‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 16 sur 86 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Des moyens de s" entretenir long - temps dans T oraison sur un même sujet $ et dune forme dorais on très-utile , qui est de descendre dans le détail des choses.

Après avoir montré que dans l'oraisonil est d'une extrême utilité de s'arrêter long-temps sur les actes intérieurs d'une même vertu , il nous reste a enseigner les moyens de pouvoir le faire. Le plus commun , et celui que l'on donne ordinairement , est de reproduire en nous le même acte , soit en nous servant de la première considération qui nous a portés à le former, comme un homme qui par des secousses réitérées , entretient le mouvement d'une roue, et en nous excitant nous-mêmes par ces paroles du Prophète : Mon ame , rentrez dans votre repos , au souvenir des bienfaits que vous avez reçus du Seigneur (i) ; soit en ajoutant quelque autre considération à la première , quand elle ne suffît plus pour nous émouvoir , de même qu'on jette de 'nouveau bois au feu pour l'empêcher de s'éteindre.

(1) Convertcre , anima mea , in reqnicm tuam , quia Do* minus benefecit tibi. Ps. 114. 7.

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Que si après cela on ne se sent pas assez excité, il faudra passer à un autre point; car nous devons toujours en avoir préparé plusieurs , afin que quand l'un sera tellement épuisé que nous n'y trouverons plus de quoi échauffer notre volonté , nous passions a un autre , qui puisse mieux remuer nos sentimens, et les porter h ce que nous désirons. Outre cela, comme pour éviter le dégoût qu'il y a à manger toujours d'une même viande , on a coutume delà déguiser en plusieurs façons qui la rendent comme nouvelle, et donnent un nouvel appétit : de même , pour pouvoir persévérer long-temps en une même chose dans l'oraison , qui est la véritable nourriture de l'aine , il n'y a pas de meilleur moyen que de l'assaisonner en plusieurs manières, en pensant a une autre considération , ou à un autre point , comme nous venons de le dire , parce que toutes les fois que , par une réflexion différente de la première, on reproduit le même acte , c'est une espèce de différent assaisonnement , qui rend la chose presque nouvelle. On peut même , sans se servir d'aucune nouvelle réflexion , varier un acte intérieur de vertu en plusieurs façons : par exemple , si on veut s'exercer sur l'humilité , on peut, tantôt s'arrêter sur la considération et la connoissance de sa misère et de sa foiblesse , et y trouver un ample sujet de confusion et d'abaissement ; tantôt s'occuper a désirer d'être méprisé des hommes, en considérant que

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l'estime du monde n'est que vanité et que fumée, et que l'on ne doit par conséquent en faire nul cas ; tantôt concevoir une honte salutaire des fautes dans lesquelles on se surprend tous les jours , et en demander à Dieu le pardon et le remède ; tantôt entrer en admiration de la bonté divine , qui nous souffre, malgré toules nos imperfections , nous qui ne pouvons quelquefois nous souffrir nousmêmes ; tantôt enfin nous employer a lui rendre grâce de ce qu'il ne nous a pas laissé tomber en des fautes plus grièves. Avec cette variété , on évite le dégoût que cause ordinairement la continuation d'une même chose; et la persévérance dans les désirs et dans les actes d'une même vertu , devenant par-la facile et agréable , cette vertu pénètre ainsi plus avant dans le cœur, et y jette de plus profondes racines. Car de même qu'à chaque fois que la lime passe sur le fer , elle emporte quelque chose ; de même chaque fois que l'on forme un acte , ou d'humilité, ou de quelqu'autre vertu, on diminue toujours quelque chose du vice contraire.

11 y a encore outre cela un autre moyen de persévérer plusieurs jours dans l'oraison sur une même matière : et ce moyen , très-aisé et très-utile , consiste a descendre dans le détail des choses sur lesquelles onmédite. Il ne suffit pas , disent les maîtres delà vie spirituelle, de former dans l'oraison un désir vague, et une résolution générale de servir Dieu , de faire du

