CHAPITRE II
Du besoin que nous avons de toraison.
Nous n'avons que trop d'expérience du besoin que nous avons de la prière ; et plût à Dieu que cette expérience fût moins fréquente! Mais l'homme est sujet à tant de foiblesses , il se trouve environné de tant d'ennemis, et il a besoin de tant de choses , et pour l'ame et pour le corps, qu'il faut qu'il ait continuellement recours a Dieu, pour implorer son assistance, et lui dire •comme le roi Josaphat, lorsque les Ammo* nites et les Moabites s'étoient assemblés contre lui : Seigneur y dans V extrémité oit nous sommes réduits, et ne sachant plus que faire, le seul remède qui nous reste j est de lever
(i) Chrys. hom. de Orat.
nos yeux à vous (i). Je ne saurois, dit le pape Célestin, parlant de l'importance de la prière, rien vous dire de mieux là-dessus , que ce que mon prédécesseur Zozime vous a dit. Quel temps y a-t-il où nous n'ayons pas besoin du secours de Dieu ? C'est pourquoi en toutes sortes de rencontres et d'affaires, recourons toujours à sa protection : car ce seroit un orgueil insupportable, que l'homme osât présumer de pouvoir quelque chose de lui-même 12 ).
Saint Thomas , voulant prouver la nécessité de la prière ( 3) , en rend une raison 1 1 esbonne et très-essentielle , tirée de la doctrine des saints Pères, et qui a pour fondement, que ce que Dieu a déterminé de toute éternité par sa providence divine, de donner aux aines , il le donne dans le temps, par le moyen de la prière. Ainsi de même qu'il est de l'ordre et de la disposition de la Providence, que le genre humain se multiplie par le moyen du mariage ; que la terre devienne féconde par les soins qu'on prend de la cultiver, et qu'avec des matériaux et des Ouvriers on fasse des hâtimens : de même il
(1) Cùm ignoirmus quid ;igere cîebcamus , lice snlùtn habemns residui , ut ocu los coslros dirigamus ad te. '2 Parai. 20 12.
(■) Quod e>t tempus, in quo ejns auxilin non indiçomos? ÎD omnibus igiiur rébus, causis et nrjjotiis exnrandus est protector Drus. Superhuin est eniui, ut natura bumana aliquid de se piaesuuiat. Cal, si. 1 . c g. contr. I ela%.
(3) .S. Th. 2. 1. q Sôarl. 2. Dawasc lib 3 fidci r. 24ytug. lib. 1. de scrm. De. c 7. Basil, in Julian. Mari. Chrys. hom. 5o. in Gènes. Greg l. 1. Dial c. 8.
DE L ORAISON. n
est de Tordre et de la disposition de la Providence, que par le moyen de l'oraison les âmes obtiennent beaucoup de grâces et de lumières. C'est pourquoi Jésus-Christ a dit dans l'Evangile : Demandez , et on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; heurtez , et on vous ouvrira : car quiconque demande, reçoit, quiconque cherche } trouve : et on ouvre la porte à quiconque heurte ( i ). Il est donc aise de voir le besoin que nous avons de recourir souvent à l'oraison, puisque c'est le canal par lequel notre Seigneur nous communique ses faveurs, nous assiste dans nos besoins, et nous enrichit de ses biens. Quelques saints disent, que c'est une chaîne d'or, qui est attachée au ciel , et qui pend jusqu'à terre; et que c'est par-là que nous descendent les grâces, et que nous devons nous élever à Dieu. On peut dire encore que c'est l'échelle de Jacob 2 , qui touche de la terre jusqu'au ciel , et le long de laquelle les anges montent et descendent incessamment pour porter nos demandes a Dieu , et nous rapporter ses bénédictions. Saint Augustin l'appelle la clef du ciel (3) ; et c'est en effet une clef qui en ouvre toutes les portes , et par laquelle tous les coffres des trésors célestes sont ouverts. Il dit aussi que comme les alimens corporels
(1) Petite, et dabitur vobis ; quaerite, et invenietis ; pulaate, et aperietur vobis. Omnis enim qui petit, accipit ; et qui quaerit, invenit, et pulsanti aperietur. Matih. 7. ; et 8.
(2) Gen. 26. 12.
k((3) Oratio justi clavis est cceli. Aug. Serm. 22. 6.
nourrissent le corps ; aussi la parole de Dieu et l'oraison entretiennent et nourrissent l'homme intérieur (i).
Mais, une des choses qui nous marque en* core plus l'estime que nous devons faire de l'oraison et le besoin que nous en avons , c'est que l'oraison est un moyen très-efficace pour nous aider a régler notre vie , et à surmonter* tous les obstacles qui peuvent se rencontrer dans le chemin de la vertu. C'est pourquoi les Saints disent que de là dépend toute la conduite de notre vie , et qu'elle est bien ou mal réglée , suivant que nous nous acquittons bien ou mal de l'oraison. Qui sait prier comme il faut, sait vivre aussi comme il faut, dit saint Augustin (2); et saint Jean Climaque rapporte qu'un serviteur de Dieului dit une fois ces paroles très-remarquables : Que dès le matin il savoit quel devoit être le reste de la journée ; c'est-à-dire , que quand il avoit bien fait l'oraison du matin , toute la suite du jour répondoit à ce bon commencement, et que lorsqu'il s'en étoit mal acquitté , il étoit déconcerté tout le jour. 11 en est de même de toute la vie en général , et nous éprouvons très-souvent , que quand nous avons bien fait notre oraison, nous nous trouvons dans une assiette plus tranquille qu'à l'ordinaire , et nous sentons augmenter
(0 Sicut ex earnalibus escis alitur caro; ità ex divinis eloqiiiis, et orationibus interior hnmo nutritur, et pascitur. Id. lib. de salut. Monitis ad (juemdam comitem. c. 28.
