‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 17 sur 86 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Qu'il Jaut méditer à loisir sur les mystères , et de quelques moyens qui peuvent nous y aider.

Il est aussi très-important de bien approfondir les choses dans la méditation que l'on fait sur les mystères , et de ne passer pas légèrement par-dessus ; car il nous sera d'une plus grande utilité d'en examiner attentivement un seul , que d'en considérer superficiellement plusieurs. C'est pour cela que saint Ignace, dans le livre des exercices spi-

(i) C. 4. exam. §. 44- et Reg. n. summ.

Iû4 PART. I. TRAITÉ V. CHAP. XVII.

rituels , fait tant de cas des répétitions , qu'il vientqu'aubout de chaque exerciceon répète cet exercice une ou deux fois : Car celui qui cherche trouve , et la porte sera ouverte à celui qui heurte ( i). La persévérance vient à bout de tout. Il fallut que Moïse frappât deux fois le rocher (2), pour eu faire sortir de l'eau; et Jésus-Christ lui-même ne guérit pas tout d'un coup l'aveugle de l'Evangile. Il lui frotte premièrement les yeux avec de la salive , lui demande s'il voit quelque chose ; et cethomme, qui ne pouvoit pas encore bien discerner les objets , lui ayant répondu:«/e vois marcher des hommes qui me paroissent comme des arbres ( 3 ) , le Sauveur du monde lui met une seconde fois la main sur les yeux , et achève de le guérir tout-à-fait. Voila ce qui arrive d'ordinaire dans l'oraison : a force de repasser plusieurs fois sur une matière , et de persévérer , on y découvre des choses dont on ne s'étoit pas aperçu auparavant. C'est a peu près comme lorsque l'on entre dans un lieu obscur : d'abord on n'y voit rien ; mais si on y demeure quelque temps , on vient peu a peu à distinguer les objets. Il faut donc insister long-temps sur la considération des matières, et ne point cesser , que nous ne nous sentions bien désabusés des erreurs du siècle , bien eclaircis des vérités importantes , et bien confirmés dans nos bonnes résolutions. Car

(1 ) Quia qui quaerit, in venit, et pulsanti aperietor. Matth. 7.8.

(2) Numer. 20. 11.

(3) Video hommes relut arbores ambulantes. Mar. 8. *4.

c'est la , comme nous l'avons déjà dit , un des plus grands fruits que nous devons recueillir de l'oraison , et à quoi il faut principalement nous attacher.

Maintenant,pourvenir auxmoyensquipeuvent nous aider a faire de longues et de salutaires réflexions sur les mystères, je dis que lorsqu'il plaît à Dieu de départir ses lumières à une ame , et de lui ouvrir les yeux , elle trouve tant de choses a considérer et tant de choses sur quoi s'arrêter } qu'elle peut dire avec le Psalmiste , Dessillez-moi les jeux , et je considérerai les merveilles de votre loi ( i ). Je me réjouirai dans la considération de vos promesses ; comme celui qui , après une victoire gagnée, trouve quantité de riches dépouilles (2). Saint Augustin et saint François passoient les jours et les nuits a répéter ces paroles : Qui êtes-vous , Seigneur, et quisuisje ? que je vous connoisse , et que je me connoisse : vous êtes mon Dieu , et vous m'êtes toutes choses (3). Cette espèce d'oraison est très-conforme à celle qu'lsaïe dit (4) > que les bienheureux font dans le ciel, où ravis dans la contemplation de la majesté divine, ils chantent incessamment : Saint, saint, saint.L'apocalypse nous apprend la même chose de ces animaux mystérieux qui étoient devant le

(1) Kevela oculos meos, et considerabo mirabilia de lege tuâ. P*. 118. 18.

(a) Laetabor ego saper eloquia tua , sicut qui invenit spo* lia multa. Ibid. 162.

(3) Noyerim te , et novcrim me : Dcus meus , et omma. Àug.

(4) Isa. 6. 3,

IOÔ PARTIE I. TRAITÉ V. CHAP. XYH.

trône de Dieu : Et ils ne cessoieiit, dit saint Jean, de répéter jour et nuit : Saint, saint , saint, Seigneur. Dieu tout-puissant , qui étoit de toute éternité , qui est > et qui sera éternellement (i).

Mais pour parvenir à cela , il est nécessaire ue nous fassions de notre côté ce que nous evons, en nous accoutumant à réfléchir à loisir sur les mystères, et que nous nous exercions souvent à en approfondir les circonstances. Gerson di t (2) qu'il n'y a point de meilleur moyen pour réussir dans cette sorte d'oraison , quela pratique continuelle; et que ce n'est point une chose qui s'enseigne par la force et par la netteté du raisonnement , ni qui s'apprenne , ou à entendre parler , ou à lire plusieurs traites de l'oraison ; mais que pour s'y instruire , il faut mettre la main à l'oeuvre , et s'y exercer long-temps. Quand une mère veut apprendre à son fils a marcher, elle ne lui tient point delongs discours , pour lui donner à entendre ce qu'il fautqu'il fasse, mais elle le met dans l'exercice même, elle lui fait former des pas, et de cette sorte il apprend facilement a marcher en peu de temps. Gestlk le moyen dont nous devons nous servir pour acquérir la science de l'oraison ; car , quoiqu'il soit vrai que ce soit un don surnaturel , et que par conséquent nous ne puissions l'a-

(1) Et requiem uon habebant die ac nocte, diceotia : Sanctus, sanctus, sanctus, Dominus Deus omnipotens , qui erat , et qui est , et qui venturus est. Apoc. 4- &

(a) Gers. 3. part, alphab. 76. liit . D. et atph. 77. litt. 7.

