CHAPITRE XV
Comment il faut entendre que dans ïoraison on doit prendre a cœur la chose dont on a le plus besoin , et y insister jusqu'à ce quon lobtienne.
Je ne veux pas dire par-la que dans Poraison nous devions toujours nous appliquer a une seule chose ; parce que , quoique l'humilité , par exemple , ou quelque vertu semblahle , soit ce qui nous est le plus nécessaire , nous pouvons encore dans Ïoraison nous exercer aux autres vertus, et nous occuper a en former des actes. Il vous vient un mouvement de produire un acte de conformité à la volonté de Dieu en tout ce qu'il lui plaira d'ordonner de vous : arrêtez-vous-y le plus que vous pourrez; tout le temps que vous y mettrez sera très-bien employé : votre oraison sera très-bonne de cette sorte; et loin de vous détourner des sentimens d'humilité , elle ne servira qu'à vous y exciter davantage.
de l'oraison. 83
Il vous vient un mouvement de reconnoissance de tous les bienfaits que vous avez reçus de Dieu , tant en général qu'en particulier ; arrêtez-vous-y Je plus qu'il vous sera possible; car il est juste de remercier Dieu chaque jour des giaces que nous en avons reçues , et principalement de celle qu'il nous a faite de nous appeler à la religion. Il vous vient un mouvement d'horreur et de componction de vos péchés, et une ferme résolution de mourir plutôt mille fois que d'offenser Dieu : arrêtezvous long-temps là-dessus ; vous ne sauriez produit e d'acte qui puisse être plus utile pour votre salut. 11 vous vient un mouvement d'un extrême amour de Dieu , d'un zèle fervent pour le salut des âmes , et d'un désir ardent devons exposer pour cela à toutes sortes de souffrances et de fatigues : arrêtez-vous là-des» sus, et attachez-vous encore, si vous voulez, à demander des grâces a Dieu , tant pour vous que pour votre prochain, et pour toute l'Eglise en général; car c'est la un des principaux points de l'oraison, et vous pouvez, en vous arrêtant , ou sur ceux que nous venons de marquer , ou sur d'autres de même nature , faire une oraison très-bonne et trèsutile. Aussi voyons-nous que les Psaumes qui sont une oraison très-parfaite , sont remplis d'une infinité de divers mouvemens affectueux ; et c'est pourquoi Cassien dit (1) que l'oraison est comme un pré émaillé de
(i) Cassian. collât, g. e. 7.
mille fleurs d'odeur différente. L'odeur de mon fils est comme V odeur d'un champ fertile que le Seigneur a béni (i). Mais il y a de plus un avantage dans cette variété ; c'est qu'elle sert d'ordinaire a nous rendre l'oraison plus aisée , et fait par conséquent que nous y persévérons plus long-temps : car la fréquente répétition d'une même chose a coutume d'ennuyer ; et la variété , au contraire , occupe agréablement.
Ce que je veux dire , c'est qu'il importe extrêmement pour notre progrès spirituel, de prendre une chose particulièrement à cœur pendant quelque temps , et que ce doit être précisément celle dont nous sentons que nous avons le plus besoin : qu'il faut y insister principalement dans notre oraison, la demander a Dieu avec ferveur plusieurs fois , plusieurs jours et pendant plusieurs mois, en faire notre affaire capitale , et l'avoir continuellement devant les yeux et au fond du cœur , jusqu'à ce que nous l'ayons enfin obtenue. Les affaires même dans le monde ne se font que de cette sorte, et c'est pour cela qu'on y dit ordinairement : Dieu nous garde d'un homme qui n'a qu'une affaire. S.Thomas, par* lant de l'oraison, dit (2) que plus le désir se re'« duit à une seule chose, plus il est parfait et efficace; et à ce sujet il rapporte ces mots du Psal-
(1) Ecce odor Glii mei , sicutodor agri pleni cui benedixit Dominus. Gènes. 27. 27.
0) S. Thom. 2. 2. 7. 83. art. 14. arg. 4-
miste.Tai demandé une chose au Seigneur > et je necesserai de la demander, jusqu'à ce que je V obtienne (i). Celui qui prétend se rendre habile en quelque science, ou en quelque art, ne commence pas a apprendre un jour une chose et le lendemain une autre ; mais il continue quelque temps une même étude, jusqu'à ce qu'il soit bien instruit de ce qu'il a entrepris de savoir. Celui qui veut acquérir une vertu qui lui manque, doit de même en faire pendant quelque temps son principal exercice, et diriger son oraison et tous ses exercices spirituels à cette lin; et cela avec d'autant plus de persévérance, que toutes les vertus morales étant, selon la doctrine du même saint (2), inséparablement attachées les unes avec les autres , celui qui en possède parfaitement une , les possède toutes. Arrachez l'orgueil de votre cœur , et établissez-y une très-profonde humilité. Dès que vous serez véritablement humble, vousserez obéissant, vous serez patient, vous ne vous plaindrez de rien, vous ne trouverez rien de pénible; et quoiqu'il vous arrive de fâcheux à supporter, il vous semblera toujours que c'est peu de chose en comparaison de ce que vous méritez. Dès que vous serez humble , vous serez charitable envers vos frères , parce que vous croirez qu'ils sont tous bons , et qu'il n'y a que vous de méchant : vous aurez une
ii) Unam petiià Domino , banc requiram. Ps. 26. 4. (2) 1. a. 9. 65. art. 1.
