‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 19 sur 86 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

De quelques autres moyens de bien faire t oraison mentale.

Il y a encore d'autres moyens de vaquer à l'oraison mentale , qui sont d'une pratique très-aisée , et par-la on peut voir qu'il est toujours en notre pouvoir de la bien faire , que tout le monde y est propre , et qu'il ny a personne qui ne puisse y réussir.

En premier lieu, c'est un très-bon conseil que celui que nous donnent a ce sujet quelques maîtres de la vie spirituelle. Ils disent qu'il ne faut point s'amuser à trop de rafTmemens dans l'oraison : mais qu'il faut

de l'oraison. i ig

faire comme de bons marchands , qui ne songent qu'a l'état de leurs affaires, et au moyen de pouvoir les rendre tous les jours meilleures. C'est ainsi qu'un véritable serviteur de Dieu doit s'appliquer simplement à examiner comment va l'affaire de son avancement et de son salut : car c'est là proprement la seule que nous ayons, et nous ne sommes dans le monde que pour travailler à la bien faire.Quele religieux entre donc en compte avec lui-même , et qu'il se demande : Comment va l'affaire de mon avancement et de mon salut? Quelle vertu ai-je acquise depuis dix, vingt , trente et quarante ans que je suis dans la religion ? Quel progrès y ai-je fait dans l'humilité, dans l'obéissance etdanslamortificationvolon taire de mes sens? Je veux voir quel compte je pourrai rendre à Dieu, de tant de moyens que j'ai eus dans la religion^d'augmenter le fonds qu'il m'a donné , et de faire profiter le talent qu'il m'a confié. Que si j'ai mal employé le temps jusquJici,etque je n'aie pas su m'en prévaloir, je veux réparer les fautes et les négligences du passé par uneextrême exactitudea l'avenir,et vivre tout autrement que je n'ai fait. Chacun peut de même s'attacher nûment et simplement à considérer s'il s'acquitte bien des devoirs de sa profession , et ce qu'il doit faire pour vivre selonDieu,pour manier ses affaires en homme de bien, pour gouverner sa maison de telle sorte que tout le monde y serve Dieu avecfidélité,etpoursupporterchrétiennement

tout ce qu'il y a de fâcheux dans sa condition et dans son emploi. Pour peu que l'on veuille s'appliquer a réfléchir là-dessus, on y trouvera assez de sujet de m éditer et de pleurer, et assez de choses à réformer ; et ce sera là une manière de prier très-utile et très-excellente.

Gerson fait mention d'un serviteur de Dieu qui avoit coutume de dire , que depuis quarante ans qu'il s'adonnoit al'oraison avec tout le soin qui lui étoit possible , il n'avoit point trouvé de méthode plus courte et plus facile pour faire une bonne oraison , que de se présenter devant Dieu, comme un enfant, ou comme un homme accablé de misère, aveugle, nu, dépourvu de toutes choses, et abandonné de tout le monde.Le Prophète royal se servoit si fréquemment de cette sorte d'oraison, que les psaumes ne sont remplis que d'endroits où il s'appelle tantôt malade, tantôt orphelin, tantôt aveugle, et tantôt pauvre et mendiant; et plusieurs, en pratiquant la même méthode, sont parvenus à exceller dans l'oraison.Pratiquez-la donc, et Dieu vous fera la grâce d'obtenir par-là ce que vous souhaitez. C'est une excellente manière de prier , dit Gerson (i) , que celle dont se sert le pauvre; regardez avec quelle humilité et avec quelle patience il demande et attend.raumône àla porte du riche , et avec quel soin il va aux lieux où il sait qu'on la donne. Nous devons en user de cette sorte à l'égard de Dieu : et de même

(0 Gerson, de mon/, eonfompl.

que quand le pauvre se présente devant le riche , il lui remontre sa misère avec soumission , et en attend le soulagement dans une contenance respectueuse ; aussi lorsque nous nous présentons devant Dieu dans l'oraison , nous devons lui remontrer nos besoins et notre misère , avec une profonde humilité , et en attendre avec respect le remède de sa libéralité et de sa bonté. Comme les yeux de la servante sont continuellement attachés sur les mains de sa maîtresse > lorsqu'elle en attend quelque récompense ; ainsi nos yeux doivent être continuellement attachés sur le Seigneur notre Dieu et notre maître* jusqu'à ce quil ait pitié de nous (i).

C'est une histoire très-connue que celle de l'abbé Paphnuce (i) , qui , vivant dans le fond du désert , et entendant parler d'une fameuse courtisane, nommée Thaïs, qui étoit l'occasion funeste de la perte de plusieurs âmes , et la cause malheureuse de plusieurs querelles et de plusieurs meurtres, conçut le dessein de la convertir à Dieu , et de la remettre dans la bonne voie. Pour cet effet , il s'habilla en séculier , l'alla trouver avec de l'argent, et lui ayant demandé à passer dans un lieu plus retiré que celui où elle l'avoit reçu ; comme elle lui répondit qu'ils y étoient en sûreté, et qu'il n'y avoit que Dieu qui pût

(1) Sicut oculi ancillcc in inanibus dominas suce : ita oculi nostri ad Dominum Deum nostrum, donec misereatur nostrî. Ps. 12?. a.

(2) VilUga$. in cxtravag.

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