CHAPITRE XXV
Qu'outre les temj)s ordinaires desti?iés a F oraison^ il est a jjropos d'en prendre quelquefois encore d autres ^ pour y vaquer davantage.
Comme les gens du monde , outre les repas qu'ils font tous les jours pour satisfaire aux besoins du corps, se réjouissent quelquefois par des festins, où ils font meilleure chère qu'a l'ordinaire ; il est juste aussi qu'outre le temps que nous donnons chaque jour a l'oraison, qui est la nourriture ordinaire de nos amcs , nous fassions quelquefois des festins et des banquets spirituels , dans lesquels nos âmes n'ayant point leurs portions réglées , comme les autres jours, puissent se rassasier pleinement de l'abondance et de la douceur des grâces de Dieu. La nature même nous apprend à en user de cette sorte : car nous voyons qu'outre la rosée qui tombe ordinairement toutes les nuits , il pleut quelquefois des semaines entières sans discontinuer , afin que la terre étant ainsi abreuvée jusque dans le fond , les plus grandes chaleurs ni les plus grands vents ne soient pas ensuite capables de la dessécher. Tl faut donc , à cet exemple , choisir des temps dans lesquels , outre la rosée que nous attirons chaque jour sur nos âmes par la prière ordinaire , nous fassions tomber sur elle des pluies et des effusions de
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grâces si abondantes, que ni les occupations du dehors , ni les vents des tentations , ni les persécutions du monde ne puissent jamais les mettre a sec. C'est ainsi qu'en ont usé plusieurs saints et plusieurs prélats de l'Eglise (i) qui, laissant les occupations et les affaires, se retiroient souvent pour quelque temps dans des lieux écartés , afin de s'y adonner davantage a la prière et a la contemplation ; et nous lisons que saint Arsène avoit accoutumé de prendre pour cet effet tous les samedis , et d'y demeurer en oraison depuis le soir jusqu'au lendemain matin.
Mais cette pratique n'est pas seulement très-importante pour avancer dans la vertu , elle Test aussi pour ne reculer jamais en arrière , parce que la fragilité de l'homme est si grande, et l'inclination que nous avons au mal est si puissante, que quoique nous commencions quelquefois nos exercices spirituels avec beaucoup d'ardeur et de zèle , nous venons bientôt à nous relâcher peu a peu, et à nous démentir de notre première ferveur. Nous retournons a notre tiédeur et à notre lâcheté naturelle aussi aisément que l'eau chaude retourne à son premier état de froideur, dès qu'on la retire du feu : Car l'esprit de l'homme, dit l'Ecriture sainte , est encli?i au mal dès son adolescence (2) ; et c'est
(1) P. Francis. Arias, p. 2. del. aprove clùamiento espirilual. Tract. 5. do la oracion. c. 7.
(2) Sensus enim et cogitatio humani cordisin nialum prona sunt ab adolescentià suà. Gen. 8. 21.
une nation perverse , à qui la malice est naturelle (i). Ajoutons a cela qu'étant occupés, comme nous le sommes, les uns aux soins de l'étude, les autres aux emplois du dedans, les autres aux ministères et aux fonctions du dehors ; nous ayons par conséquent un besoin particulier de nous recueillir quelquefois dans la retraite. Car c'est un axiome parmi les philosophes , que tout agent souffre en agissant (2). Ainsi , quoique ces occupations soientbonnesetsaintes, cependant, de même qu'un couteau s'émousse à servir tous les jours , et que de temps en temps il est nécessaire de T aiguiser; de même nous nous émoussons dans une continuelle action : et nous nous relâchons du soin de notre avancement , en travaillant a celui de notre prochain. C'est pourquoi il importe extrêmement de faire de temps à autre quelque retraite, qui, nous dégageant de toutes sortes d'occupations , donne le loisir à notre ame de réparer la dissipation de ses forces , et d'en reprendre de nouvelles , pour continuer a agir. Car nous sommes plus obligés a nous qu'à notre prochain, et la charité bien ordonnée commence par soi - même.
Mais il importe même pour notre prochain , que nous en usions de cette sorte , parce que son progrès dépend du progrès de ceux qui sont employés au salut des âmes ;
(1) Quoniàm nequàm est Datio eorum, et naturalis mali-
lia ipsorum. Sap. 12. 10.
