CHAPITRE XIV
De deux averti s s cm en s qui peuvent beaucoup aider a lien faire F oraison , et a en tirer un grand fruit.
Pour bien faire l'oraison , et pour en tirer le fruit nécessaire , il sera dune extrême utilité de nous mettre premièrement dans l'esprit que l'oraison n'est pas la fin que nous nous proposons dans la vie spirituelle ; mais que c'est un moyen dont nous nous servons pour notre avancement et pour notre perfection. Ainsi nous ne devons point nous borner a l'oraison comme à une fin où nous puissions nous arrêter : car notre perfection ne consiste pas à avoir de grandes consolations et de grandes douceurs dans la contemplation ; mais à acquérir une parfaite mortification de nos sens , à obtenir la victoire sur
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nous-mêmes , à surmonter nos passions et nos penchans, et à nous remettre, autant qu'il est possible, dans 1 état bienheureux de la justice originelle, dans lequel nous avions tous été créés en la personne de notre premier père. Alors la chair et la concupiscence étoient entièrementsoumisesàlaraison,demêmequela raison étoit soumise et conforme a Dieu ; et c'est pour parvenir à un but si élevé, que nous devons nous servir de l'oraison comme d'un moyen très -propre et très- utile. Quelque dur que soit le fer , il s'amollit au feu , et devient propre à être employé à tout ce que l'on veut. Il en est de même de notre cœur à L'égard de l'oraisomil est naturellement dur,il a de la répugnance pour les mortifications et pour les mépris ; il a peine a plier sous la volonté d'autrui. Il faut avoir recours a l'oraison , pour vaincre cette dureté : et avec le feu et l'ardeur de la dévotion , et avec l'exemple de Jésus-Christ, il s'amollira de telle sorte , quenouspourrons ensuitele manieraisément, et le conformer à tout ce qui sera nécessaire pour la plus grande gloire et le plus grand service de Dieu. Voilà ce que doit faire l'oraison en nous; voilà le fruit que nous en de • vons recueillir. Quant aux douceurs et aux consolations intérieures que nous y recevons • de Dieu quelquefois , ce n'est point afin que nous nous y arrêtions , qu'il nous les envoie; c'est afin que nous en soyons plus prompts et plus ardens à courir dans la voie de la vertu et de la perfection.
n6 PART. I. TRAITÉ V. CHAP. XIV.
C'est ce que le Saint-Esprit a voulu nous donner a entendre dans ce qui arriva à Moïse (i), en descendant de la montagne où il s'étoit entretenu avecDieu.Le texte sacré porte, qu'il en sortit le visage brillant de lumière, et que cette lumière étoit faite en forme de cornes; et comme dans l'Ecriture les cornes sont, un symbole de la force, le Saint-Esprit a voulu nous insinuer par-là , que nous devons sortir de l'oraison avec de nouvelles forces , pour bien opérer. Le Fils de Dieu nous a enseigné aussi la même chose par son propre exemple la nuit de sa Passion. Il se mit trois fois en prière , pour se préparer aux souffran* ces qui Tattendoient ; et dès qu'il eut aclievé sa prière : Levez-vous , dit-il à ses disciples , allons ; celui qui me trahira est déjà proche (2). Lui-même s'offre et se livre entre les mains de ses ennemis. // a été offert , parce que lui-même Va voulu (3). Ce n'est pas ce^ pendant, comme l'observe très -bien saint Àmbroise (4) , qu'il eût besoin , ni de préparation , ni de secours ; mais c'est qu'il vouloit nous apprendre par son exemple , à nous servir de l'oraison , comme d'un moyen trèspropre pour surmonter toutes les difficultés qui se rencontrent dans le chemin de la vertu. Saint Chrysostôme (5) compare notre cœur
(r) Exod. 34. 39.
(2) Surgite, eamus : ecce appropinquavit qui me tradet. Matth. 26. 46.
(3) Oblatus est , quia ipse voluit. /*. 53. 7.
(4) Ambr.
(5j Chrytost. tract, de orat.
