , que Dieu lui demande , pourquoi il crie. C'est ainsi que nous devons élever notre voix a Dieu dans notre oraison ; c'est ainsi que nous devons lui parler avec les jeux : Que la prunelle de votre œil ne se taise point. Et c'est ainsi que nous devons crier a lui , avec les soupirs , les larmes , les sanglots et les gémissemens de notre coeur.

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