(2 ) m ne agens agendo repatitur.
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ainsi , loin qu'il y ait de la perte pour lui , quand nous prenons du temps pour nous, il en retire même du profit. CJest en quelque sorte laisser reposer des terres un an , afin qu'elles rapportent ensuite davantage ; ou pour parler avec le Père Avila, c'est ôter la meule d'un moulin , et la piquer de nouveau, pour la rendre plus propre à moudre le grain. Tant s'en faut donc que les occupations qu'on peut avoir soient une excuse légitime pour se dispenser de se recueillir ainsi quelquefois; qu'au contraire, plus on est occupé dans les affaires et dans les emplois , plus on a besoin de recourir au remède extraordinaire de la prière et de la retraite. Ceux qui voyagent sur mer, ont besoin de prendre port de temps en temps , pour se rafraîchir; de même , ceux qui sont embarqués dans des emplois extérieurs pour le salut du prochain , et qui sont continuellement au milieu de tant de périls qui se rencontrent sur la mer du monde , ont besoin d'aborder souvent au port de la solitude et de la retraite , afin d' y prendre quelque rafraîchissement spirituel et d'y faire provision de ce qui leur est nécessaire pour la continuation de leur voyage. Nous avons un exemple de cette conduite dans l'Evangile. Jésus-Christ avoit envoyé ses apôtres en divers endroits pour prêcher ; et lorsqu'ils furent de retour de leur mission , et qu'ils en eurent rendu compte au Fils de Dieu : Venez , leur dit- il,
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à V écart dans un lieu désert , et vous reposez un peu ( i). Que si le Sauveur du monde donna ce conseil à ses apôtres , et s'ils eurent besoin de retraite et de repos , a combien plus forte raison devons-nous croire qu'il nous est nécessaire.
Ceux qui ont écrit de Y oraison , en parlent très-bien,, quand ils disent qu'elle est à l'ame ce que le sommeil est au corps ; aussi nous est-elle désignée dans l'Ecriture par le sommeil : Je dors et mon cœur veille (2). Je vous conjure , filles de Jérusalem , de ne point éveiller ma bien-aimée , jusqu'à ce qu ellemême le veuille (3). Pour expliquer davantage cette comparaison, ils disent que comme le corps se délasse et se rétablit dans le sommeil, de même l'ame se repose dansl'oraison, et y reprend de nouvelles forces pour servir Dieu ; et que comme sans le sommeil , quelque bonne nourriture qu'on pût prendre, on ne laisserait pas de s'affoiblir, et d'être en danger de perdre l'esprit, aussi sans le sommeil spirituel de l'oraison , quelque saintes que soient les occupations extérieures , l'ame deviendroit foible et malade, et seroit même en danger de se perdre. C'est pour cela que l'Epoux ne veut pas que l'on éveille sa bienaimée, qu'elle ne le veuille elle-même : car
v. (1) Venite seorsùm in desertum locum , et requiesciîe * pusillùm. Marc. 6. 5i.
(2) Ego dormio, et cor meum vigilat. Cant. 5. 2. (3) Adjuro vos , fîliae Jérusalem , ne suscitetis , neçue vigilare faciatis dilcctam , donec ipsa relit. Cant. 8. 4*
de l'oràison. i(35
il est fâcheux d'être éveillé de son sommeil parle bruit; mais il est agréable de s'éveiller de soi-même , lorsque le corps a pris tout le repos qu'il lui faut, et que toutes les fumées qui étoient montées au cerveau , sont entièrement dissipées. Dieu ne veut donc pas qu'il y ait rien au-dehors qui éveille l'âme , lorsqu'elle dort du sommeil de l'oraison; mais il veut que quand elle s'est assez reposée , elle s'éveille d'elle-même , et s'exerce aux emplois de la charité , parce qu'elle y est alors bien plus propre , qu'elle n'y étoit auparavant.