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à un instrument de musique , et dit que l'oraison en accorde tous les diffe'rens tons, pour en tirer uneharmonie qui soit agréablea Dieu. En effet , ce que nous devons nous proposer dans l'oraison , c'est d'y régler tellement tous les mouvemens de notre cœur, et toutes nos passions et nos actions , que tout cela soitparîaitement de concert avec la raison et avec Dieu. C'est pourquoi on nous dit tous les jours dans les exhortations qu'on nous fait , que notre oraison doit être pratique , c'est-a-dire, qu'elle doit se rapporter toute entière au règlement de notre vie , et a l'applaudissement des difficultés et des obstacles qui se rencontrent dans le chemin de la vie spirituelle. Aussi le Saint-Esprit donne le nom de prudence a la science des saints (i) , qui n'est autre chose que l'oraison , parce que la prudence tend k régler les actions : au lieu que la science humaine se borne a la simple connoissance des objets.
Théodore t ( 2), dans son histoire religieuse, rapporte qu'un solitaire avoit coutume de dire que les médecins traitent chaque maladie du corps avec quelque remède particulier, et que souvent même ils en appliquent plusieurs pour en guérir une seule , parce que tous leurs remèdes sont foibles et n'ontqu'une vertu très-bornée : mais que l'oraison est un remède universel et efficace pour toute sorte de besoins, pour repousser toutes les attaques
(1) Scientia sanctorum prndentia. Prov. 9. 10. (a) Theodoret.
du démon , et pour acquérir toute sorte de vertus ; parce qu'elle applique à tous les maux de l'âme un bien infini qui est Dieu , de qui elle emprunte toute sa force. Aussi Tappelle-t-on toute-puissante | i), et c'est à juste titre, puisque c'est en effet le souverain remède que le Sauveur du monde nous a donné contre toute sorte de tentations : Veillez et priez, dit- il , afin que vous nentriez point en tentation (2).
Le second avertissement que nous avons a donner, et qui aidera a mettre l'autre en pratique , c^est que , comme avant (\\\c de se mettre en oraison, on sait les points sur lesquels on doit méditer , aussi fa ut -il savoir le fruit qu'on doit en tirer. Mais le moyen , dirat-on , desavoir par avance le fruit quel'ontirera de l'oraison qu'on va faire ? Cetteproposition a besoin d'édaircissemens : lié bien , je vaisl'éclaircir , et la rendre plus intelligible. Ne venons-nous pas de dire que lorsque nous avons recours a l'oraison , c'est pour y chercherle remède à nos infirmités spirituelles, pour remporter la victoire sur nous-mêmes , sur nos passions et sur nos mauvaises habitudes, et que l'oraison est un moyen dont nous nous servons pour l'amendement et la réforme de notre vie ? Cela étant , il faut , avant que de commencer notre oraison , songer long-temps en nous - mêmes ,
(1) Omnipotens oratio : cùm ait una , omnia potest.
(2) V i .s i 1 a t e , et orate, ut non intretis in tentalionem. Matih. 26. 42.
