CHAPITRE XIII
Dans lequel on satisfait aux plaintes de ceux qui disent quils sont incapables de méditer.
Ce que nous venons de dire peut servir de réponse a ceux qui se plaignent qu'ils ne sauroient méditer , parce qu'il ne se présente jamais rien à leur esprit dont ils puissent se servir pour étendre les points qu'ils ont pris, etque la matière leur manque d'abord. Iln'y a rien en cela qui doive les affliger ; parce que , comme nous l'avons déjà dit, l'oraison est une affaire qui consiste plus dans les actes de la volonté , que dans les discours et dans les spéculations de l'entendement. Les maîtres de la vie spirituelle avertissent même de prendre garde que la méditation ne soit point trop longue , parce que de cette sorte , et particulièrement lorsqu'on s'entretient dans des
no PART. I. TRAITE V. CHÀP. XIII.
réflexions subtiles et délicates , elle ne sert qu'à empêcher les mouvemens et les affections de la volonté , qui cependant doivent être le but principal de l'oraison. La raison de cela est très-naturelle et très-claire ; car il est constant que si une source ne donne qu'un pouce d'eau , et qu'elle soit partagée en divers tuyaux , plus il s'en écoulera par l'un , moins il en ira par l'autre. Or, la vertu de l'ame est finie et limitée : ainsi plus il se fait d'effusion par le canal de l'entendement , moins il s'en fait par celui de la volonté , et nous voyons
Î)ar expérience, que si dans le temps qu'on a e cœur plus rempli de dévotion , l'entendement s'échappe dans des spéculations et des réflexions curieuses , la dévotion s'épuise aussitôt , et le cœur demeure a sec. C'est que la source s'est tout entière écoulée par le canal de l'entendement , et qu'ainsi il a fallu nécessairement que celui de la volonté se tarît. Delà vient , dit Gerson (i) , que ceux qui ne sont pas savans , sont quelquefois plus dévots 3 et réussissent mieux dans l'oraison que les autres , parce qu'il se fait en eux une moindre dissipation d'esprit par l'entendement , et que sans courir après des spéculations recherchées, ils tâchentd'abord démou- Toir leur volonté par des réflexions simples et familières , qui font une plus forte impresson sur eux , que les méditations les plus sublimes et les plus exquises n'en font d'ordi-
(1) Gerson de mente contempl. Alpha, fi, t, a. et seq.
DE L ORAISON. h i
naire sur les autres. Nous en avons un exemple en ce religieux cuisinier, dont nous avons déjà parlé ( i), qui du feu matériel qu'il avoit continuellement devant les yeux , prenoit occasion de se souvenir du feu éternel , et d'entrer en de si grands sentimens de dévotion , qu'au milieu de ses occupations , il avoit continuellement le don des larmes.
Ce qu'il y a de plus à observer , c'est que
Ï>ourvu que les mouveméns de la volonté , et es sentimens du cœur soient très-élevés ^ il importe peu que la pensée , ou la réflexion qui les a produits soit basse et commune. Nous avons assez de preuves et assez d'exemples de cette vérité dans la sainte Ecriture , où le Saint-Esprit, par des comparaisons simples et aisées , se plaît souvent à nous expliquer les choses les plus hautes et les plus sublimes. Saint Ambroise , parlant sur ce verset du Psalmiste : Qui me donnera des ailes comme celles d'une colombe, afin que je vole, et que je me repose (2) , demande pourquoi le Prophète désirant de pouvoir voler , et de s'élever en haut , souhaite les ailes d'une colombe , plutôt que celles de quelque autre oiseau, puisqu'il y en a plusieurs qui sont beaucoup plus légers que la colombe \ C'est , répond-il, que le Prophète savoit bien que pour voler au sommet de la perfection , et pour s'élever
(1) 3. Trait, eh. 9.
(a) Ambr. serm. 70. Quis dabit mihi pennassicut columb* , et volabo, et requiescam ? Ps, 5|. 7.
à ce qu'il y a de pins sublime dans l'oraison , les ailes de la colombe sont les meilleures , c'est-à-dire , que la simplicité du cœur y est plus propre que la subtilité et la délicatesse de l'entendement, suivant les paroles du Sage: IS entretien du S 'rigueur est aveclessimples(i): Il n'y a donc pas sujet de se mettre en peine , lorsque dans l'oraison on n'a pas la facilité de faire de grands raisonnemens , et qu'on ne trouve point de réflexions pour étendre les points de la méditation. Au contraire, Ion tient avec beaucoup de raison que, dans la vie spirituelle , la meilleure et la plus avantageuse de toutes les conditions, est celle de ceux à qui Dieu , bouchant la source d'une spéculation trop vague et trop diffuse , ouvre en même temps la source des affections et des sentimens du cœur , afin que l'entendement demeurant dans une tranquillité profonde, la volonté puisse se reposer en Dieu seul , et s'occuper tout entière dans l'amour et dans la jouissance du souverain bien. Si Xotre- Seigneur vous fait tant de grâce , que par le moyen de quelque réflexion simple , ou seulement en considérant qu'il s'est fait homme pour vous , qu'il est né pour vous dans une étable , et que c'est pour vous qu'il est mort sur une croix , vous vous sentiez enflammé de son amour, et du désir de vous humilier et de vous mortifier pour lui , et que vous vous entreteniez long-temps dans
f (i) Gnm simplicibussermoeinatioej'is. Prov. 3. 3a.
DE L ORAISON. j3
ces sentimens , cette espèce d'oraison est sans doutebien meilleure et bien plus utile, que si vous aviez été occupé a de longues réflexions , et a des raisonnemens sublimes ; puisque vous vous êtes arrêté à ce qu'il y a de plus exquis et de plus essentiel dans l'oraison ,, et à ce qui doit en être la fin et le fruit. Gela peut nous faire voir combien s'abusent ceux qui s'imaginent qu'ils n'ont pas fait unebonne oraison , lorsqu'il ne s'est pas présenté a eux des réflexions auxquelles ils pussent s'arrêter, et qui croient avoir très-bien réussi , quand il s'en est beaucoup offert.
Nous lisons dans les Chroniques de saint François (i) , qu'un saint religieux nommé frère Gilles, dit un jour à saint Bonaventure, qui étoit général de l'ordre : Dieu vous a donné de grands talens , à vous autres savans , avec lesquels vous pouvez le servir et le louer; mais nous autres , simples et ignorans , qui n'avons aucune lumière, que pourrons-nous faire pour plaire à Dieu? Quand ^otre-Seigneur , répondit saint Bonaventure , n'auroit point donné d'autre grâce à un homme que celle de pouvoir aimer Dieu, elle suffiroit pour faire qu'il pût lui être plus agréable parla, et méditer davantage , que par tous les autres moyens ensemble. Hé quoi , repartit ce bon religieux , un ignorant , un homme grossier peut donc avoir autant d'amour pour Jésus - Christ , qu'un homme savant? Il le
(i) Hist. Ord. Min. up. lib. 7. r. i4,
peut, répliqua saint Bonaventure , et une pauvre femme simple et grossière peut avoir autant de charité qu'un célèbre théologien. Alors ce bon religieux , tout transporté de ferveur , courut au jardin du côté qui répond h la ville , et se mit à crier à haute voix : Pauvre femme, simple et grossière , aimez votre Seigneur Jésus-Christ , et vous pourrez devenir plus grande en mérite que frère Bonaventure. A peine eut-il achevé ces paroles , qu'il entra en extase a son ordinaire , et y demeura pendant trois heures.
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