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progrès dans la vertu , et de se rendre parfait; il faut de plus venir au de'tailde ce que nous savons pouvoir plaire davantage h Dieu : il ne suffît pas encorede concevoir un désir ge'néral de quelque vertu particulière, comme de l'obéissance, de l'humilité , delà patience, ou de la mortification. Car cette sorte de désir général, on plutôt de velléité, se forme même dans le cœur des plus vicieux ; parce que la vertu étant quelque chose de beau et dhonnête,et étant de plus très-utile, tant pour cette vie que pour l'autre , il est facile de l'aimer , et de îa désirer ainsi en général. Mais ce n'est pas assez : il faut outre cela que dans la même vertu que nousdésirons , nous venions encore au détail des circonstances particulières qui peuvent y avoir rapport. Si nous nous proposons , par exemple , d'acquérir une parfaite conformité ala volontéde Dieu , il faut se remettre devant les yeuxles différens états dans lesquels on peut se trouver , et envisager la maladie etla santé , le temps de la tentation et celui de la consolation , la mort et la vie, avec une entière résignation a la volonté divine. Si nous avons dessein de devenir humbles, il faut de même entrer dans le détail des choses , en nous représentant celles dans lesquelles nous pourrions avoir occasion d'exercer l'humilité; et ainsi de toutes les autres vertus. Car ce sont les faits particuliers qui touchentleplus : c'est en cela que consiste ce qu'il y a de difficile dans la vertu; et c'est par-là

qu'elle s'éprouve et qu'elle s'acquiert. La méthode que nous y devons observer, est de poser d'abord des exemples des choses aisées, pour en imaginer ensuite d'autres plus difficiles , en ajouter après de plus fâcheuses, quand il nous semble que nous nous sommes mis au-dessus de celles-là, et ainsi nous élever toujours peu à peu , eu ne cessant de former des actes sur les unes et sur les autres, comme si elles étoient présentes , jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien qui s'oppose à notre dessein, que nous ayons fait tête à tout , et qu'enfin nous soyons demeurés maîtres du champ. Que s'd y a alors quelques occasions présentes, c'est sur celles-là que nous devons premièrement nous exercer , en nous excitant à les supporter patiemment , et à en faire notre profit. Un serviteur de Dieuajoutoit à cela, que l'on devoit chaque jour dans l'oraison se proposer quelque chose à faire ce jour-là même ; tant fil est vrai que l'on nesauroit jamais trop descendre dans le détail de ce qui concerne notre per* fection.

C'est là sans doute une des choses les plus utiles auxquelles nous puissions nous exercer dans l'oraison : caiToraison, comme nous l'avons dit, doi t être pratique, c'est-à-dire, qu'elle doit toujours tendre à la pratique de la vertu à laquelle nous aspirons , et à l'aplanissement des difficultés qui s'y rencontrent;et pour cet effet , il est bon de s'essa ver , et de s'exercer

premièrement de cette sorte ,comme des soldats a qui Ton fait faire l'exercice durant la paix , afin de les rendre plus propres aux occasions de la guerre. Aussi Cassien ( i) nous recommande particulièrement cette méthode ; et même c'est un sentiment de Plutarque et de Sénèque (2) qu'il n'y a que les âmes foibles qui ne comprennent pas combien les maux et les déplaisirs de la vie s'adoucissent , en les repassant souvent par avance dans l'esprit. Il est d'une extrême utilité , disent-ils, d'arrêter souvent sa pensée sur la considération des choses fâcheuses , car de même qu'un homme qui ne s'occupe l'esprit que de celles qui peuvent lui plaire, contracte par-là une certaine mollesse, qui fait que craignant la peine et le travail, il perd courage a la moindre occasion qui se présente : de même que celui qui s'accoutumera a sefigurer des maladies, des exils, des prisons, et toutes les autres adversités qui peuvent arriver dans la vie, en sera beaucoup mieux préparé k les recevoir , quand elles viendront, et trouvera que toutes ces sortes de choses donnent beaucoup plus de peur au commencement, qu'elles ne peuvent faire de mal k la fin. Les traits que l'on voit venir de loin, dit saint Grégoire , blessent moins que les autres (3) ; le mal est déjà k moitié passé , quand on Va prévu ; et les ennemis qui nous

(1) Casstan. coll. 19. c. 16.

(2) Plut, ad A poil. Senec. libro. de cons. ad Heb. c. 5.

(3) Minus cnim jacula feriunt , quae praevidentur. Creg. hom, 35. sup, Evang.

