‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 18 sur 86 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Qu'il est toujours en notre pouvoir de faire une bonne otwison , et cFen recueillir du fruit.

L'oraison sublime et extraordinaire dont nous avons parlé plus haut , est véritablement un don très-particulier que Dieu ne fait qu'à peu de personnes ; quant à l'oraison mentale ordinaire, dont nous parlons à présent , il ne la refuse à personne. Ainsi ceux qui , ne pouvant pas parvenir à cette espèce d'oraison et de contemplation élevée , s'inia-

(1) Gustate, et videte qaoniàm stiavis est Pominus. Ps. 33. 9.

(*; S. Thom. 2. 2; 9. 180. art. 7. ad. 1.

ginent qu'ils ne peuvent pas vaquer à Foraison , et qu'ils n'y sont pas propres , s'abusent extrêmement; puisque l'oraison ordinaire ne laisse pas d'être très-sainte et très-utile,qu'elle suffit pour nous rendre parfaits , et que si Dieu veut nous favoriser de l'autre, celle-ci y est une très-bonne disposition. Maintenant nous allons faire voir clairement , qu'avec la grâce de Dieu , il est toujours en notre pouvoir de nous bien acquitter de cette dernière sorte d'oraison et d'en tirer un grand fruit pour notre salui ; et cela doit être sans doute d'une extrême consolation pour nous.

Cette proposition n'est qu'uneinduction de ce que nous avons déjà dit dans les chapitres précédens; et elle peut se prouver en deux façons. Premièrement, parce que la forme d'oraison que saint Ignace nous enseigne, ne consistant point a avoir certaines douceurs et certaines consolations sensibles , mais seulement a. exercer les trois puissances de notre ame ; d'abord, en repassant dans notre mémoire le point ou le mystère sur lequel nous voulons faire oraison ; ensuite en réfléchissant et en méditant avec l'entendement sur les choses qui peuvent le plus contribuera remuerles affections en nous ; enfin , en produisant des actes de la volonté ; cet exercice dépend toujours de nous , en quelque état de sécheresse et d'aridité que nous puissions nous trouver. Car quelque grande que cette sécheresse puisse être, il est toujours en mon pouvoir de pro-

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duire un acte d'horreur et de douleur de mes péchés, un acte d'amour de Dieu , un acte de patience., et un acte d'humilité, qui aille à me faire désirer d'être méprisé du monde, afin de mieux imiter Jésus-Christ , qui a bien voulu pour l'amour de moi être l'opprobre des hommes.

Il faut au reste tenir pour constant , et se bien souvenir que lemériteetlefruit de l'oraison , de même que le mérite et le fruit de ces sortesd'actes ne consistentpoint aies fairea vec une douceur et une consolation sensible , ni à être extrêmement touché de ce que l'on fait : car c'est en quoi s'abusent plusieurs personnes qui s'affligent , et qui s'imaginent qu'ils ne font rien dans l'oraison , parce qu'ils ne sen« tent pas en eux-mêmes autant de douleur qu'ils voudroient de leurs péchés , ni autant d'ardeur pour la vertu qu'ils souhaiteroient d'en avoir. Ces sortes de sentimens sont des productions de l'appétit sensitif : la volonté est une puissance spirituelle , qui n'en dépendpoint; ainsi iln'est pas nécessaire que l'on sente les choses de cette sorte ; il suffit qu'on les veuille avec une volonté ferme et déterminée. C'est pourquoi les théologiens et les saints , parlant de la contrition et de la douleur des péchés, consolent en cette façon les pénitens , qui venant a faire réflexion sur Ténormité d'un péché mortel, s'affligent , parce qu'ils ne peuvent pas fondre en larmes , et que leur cœur ne leur fend pas de douleur }