Quoique généralement il soit toujours trèsimportant de s'appliquer en quelque temps que ce soit à l'oraison, et qu'on ne le puisse faire trop souvent ; il y a cependant des conjonctures et des occasions où il est plus particulièrement nécessaire de s'y adonner. Quand on voit , par exemple , que l'on commence a se relâcher dans ses exercices spirituels , et quon n'en retire plus le fruit qu'on devroit ; quand on s'aperçoit qu'on n'a plus la même exactitude pour l'observation des règles, et que l'on ne prend plus garde aux petites choses , quand on sent qu'on n'a pas assez de recueillement intérieur, et qu'on est trop dissipé au-dehors, et trop rempli des affaires dont on se mêle. Il est bon encore, lorsque l'on voit que Ton ne sauroit se vaincre tout-afait sur quelque chose , de faire une retraite de quelques jours , pour achever d'en venir a bout parle moyen de l'oraison ; car alors il
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pourra se faire, qu'en un moment, on obtiendra de Dieu plus de grâce et plus de force pour se mortifier et pour se vaincre soi-même, que Ton auroit pu en obtenir en plusieurs jours parla pratique des exercices ordinaires. On aura été très-long-temps a ne faire presque autre chose que tomber et se relever , et par le moyen d'une retraite de quelques jours , il arrivera tout d'un coup , qu'on se sentira désabusé de ses erreurs , affermi dans ses bons sentimens , et absolument résolu a changer de vie. Car après tout , il n'y a point de doute que d'être quelque temps seul a conférer avec soi-même et avec Dieu , c'est une bonne disposition pour obtenir de lui qu'il parle à un cœur , et qu'il lui fasse de grandes grâces. Le solitaire s'assiéra , dit le Prophète , et gardera le silence > parce quil sJ est élevé au-dessus de lui-même (i). On s'élève donc au-dessus de soi-même par le moyen de la retraite , et on devient un autre homme. Aussi est-il arrivé par-là autrefois des changemens extraordinaires : Et la main du Seigneur ri est point raccourcie (2); sa puissance n'est point diminuée : c'est pourquoi il ne faut jamais se décourager , ni rien négliger de ce qui dépend de nous. Que savez-vous ce que Dieu opérera dans votre ame pendant la retraite? Peut-être est-ce a quelqu'un des exercices que vous y
(1) Sedebit solitarius, et tacebit quia levavit super se. Thren, 3. 28.
(2) Ecce non est abbreviata manns Domini. Is. 09. 1»
ferez qu'il a attaché votre progrès et votre perfection. Outre cela , il n'est pas moins nécessaire , pour le bon état de l'ame , de se reti» rer de cette sorte après de longs voyages , ou de grands emplois dans lesquels on aura été fort dissipé , qu'il est nécessaire pour la santé du corps , et pour le rétablissement de ses forces de se conserver plus soigneusement que de coutume, après qu'une longue maladie les a épuisées. Il est bon encore, parla même raison , quand on est près d'être engagé dans de semblables occupations , de se précautionner auparavant de cette sorte , pour faire ensuite les choses avec plus de pureté d'esprit , et se gâter moins dans le commerce du monde. Les remèdes qui détournent les maladies sont meilleurs que ceux qui les guérissent : cJestpourquoisaint Ignace recommande a tous les supérieurs, qu'avant que d'entrer en charge, ils fassent une retraite de quelques jours , pour ne vaquer pendant ce temps-là qu'aux exercices spirituels. Il est très-a-propos aussi de faire la même chose , quand on est sur le point d'être employé à quelque mission qui doit être longue ; et Jésus -Christ lui-même nous en a donné l'exemple (1) , lorsqu'avant que de commencer a prêcher, il se retira quarante jours dans le désert. C'est encore un temps très-propre à cela que le temps des afflictions , soit que ces afflictions ne rgaredent que nous en particulier, soit qu'elles regardent toute la Com- (0 ftlatth, 4. 1.
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pagnie , ou toute l'Eglise en général : car c'est une pratique ordinaire dans l'Eglise , de recourir a l'oraison , à la pénitence et a la mortification , pour apaiser la colère de Dieu , et pour attirer sa miséricorde et ses grâces.
Toutes ces sortes de rencontres peuvent nous donner occasion de nous recueillir dans la retraite; mais qu' est-il nécessaire de chercher des occasions? Notre propre besoin et notre propre intérêt nous en fournissent assez: c'est pourquoi il ne faut pas du moins qu'il se passe jamais une année, sans que nous prenions ces sortes de vacations spirituelles , ou quand nous les prendrons , il faut que ce soit tout de bon, et avec un ferme dessein d'en profiter; car unechose aussi importante quecellelà. ne doit jamais se faire superficiellement , ou par manière d'acquit et par bienséance.