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surprennent , nous épouvantent bien plus que ceux que nous attendons de pied ferme.

Nous lisons dans la vie de saint Ignace (i) une chose qui vient parfaitement bien à notre sujet. Il étoit malade , et le médecin lui ayant dit qu'il falloit qu'il évitât de se chagriner l'esprit , et de s'occuper dépensées fâcheuses ; cela lui donna occasion 'de commencer à songer en lui-même quel accident pourroit être capable de l'affliger , et de troubler la paix et la tranquillité de son ame. Après avoir jeté les jeux sur plusieurs choses , il trouva que comme ce qui lui tenoit le plus au cœur , étoit la conservation de la Compagnie qu'il venoit d'établir; ce qui lui pourroit faire aussi le plus de peine , ce seroit qu'elle vînt a se dissiper. Il passa ensuite à examiner combien cette affliction lui dureroit , en cas que cela arrivât , et il lui sembla que pourvu qu'il n'y eût point de sa faute, il ne lui faudroit qu'un quart d'heure de recueillement et d'oraison , pour être quitte de tout le trouble que cela lui auroit donné, et pour se retrouver dans la même tranquillité et dans la même joie d'esprit qu'auparavant. Il ajoutoit encore, qu'il conserveroit cette tranquillité et cette joie , quand même la Compagnie viendroit à se dissoudre comme le sel dans l'eau. Et voilà une espèce d'oraison très-sainte et trèsprofitable.

Quelqu'un de vous est -il affligé ? dit

(i) In vitâ S. Jgnat. lib. 5. c. i

l'Apôtre saint Jacques, qiiil ait recours à V oraison (i). C'est là qu'on trouve la consolation et le remède à tous ses maux ; et c'est ainsi qu'en usoitle Prophète royal , lorsqu'il se sentoit pressé de quelque déplaisir : Mon ame^ dit-il, refusoit de se consoler; je me sais souvenu de Dieu, et je me suis réjoui en lui (2). C'est la volonté du Seigneur , c'est lui qui l'ordonne ainsi : il suffit, puisque je ne dois point avoir d'autre volonté ni d'autre satisfaction que la sienne. Mais si l'oraison , lorsque les afflictions sont arrivées , est un remède spuvcrain et efficace , pour nous aider à les supporter comme il faut , et à en faire notre profit, elle est aussi un préservatifadmirable, pour nous les rendre plus douces, lorsqu'elles arriveront. Saint Chrysostôme dit (3),qu une des causes principales pour lesquelles Job demeura si ferme , et si patient dans ses adversités et dans ses souffrances, c'est qu'il s'y étoit préparé de la manière que nous venons de dire ; en se les représentant souvent a l'esprit, et en formant des actes là-dessus , comme sur des choses qui pouvoient lui arriver, suivant que lui-même nous l'apprend par ces paroles : La peur que j'avois est devenue véritable , et ce que je craignois , est arrivé (4). Mais si vous ne vous êtes bien

(1) Tristatur aliquis ve6trûm ? oret. Jae. 5. i5.

(2) Renuit consolari anima mea : meœor fui Dei , etdelectatus sum. Ps. 76. 3.

(3) Chysost. hom. de avaritlâ.

(4) Quia timor quem timebam , evenit mihi ; et quod ▼erebar , accidit. Job. 3. a5.

précautionné , et si la seule imagination des choses fâcheuses vous blesse , que feront les choses mêmes ? Si dans 1 oraison , et loin de l'occasion, vous ne vous sentez point assez de courage et de force pour embrasser quelque fonction basse et pénible , et pour endurer quelque mépris , que sera - ce lorsque vous serez hors de l'oraison , et que privé du secours qu'apportent les réflexions qu'on y fait sur l'exemple de Jésus-Christ, vous vous trouverez parmi les embarras et les difficultés de l'occasion et de l'action ? S'il se pouvoit faire qu'ayant eu une extrême ferveur à ce sujet dans votre oraison, vous vous démentissiez ensuite dans l'occasion; que sera - ce , si vous ne vous êtes point préparé, et que dans l'oraison même vous n'ajez point eu cette ferveur] Si celui qui forme de saintes résolutions, dit Thomas a Kempis(i), ne laisse pas de tomber , que fera celui qui n'en forme jamais , ou qui n'en forme que faiblement ?