comme ils souhaiteroient.La véritable contrition, disent-ils, et la douleur des péchés n'est pas dans l'appétit sensitif ; elle est dans la seule volonté. Ayez regret d'avoir péché , parce que c'est avoir offensé Dieu, qui mérite d'être aimé par-dessus toutes choses ; et ce sera la une véritable contrition. Quant a ces autres sentimens qui naissent de la partie sensitive , lorsqu'il plaira à Dieu de vous les envoyer, recevez-les avec action de grâces; mais ne vous affligez pas lorsque vous ne les aurez point ; car il ne vous les demande pas , et il ne vent de vous que ce qui est en votre pouvoir. Ces sortes de sentimens que vous voudriez avoir , ne sont autre chose qu'une certaine douceur et une certaine consolation sensible qui ne dépend pas de vous ; c'est pourquoi il ne vous les demande point; mais ce qu'il exige de vous, et ce qui est entièrement en votre disposition , sans dépendre aucunement des mouvemens de l'appétit sensitif, c'est une douleur qui parte d'une volonté déterminée de ne l'offenser jamais.il en est de même dans les actes d'amour de Dieu. Aimez Dieu par-dessus toutes choses avec une ferme volonté; c'est 1k le solide et le véritable amour d'estime qu'il vous demande. L'autre espèce d'amour, est un amour de tendresse qui ne dépend pas de nous. On en peut dire autant a l'égard des actes de toutes les autres vertus, et a l'égard de toutes les bonnes résolutions que nous formons.

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La vérité de ce que nous venons de dire peut aisément se connoître par la raison des contraires: car si, par exemple, on consent volontairement à un péclié mortel, il est certain que , quoiqu'on n'en sente alors aucun autre mouvement en soi , et que l'on n'y ait aucun plaisir , on ne laisse pas de pécher mortellement , et de mériter la damnation éternelle. Par conséquent donc,si on veut effectivement le bien, quoique d'ailleurs on ne sente aucune douceur en concevant cette volonté , on ne laissera pas de plaire a Dieu, et de mériter le ciel, vu principalement que Dieu est toujours bien plus prêt à récompenserqu'à punir.Je dis même davantage; je dis que ces sortes d'actes qui se font avec une extrêmesécheresse et sans y avoir aucun plaisir , ni aucune consolation sensible, sont plus méritoires et plus agréables à Dieu que les autres ; parce qu'ils sont plus purs,p!us forts et plus durables, et qu'on met plus du sien a les former , que quand on est emporté par la ferveur de la dévotion. Aussi marquent-ils une vertu bien plus solide et une volonté bien plus ferme dans le service de Dieu ; puisque si on les produit sans le secours des consolations spirituelles, que ne feroit-on point avec leur assistance? Ceux qui ne produisent aucun acte qu'avec ces sortes de douceurs sensibles, sont, dit le Père Avila, comme des enfans qu'il faut porter entre les bras; mais les autres marchent d'eux-mêmes, comme et ant déjà assez grands et ayant assez

de forces; et Blosius dit (i) que ceux-ci ressemblent à ceux qui servent un prince a leurs dépens. Or, il importe extrêmement de s'accoutumer a ces sortes de sécheresses dans l'oraison : car elles y sont fréquentes , et les douceurs sensibles y sont rares ; et de même que les galères se servent de rames , quand le vent leur manque, de même, quand le vent favorable des consolations divines vient a nous manquer dans l'oraison , il faut nous servir des puissances de notre ame, aidées du secours du Saint-Esprit , et continuer toujours notre navigation , quoique ce secours soit alors moins abondant et moins sensible que de coutume.

Nous pouvons , en second lieu , prouver encore d'une autre sorte ce que nous avons avancé dès le commencement de ce chapitre; et voici de quelle façon je Tétablis.L'oraison, comme nous l'avons dit ailleurs , n'est pas la fin que nous nous proposons dans la vie spirituelle: ce n'est qu'un moyen" dont nous nous servons, pour faire du progrès dans la vertu ; pour obtenir la victoire sur nos passions et sur nos mauvaises inclinations ; et afin qu'après avoir surmonté tous les obstacles qui nous empêchent d'aller a Dieu, et après nous être aplani le chemin qui y conduit , nous nous unissions inséparablement a lui.Lorsque saint Paul eut les yeux de l'âme entièrement dessillés, et par la lumière du ciel qui le frappa, et par la voix divine qui lui dit : Je suis

(1) In Monit. spir. c. 5.