extrême simplicité de cœur , et vous ne jugerez mal de personne; parce que vous aurez tant de douleur et de honte de vos propres défauts, que vous ne ferez pas de réflexion sur ceux d'autrui ; et ce que nous disons maintenant de quelques vertus , peut s'étendre de même a toutes les autres.
Il est encore très-utile de prendre pour sujet de l'examen particulier, la înême matière que Ton aura prise pour sujet de l'oraison, et de joindre ainsi l'oraison et l'examen; parce que de cette sorte tous nos exercices ne tendant qu'à un même but, nous pourrons faire de plus grands progrès. Mais Cassien va encore plus loin, et veut (i) que non-seulement dans l'examen et dans l'oraison nous insistions sur ce qui nous est le plus nécessaire ; mais que plusieurs fois pendant le jour nous élevions notre esprit à Dieu avec des prières courtes et vives , et avec des soupirs et des gémissemens du cœur, et que nous ajoutions encore à cela des pénitences, des mortifications et des dévotions particulières pour l'obtenir. Car, puisqu'il s'agit du plus grand besoin que j'aie, et qu'il est question du vice qui domine le plus en moi , et de la mauvaise inclination qui me fait tomber en des fautes plus grièves, et puisqu'en domptant et en déracinant ce vice, et en acquérantcette vertu, je dompte et déracine tous les vices , et j'acquiers toutes les vertus: quelque soin
(r) Collât. .35.
que je puisse apporter, et quelque peine que je puisse prendre pour cet effet , mon soin et ma peine ne peuvent jamais être mieux employés.
Saint Chrysostôme dit (1) , que l'oraison est comme une fontaine au milieu d'un jardin, sans laquelle tout y seroit sec et stérile , et par le moyen de laquelle tout y fleurit, et tout y est frais et délicieux: de sorte quec'est a l'oraison d'entretenir toujours dans une beauté et dans une fraîcheur perpétuelle , les saintes plantes de l'obéissance , de l'humilité, de la patience, de la mortification, du silence, du recueillement et de touteslesautresvertus. Mais, comme dans un jardin, il y a ordinairement quelque plante ou quelque fleur que l'on cultive avec plus de soin que toutes les autres , et pour laquelle on trouve toujours du temps et de l'eau de reste , quand on en manqueroit pour toutes les autres;aussi, dans le jardin spirituel de notre ame, où tout doit être arrosé par les eaux salutaires de l'oraison, il faut qu'il y ait toujours quelque cbose sur quoi on ait principalement l'œil, et pourquoi on ne manque jamais de temps , je veux dire, qu'il faut regarder quelle est la vertu dont on a le plus de besoin , et s'y appliquer plus particulièrement qu'à tout le reste. De plus , comme il arrive d'ordinaire , qu'avant de sortir d'un jardin , on cueille la fleur qui y aura plu davantage ; aussi doit-on, dans
(1) Chrysost. tract, de orat.
l'oraison, s'attacherparticulièrement non pas à ce qui est le plus agréable , mais à ce qui est le plus nécessaire , et tâcher de l'emporter ayant que de s'en retirer.
Ce que nous venons de dire peut servir d'une suffisante réponse à ceux qui demandent s'il est à propos que le fruit que l'on retire de l'oraison soit conforme à la matière sur laquelle on médite. Nous avons déjà marqué, que quoiqu'on doive toujours s'appliquer principalement à ce que chacun sent lui être le plus nécessaire, on peut cependant s'exercer aussi à produire des actes de quelques autres vertus, suivant le point que l'on aura choisi pour le sujet de sa méditation. Mais il y a en cela une chose très-essentielle à observer, c'est qu'il ne faut pas que les sentimens affectueux qui naîtront ainsi en nous du sujet sur lequel nous méditons, ne soient formés que superficiellement etalahâte;mais, quand même on devroit y employer tout le temps de l'oraison, il faut les produire, et les reproduire à loisir , et s'y entretenir avec quiétude et tranquillité , jusque ce qu'on sente que le cœur en soit bien pénétré et bien rempli. Car il vaut mieux sans doute former et continuer un seul acte, que d'en produire plusieurs de différentes vertus, et de ne faire, pour ainsi dire, que les ébaucher.