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voir , si elle ne nous vient cle la main libérale de Dieu , parce que cest le Seigneur qui donne la sagesse , et que la prudence et la science sortent de sa bouche (i)y il est vrai cependant que Dieu veut que nous nous exercions de la même façon, que si de nous-mêmes nous pouvions l'acquérir. Il est cette sagesse éternelle , quiemb russe tout Jortement d'une extrémité à l'autre, et qui dispose doucement toutes choses (2). C'est pourquoi il agit dans l'ordre de la grâce,de même que dans l'ordre delà nature : et comme il a voulu que toutes les sciences humaines et tous les arts s'apprissent par l'exercice , aussi veut-il que nous apprenions de la même manière la science divine de l'oraison. Ce n'est que faute de s'y exercer , dit Gerson , qu'il y a aujourd'hui si peu de contemplatifs. Anciennement les monastères en étoient remplis : maintenant à peiney trouvera-t-onunhomme qui s'adonne à l'oraison ; et la chose est venue a un point y que si on y parle de contemplation , il semble qu'on parle d'un être de raison , ou d'une abstraction métaphysique , que l'on ne sauroit comprendre. Cette différence procède , dit-il, de ce qu'on ne suit plus la méthode des anciens solitaires , qui s'exerçoient continuellement a l'oraison , et qui a voient soin d'y exercer de la même sorte tous ceux qu'ils

% (1) Quia Dominus dat sapientiam, et ex ore ejus prudentia, et scientia. Prov. 2. 6.

(2) Attingit à fine usque ad finem foititer , et disposuit omnia suaviter. ùap. 8. 1.

recevoient dans les monastères, comme nous le voyons clans la règle de saint Pacôme , et de quelques autres anciens fondateurs d'ordre. C'est pourquoi il conseille que dans toutes les maisons religieuses , il y ait toujours des hommes de doctrine et de piété , qui soient expérimentés dans l'exercice de l'oraison , et qui aient soin d'y former de bonne heure les novices par une pratique assidue. Et saint Ignace a suivi si ponctuellement ce conseil , que dans ses constitutions (i) , non-seulement il ordonne qu'en chaque maison de noviciat il y ait quelqu'un qui soit préposé pour instruire les novices aux exercices de la prière , mais il veut de plus que , dans tous les collèges et dans toutes les autres maisons de la Compagnie , il y ait un préfet pour le spirituel, qui ait l'œil sur ce qui regarde la pratique de l'oraison , et qui examine comment chacun s'y comporte.

Ce qui peut nous aider encore beaucoup à persévérer long-temps dans l'exercice de l'oraison , c'est d'avoir un ardent amour pour Dieu , et une extrême affection pour les choses spirituelles : Parce que j'aime votre loi , Seigneur ; dit le Prophète royal, elle est le sujet de ma méditation tout le long du jour (2). Et je méditois , dit-il ailleurs , sur vos commandemens que f aime (3). En effet , si

(1) 3. part. Const. e. i. §. 12. et 4. part. e. 10. §. 7.

(2) Quoniàm dilexi legem tuam , Domine : totâ die médita» iio mea est. Ps. 118. 97.

(3) Et meditabar in mandatis tuis, quae dilexi. Uid. 47.

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nous aimions extrêmement Dieu , nous passerions volontiers les jours et les nuits a penser a lui , et nous ne manquerions jamais de matière. Une mère , qui chérit tendrement son fils , n'a pas besoin qu'on la fasse souvenir de lui , ni qu'on l'excite a y penser ; elle y songe assez d'elle-même ; et pour peu qu'on lui en parle, son cœur s'attendrit, et les larmes lui viennent aux jeux. Une femme veuve qui aura aimépassionnémentson mari, nepourra en entendre parler, sans donner de même des soupirs et des pleurs à sa mémoire. Que si l'amour naturel a tant de pouvoir ; que disje , l'amour naturel! si l'amour déréglé d'un homme perdu a quelquefois tant de force , qu'il le transporte comme hors de lui-même , et fait qu'il ne sauroit presque penser à autre chose qu'à l'objet de sa passion criminelle ; quel effet ne devra point faire en nous l'amour surnaturel de la bonté et delà beauté infinie de Dieu, puisque la grâce est incomparablement plus puissante que la nature , et que le crime? Si Dieu étoit tout notre bien et tout notre trésor , notre cœur se porteroit incessamment vers lui; car où est votre trésor, là aussi est votre cœur (i). Chacun pense volontiers à ce qu'il aime et à ce qui est le plus selon son goût; et c'est pour cela quelasainte Ecriture dit : Goûtez , et voyez que le Sei-

(i) Ubi enim est thésaurus tuus, ibi est et cor tuum. Maith, 6. 21.

gîieur est doux (i). Il faut goûter Dieu avant que de le voir : c'est-à-dire, il faut l'aimer pour penser a lui ; et plus on y pense , plus on l'aime : car l'amour , suivant ce que dit saint Thomas (2) , s'augmente par la contemplation ; et commeil en est le principe , il en est aussi la fin. Delà vient quelorsquel'on aime Dieu , on se porte aisément à penser à lui, et a le contempler; et que plus on y pense et on le contemple , plus on l'aime , parce que ce qui est bon , nous excitant à l'aimer, plus nous le voyons, plus nous l'aimons , comme aussi plus nous l'aimons , plus nous recevons de joie et de satisfaction de le voir, et d'y penser.

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