DE L ORAISON. <jq
quelle est la plus grande infirmité spirituelle quenous ayons,quel est l'obstacle quis'oppose le plus à notre progrès dans la vertu , et quel est l'ennemi qui fait une plus rude guerre à notre ame. Que chacun se remette bien cela devant les jeux ; qu'il le repassed'avance dans son esprit, pour insister ensuite plus ardemment a tirer de l'oraison le remède nécessaire au mal dont il est le plus pressé , et que toute la préparation qu'il apporte a disposer les points de sa méditation , ne tende qu à cette fin. Vous êtes tourmenté , par exemple , d'un désir déréglé de l'estime et de la louange des hommes, et celavousrendsi sensible aux moindresmarquesdemépris, que quelquefois même vousnesauriez vous empêcher d'en laisser paroître quelque chose au-dehors. Vous sentez que c'est là ce qui vous fait une plus rude guerre , ce qui met le plus d'obstacle a votre avancement , ce qui altère davantage la paix et la tranquillité de votre ame, et ce qui vous fait tomber en des fautes plus considérables. Puisque vous reconnoissez que c'est là votre plus grand défaut , c'est aussi à le vaincre et a le déraciner que vous devez vous appliquer principalement; et par conséquent, c'est là le fruit que vous devez vous êtreproposéde tirer de votre oraison ; c'est ce que vous devez y avoir sans cesse devant les yeux, et snrquoi il faut que vous insist iezsans relâche. C'est pourquoi c'est un grand abus que celui de quelques personnes , qui , sans songer à ce qui leur est
le plus important, et semblables a un chasseur qui ne tireroit jamais qu'au hasard , ne vont àl'oraisonqu'avec nndessein vague deprofiter de ce qui pourra se présenter a leur esprit. Nous n'allons pas à l'oraison, pour y prendre tout ce qui peut se trouver sous notre main ; nous y allons pour y chercher ce qui nous est le plus nécessaire : de même qu'un malade ne va pas chez un apothicaire pour yprendre les premières drogues qu'il y trouvera , mais pour choisir celles dont il a le plus besoin. L'un est bouffi d'orgueil et de vanité ; l'autre bouillonne d'impatience et de colère; l'autre abonde en son propre sens , et est attaché à sa volonté ; tous les jours ils se surprennent euxmêmes en faute:cependantils s'occupent dans l'oraison a des spéculations recherchées , et à des réflexions subtiles ; ils prennent la première chose qui se présente agréablement à eux; et sans s'arrêter directement a rien, ils ne font que promener leur esprit de côté et d'autre. Ce n'est pas là le moyen deprofiter.il faut songer continuellement a ce qui a le plus besoin d'être réformé en nous , et tâcher d'y remédier par l'oraison , puisque c'est pour cela qu'elle est établie. S. Ephrem (i) rapporte à ce sujet l'exemple de l'aveugle de l'Evangile , qui eut recours a J. C. , en lui criant qu'il eût pitié de lui. Considérez, dit-il, que le Sauveur lui ayant demandé ce qu'il vouloit , cet
(i) Ephrem. exhort. adrdig. de armât, spiritual! , tom. 3. p. 260.
de l'oraison. 8i
homme lui représente aussitôt sa plus grande misère,qui étoit d'être aveugle, et lui dit: Seigneur, faites que je voie.(i).l\ ne lui demande aucune des autres choses dont il a besoin : il ne lui représente point qu'il est pauvre, et qu'il n'a pas de quoi se vêtir ; mais laissant tout cela a part , il ne songe qu'au plus pressé. C'est ainsi , continue ce grand Saint , que nous devons en user dans l'oraison. Il faut regarder ce qui nous manque principalement , et insister et persévérer jusqu à ce que nous l'obtenions.
Mais afin d'aller au-devant d'une difficulté qu'on pourroit former , il est bon de remarquer, que quoiqu'il soit vrai , que pour s* exciter à l'amour des vertus particulières dont on a besoin , on doive essayer que la matière et les points qu'on choisira pour méditer , soient tels qu'il faut pour émouvoir plus facilement la volonté à produire des actes pleins de ferveur ; cependant il est vrai aussi de dire , que quelque mystère et quelque point que Ton prenne pour le sujet de sa méditation , on peut l'appliquer également à toute sorte de besoins. Car l'oraison est comme la manne du ciel , qui a tel goût que chacun veut : si vous voulez y trouver des sentimens d'humilité , vous les trouverez dans la considération que vous ferez sur les péchés, sur la mort , sur l'enfer, sur la Passion du Fils de Dieu , et sur les bienfaits que vous en avez reçus. Si vous vou-
(i) Domine , ut videam. Lue. 18. 41*
lez vous exciter à une vive douleur , et à une extrême confusion de vos fautes, chacun de ces points suftirapour cet effet. Si vous voulez y acquérir un esprit de douceur et de patience , ils y serviront de la même manière; enfin , quelque chose que vous puissiez chercher dans l'oraison , vous l'y trouverez toujours infaillihlement.