Une des choses qui empêchent le plus quelques personnes de tirer de l'oraison autantde fruit qu'ils devroient, c'est qu'ils passent lé -
gèrement sur tous les actes qu'ils forment. Ils ne font qu'effleurer les matières , et sauter de l'une a l'autre : s'il leur vient en penséede faire un acte d'humilité, ils le font, et aussitôt ils passent a un autre; s'il est à proposensuite d'en faire un d'obéissance, ils le font de même, sans s'y arrêter plus que sur le premier : après cela ils en font un de patience , auquel ils n'emploient pas plus de temps; et ils passent si légèrement sur tout , que s'ils couroient de la même manière sur des charbons ardens,ils ne pourroient se brûler. Le père Avila (1) reprend sévèrement ceux qui ne font qu'aller ainsi d'une chose à l'autre , et dit que c'est un effet de la tromperie du démon qui leur offre ainsi plusieurs matières , afin que ne faisant que voler incessamment de branche en branche , ils ne puissent recueillir aucun fruit considérable de leur oraison. Il importe extrêmement de s'arrêter sur une chose , jusqu'à ce qu'on en ait l'ame toute pénétrée et toute remplie. Si vous voulez, par exemple, produire un acte de contrition , et avoir une très-vive douleur de vos fautes, il faut insister là-dessus , jusqu'à ce que vous sentant l'ame saisie d'horreur pour le péché , voue puissiez dire véritablement avec le Prophète: , J'ai l'iniquité en haine et enabomination (2) : car cela vous fera faire une ferme résolution de mourir plutôt de mille morts , que d'of-
(1) Av'xia. t. ;5. Audi, filia.
(a) Iniquitatemodio habui, t\ abominâtes sum.Pf.ii8.i63j
gO PART. I. TRAITÉ V. CHAP. XV.
fenser Dieu mortellement. C'est pourquoi saint Augustin remarque très-judicieusement que l'horreur que les hommes ont conçue de certains péchés, comme du parricide et de quelques autres, fait qu'ils n'y tombent que très-rarement; et qu'au contraire, il y en a d'autres quela fréquente habitude de les commettre a tellement dépouillés de toute horreur, et rendus, ce semble, si légers, que l'on s'y laisse aller très-facilement ( i . Si vous voulezdemêmevous exercer dans l'humilité , et en former des actes, il faut vousentretenir dans des senti mens de mépris de vous-même, jusqu'à ce que ces sentimens aient tout-à-fait pénétrédanslefond de votre aine; qu'ils aient abattu en vous toutes les fumées de la vanité et de l'orgueil; et que vous vous sentiez dans la disposition de souffrir le mépris et les op- .probres avec joie. Et ce que je dis ici de la contrition et de l'humilité, peut se dire semblablement de toutes sortes de vertus , et de tous les bons mouvemens del'ame.
Par-là on peut voir de quelle utilité il sera pour notre avancement de prendre une chose a cœur, et d'y persévérer de la manière que nous l'avons dit , puisque si nous nous entretenions une heure le matin et une heure le soir dans le désir d'être méprisés , ou dans quelque autre sentiment de cette nature , et que nous continuassions plusieurs fois de même ; il est constant que cela feroit un
(i) Consuetudine ipsà volueront. Aug. in Enchyr.
de l'oraison. gi
effet tout autre dans notre cœur, et que la vertu s'y imprimeroit tout autrement , que si nous ne faisions que couler légèrement sur les choses. Saint Chrysostôme dit (i), que de mêmeque quelque bonne que soit une terre , il faut pour la rendre bien fertile, qu'elle soit abreuvée de la pluie, non pas une fois , mais plusieurs : de même il faut que notre ame soit arrosée souvent par la prière , si nous voulons qu'elle porte des fruits de justice et de sainteté ; et il cite à ce sujet ces paroles de David : Je chante vos louanges sept fois le jour (2). LeProphète royal arrosoit son ame sept foisle jour par le moyen de l'oraison ; et pour s'entretenir mieux dans un sentiment de piété , il le renouveloit plusieurs fois en très-peu de temps. Nous voyons cela dans le psaume i35, où il répète jusqu'à vingt-sept fois , parce que sa miséricorde est étemelle (3) ; et dans un autre Psaume (4) , qui ne contient, que cinq versets, il invite les hommes jusqu'à onze fois à louer Dieu. Cette manière de prier en répétant une même chose , et y persévérant long-temps , nous a aussi été enseignée par le Sauveur lui-même dans le jardin des Olives , où il pria à trois diverses reprises , disant toujours les mêmes paroles (5). C'est ainsi qu'il vouloit nous apprendre par- là à
(0 Chrysost. tract, de oral .
(2) Septies iû die laudem dixi tibi. Ps. 118. ï64-
(3) Quoniàm in aeternum misericordia ejus. Ps. 1 35-
(4) Vs. no.
(5) Eurndem sermonem diceos. Malth. 26. /|4-
insister plusieurs fois dans l'oraison sur une même chose , et toujours avec une nouvelle ferveur ;car si nous persévérons long-temps de cette sorte , nous obtiendrons enfin la vertu et la perfection que nous désirons.