Nous venons de fournir une ample matière de pouvoir persévérer long-temps dans l'oraison sur un même sujet, et sur un même acte de vertu ; car les cas particuliers qui peuvent arriver sont sans nombre , et il y a bien à travailler avant que d'être parvenu à faire tête à tout. Mais quand vous en serez venu au point de vous sentir , ce semble , assez de courage et de force pour

<i) De Imit. Christ!, lib. i. 6. 19.

suffire a tout , et pour supporter tout avec joie, ne pensez pas pour cela que ce soit déjà, fait ; il s'en faut beaucoup : il y a bien de la différence entre dire et faire , et bien plus de peine à exécuter, qu'a résoudre; car dans Faction, l'objet est présent, et agitpar lui-même, au lieu que dans le dessein , il n'a de forces que celles qu'il emprunte de notre imagination. De la vient que souvent dans l'oraison , nous avons tant de ferveur et tant de zèle , qu'il nous semble que rien ne seroit capable de nous ébranler ; cependant , quand l'occasion se présente, et qu'il est question d'en venir aux effets, nous éprouvons, a notre bonté, que nous sommes très-éloignés de ce que nous avions présumé de nous. C'est pourquoi il ne suffit pas que vous sentiez en vous de bons désirs ; mais vous devez tâcher que ces désirs deviennent si efficaces , qu'ils aillent jusqu'à l'action ; car l'action est la véritable épreuve de la vertu. Et si vous voyez que vos actions ne répondent pas aux résolutions que vous aviez formées , mais qu'au contraire , dans l'occasion , vous vous trouviez différent de ce qu'il voussembloit que vous étiez dans l'oraison , entrez dans une extrême confusion de ce que vous n'avez que de simples désirs pour le bien , ou pour mieux dire , que ce ne sont pas de véritables désirs , mais des imaginations vaines et vagues , puisque la moindre occasion vous trouble , vous déconcerte et vous fait reculer en arrière. Imitez le forge-

ron , cfiii , lorsque sa besogne ne lui a pas réussi la première fois , la remet au feu pour la raccommoder , et lui redonner une meilleure forme. Remettez au feu de l'oraison ces désirs , qui ne sont encore qu'imparfaits : tâchez de les rendre efficaces , et ne cessez point , que vos actions n'y soient conformes, et qu'il n'y ait plus rien qui puisse vous faire chanceler.

Mais lors même que vous aurez tant gagné sur vous , qu'il vous semblera que dans l'occasion vous vous comportez comme vous devez, ne vouspersuadez pas qu'il ne vous reste plus rien a faire : car dans l'action même il y a plusieurs degrés pour arriver a la perfection de la vertu. Premièrement , il faut vous exercer à supporter toutes choses avec patience. Souffrez avec patience , si vous ne pouvez souffrir avec joie , dit un saint homme. Voilà le premier degré de la vertu : vous aurez quelque temps fort a faire pour y parvenir; et quand vous y serez parvenu , vous aurez encore beaucoup à aller pour arriver a la perfection. Car, comme disent très-bien les philosophes , la véritable marque que l'on a acquis la perfection de la vertu , est d'en faire les actions promptement, facilement et agréablement. Regardez donc si vous pratiquez l'humilité, la pauvreté d'esprit , la patience et les autres vertus , avec promptitude, avec facilité et avec plaisir , et par-lk vous connoîtrez si vous possédez véritablement la vertu. Voyez , suivantla règle que l'Evangile et saint

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Ignace (i) nous prescrivent pour nous examiner , si le mépris et l' opprobre vous don nent autant de joie , que les louanges et les honneurs en donnent aux gens du monde; si dans la privation de toutes les commodités de la vie, vous êtes aussi satisfait que l'avare parmi ses richesses , et dans l'abondance de toutes choses ; si les mortifications et les souffrances vous sont aussi agréables , que le repos et les plaisirs le sont aux enfans du siècle. Que s'il faut que dans chaque vertu nous tâchions d'arriver de cette sorte au comble de la perfection , nous aurons de quoi nous exercer suffisamment toute notre vie, puisque dans une seule vertu il y a de quoi nous occuper plusieurs jours , peut - être même plusieurs années.

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