Ce moyen , au reste , a été donné de Dieu particulièrement à la Compagnie, non-seulement pour notre propre avancement dans la vertu , mais aussi pour celui de notre prochain. C'est ainsi qu'il en en est parlé dans les bulles de notre institution; et saint Ignace le recommande principalement aux prêtres , afin, dit-il , qu'ils se rendent adroits h manier ces sortes d'armes spirituelles , qui par la grâce de Dieu sont reconnues pour être trèspropres a ranger beaucoup de monde à son service (i). Ce fut par ce moyen que Dieu
(i) Ut in hoc armorum spiritualinm génère tractando, quod Dei gratià , ad ipsius obsequiuru tantoperè confrrre cernitur , dexteritatem habere possint. 4. p. Const. c. S. §. 5. Regàt. 7.
Sacerdotu m.
DE l'oRAlSOX. jgQ
attira à lui notre bienheureux fondateur et ses compagnons ; c'est par ce moyen qu'il en a attire encore beaucoup d'autres, et on a vu éclater des effets si merveilleux de sa erâce dans tous ceux qu'il a conduits par cette voie' que nous devons espérer qu'en la suivant il nous assistera aussi de même , et nous comblera de ses faveurs.
J'ajoute a tout ce que j'ai dit une autre remarque très-considérable , et qui doit nous exciter extrêmement à embrasser ces exercices : c'est la grâce que Paul V accorda à tous les religieux en général, dans la bulle qu il fit expédier en Tan 1606, le z3 de mai dans laquelle il donne indulgence plénière et remission de tous péchés à tous les religieux de quelque ordre que ce soit, qui se retireront pendant 1 espace de dix jours, pour vaquer à ces exercices spirituels. Cela nous montre que e estime en faisoit ce grand pape, et quelle est celle que nous en devons faire ; et afin que tout le monde puisse en être mieux instruit, par les propres paroles delà bulle je les ai insérées ici, après les avoir fidèlement traduites; elles sont telles : Quant a ceux qui avec la permission de leurs supérieurs , quittant toutes sortes d'affaires, et se retirant pendant dix jours dans leurs cellules , ou dans quelque autre lieu séparé du commerce et de la conversation des hommes , s'occuperont durant ce temps-là, à la lecture des saints livres, et a d'autres exercices spirituels , pn>
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près a exciter les cœurs à la piété , en y mêlant souvent des méditations sur les mystères de la foi, sur les bienfaits reçus de Dieu , sur les quatre fins de l'homme , et sur les souffrances de Jésus-Christ, ou quelques prières, soit jaculatoires, soit vocales , et en s 'appliquant du moins deux heures par jour a l'oraison mentale ; et qui après avoir fait dans le même temps une confession générale de toute leur vie , ou de toute l'année, ou seulement une confession ordinaire, recevront le saint sacrement de l'eucharistie , ou célébreront la messe ; toutes les fois qu'ils pratiqueront quelqu'un de ces exercices , nous leur accordons miséricordieusement, dans le Seigneur , indulgence plénière et rémission de tous leurs péchés (i).
(1) lis vcrô qui de suorum superiornm licentiâ à negotiis per decem dies alieni , in cellà commorabuntur, aut ab aliorum conversatione separati, in piorum librorum , et aliarum rerura spiritualium animos ad devotionem, etspiritum incendentium lectionibusoperam suamdederint, addendo sappèconsiderationes et meditationes mysteriorurn fidei cailm/icae, divinornm beneGciorum , quatuor novissimorum , Passionis Domini Jesu Christi , et aliorum exercitiorum , orationum îaculatoriarum , aut \ocalium : saltem per duas horas , in dieni et noctem orationibus rnentalibus sese exercendo , faciendo eodem tempore confessinnem generalem , aut annualem, vel ordinariam , sanclissimum eucharistiae sacramentum sumpserint, aut missam celebraverint , quoties pro quolibet prœdictorum exercitiorum, pleuariam similiter omnium peccatorum suorum indulgentiam et remissionem misericorditer concedimus. Bull, faut Y. an. 1606.