(3) Rectc novit viverc, qui rectè novitorare. Aug. hom. ex. 5o .
en nous la joie intérieure de l'aine , la ferveur et les saintes résolutions. Mais , dès que nous venons a nous relâcher dans l'oraison , nous nous apercevons bientôt de la vérité de ce que dit saint Bonaventure : Que sans cette application la religion est aride, imparfaite et voisine de sa ruine (i). La tiédeur survient aussitôt ; l'ame commence a s'affoiblir peu à peu , et a perdre insensiblement ce qu'elle avoit de ferveur et de courage pour les choses du ciel : les bons désirs et les saintes résolutions se dissipent et s'évanouissent ; les mauvaises inclinations se réveillent et se rallument. Enfin on vient a ne se plaire qu'a des choses vaines et inutiles; à avoir des emportemens de joie ridicules, et à tomber dans une honteuse nonchalance; et ce qui est encore pis, le désir de la vaine gloire, la colère , l'envie , l'ambition et tous les autres sentimens condamnables que l'on croyoit avoir entièrement étouffés, reviennent alors dans le cœur , et y portent le désordre et la corruption.
L'abbé Nil dit que l'oraison doit être le miroir des religieux. C'est, en effet, dans ce miroir qu'il faut que nous nous regardions tous les jours a loisir, pour y reconnoître nos défauts , et pour tacher d'y remédier : c'est dans ce miroir qu'il faut que nous considérions les vertus qui éclatent en Jésus-Christ ,
(i) Sine isto sludio omnis religio est arida , imperfecta et ad ruinam pronoplior. Bon. de prog. Relig. c. 7.
pour en parer et en embellir notre ame. Un religieux ne doit rien tant souhaiter , disoit saint François, que d'avoir la grâce de l'oraison ; car, sans cela, on ne peut espérer de faire aucun progrès dans le service de Dieu i) ; et avec cela , il n'y a rien que l'on ne puisse se promettre. C'est pourquoi saint Thomas d'Àqain disait (21, qu'un religieux sans l'oraison , etoit un soldat sans armes au jour d'une bataille; et saint Thomas de \ illeneuve avoit coutume de dire (3; que l'oraison étoit à l'âme ce que la chaleur naturelle est a TestomacComme sans cette chaleuril est impossible que les alimens profilent a l'homme, ni même qu'il vive; et qu'avec cette chaleur, ils se convertissent en un suc louable, qui se distribue dans toutes les parties du corps pour le besoin de ses fonctions; ainsi la vie spi rituelle ne peut subsister sans l'oraison. C'est l'oraison qui nous donne des forces pour satisfaire à toutes les obligations de notre profession , et pour recevoir comme nous le devons , 1rs occasions les plus fâcheuses : c'est elle qui nous fait digérer aisément toutes choses; c'est par elle que tout nous devient supportable et facile, et qu'il n'y a rien dont l'aine ne sache faire son profit. Enfin , si nous faisons un bon usage de l'oraison, nous
( 1) Gratia orationia viro religinso maxime desideranda Mt ; nullus v nim sioè va in Dei servitio fmetus sperari potest, S. Franc, tib. 2. consor. et p. 1. hist. Min. I. I. c. 77.
(*) S Th. 1 p. hift. S. Dom. I 3. c. 5j.
(3) S. Th. de Filtanovâ, r. 11. vilœ suce.
y trouverons un remède infaillible a toutes nos fautes , et un moyen assuré pour nous maintenir dans la vertu et dans la pureté de la religion. Car si d'aventure vous n'avez pas été fidèle à l'observation de vos règles ; si vous vous êtes émancipé en quelque chose; enfin si vous sentez que les passions qui étoient comme assoupies en vous, viennent à se réveiller, ayez recours aussitôt à l'oraison ; et , par la grâce de Dieu , vous y trouverez un remède prompt et salutaire a tout. Que si vous tombez dans le relâchement et dans la tiédeur pendant l'oraison même, c'est encore a l'oraison que vous devez recourir ; c'est elle qui vous remettra dans le premier état de ferveur où vous étiez : elle a des remèdes propres pour toutes sortes de maux , même pour les fautes qui se commettent dans l'oraison. C'est pourquoi ceux-là font une comparaison très-juste , qui disent que l'oraison est à l'égard de la vie spirituelle., ce que la main est h l'égard du corps. La main sert d'instrument à tout le corps en général , et a elle-même en particulier: elle travaille
Î>our la nourriture, pour le vêtement et pour es autres besoins du corps, et travaille aussi pour elle-même. Car si la main est malade , c'est la main qui la panse ; si la main est sale ; c'est la main qui la lave; et si la main est froide , c'est la main qui la réchauffe : enfin ce sont les mains qui font tout ; et il en est de même de l'oraison.