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Jésus j celui que vous persécutez (i); combien fut-il changé tout d'un coup , et avec quelle promptitude et quelle soumission s'aban donna-t-il dès lors à la volonté de Dieu I Seigneur, que voulez-vous que je fasse (2) ? Voila le fruit delà bonne oraison; voilà l'effet qu'elle doit produire en nous. Nous avons dit aussi qu'il ne faut pas se contenter de ne former que des résolutions générales; mais qu'il faut venir au détail de ce qui nous est le plus nécessa'^e , et nous préparer soigneusement a bien recevoir toutes les occasions qui peuvent s'offrir durant la journée , et agir en toutes choses avec édification. Je dis , pour appliquer ceci à notre sujet, que dans l'oraison il est toujours en notre pouvoir de nous attacher a ce qui nous est le plus nécessaire. Que l'on s'attache l'un à l'humilité , l'autre à la patience , l'autre à l'obéissance , l'autre à l'esprit de mortification et de résignation ; et qu'on ta chedesortirdel'oraison,plushumble, plus patient , plus obéissant, et avec plus de désir de se mortifier et de se conformer entièrement à la volonté de Dieu. Sur-tout que l'on essaie d'y obtenir de soi de vivre ce jourlà dans une extrême innocence ^et avec une très-grande édification du prochain , chacun selon sa situation et son emploi ; et de cette sorte on aura fait une meilleure oraison que si l'on eût versé beaucoup de larmes , et que l'on eût reçu de grandes consolations.

(1) Ego sum Jésus , quem tu persequeris. AcL 9. 5.

(2) Domine, quid me vis facere? /ici. 9. 6.

DE L ORAISON. I i n

Cela étant , il ne faut pas se tourmenter de ce qu'on n'abonde pas en réflexions , ni de ce qu'on n'a pas de grands épancliemens de tendresse et de grands sentimens de dévotion; car l'oraison ne consiste pas en cela^mais seulement dans le fruit que l'on en tire : il ne faut pas non plus se mettre en peine des distractions et des pensées dont on a coutume d'être inquiété dans l'oraison, et dont tout le monde se plaint ordinairement. Seulement , quand vous y prenez garde , et que vous revenez à vous, tachez de vous saisir de ce qui vous est le plus nécessaire ; c'est-à-dire , tâchez de recueillir alors le fruit que vous prétendiez tirer de votre oraison > et par-là vous réparerez le temps perdu, et vous vous vengerez du démon , qui n'a essayé de vous distraire par des pensées extravagantes, ou hors de saison, que pour vous rendre votre méditation inutile. De même qu'un voyageur qui s'est endormi en chemin , et qui est demeuré bien loin derrière ses compagnons , se presse pour les rattrapper quand il vient à se réveiller, et fait en un quart d'heure le chemin qu'il eût dû faire en une heure , s'il ne se fût point endormi : de même , lorsque vous revenez de votre distraction , il faut employer si bien le dernier quart d'heure qui vous reste , que vous fassiez dans ce peu de temps tout ce que vous auriez dû faire en une heure , si vous eussiez été extrêmement attentif. Entrez en compte avec vous-même ; demandez-vous

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quel étoit le fruit que tous aviez dessein de tirer de l'oraison ; voyez si c'est ou une profonde humilité , ou une extrême indifférence pour toutes les choses du monde, ou une entière résignation à la volonté de Dieu ; et efforcez-vous de remporter ce fruit-la de votre oraison , malgré toutes les distractions que le démon vous a pu faire survenir. Que si véritablement vous trouvez que le temps de votre oraison s'est écoulé , sans que vous en ayez tiré le fruit que vous désiriez, il faut que dans l'examen de l'oraison, dont nous parlerons ensuite , vous fassiez ce que nous venons de dire : et ainsi vous suppléerez aux fautes que vous aurez faites dans l'oraison , et vous en recueillerez toujours du fruit.

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