CHAPITRE XXVI
€)u fruit qiie nous devons recueillir de ces retraites.
Nous devons nous proposer principalement trois choses dans les exercices spirituels. La première est d'avoir soin de nous bien acquitter de celles que nous faisons tous les jours ;tout notre avancement et toute notre
J)erfection, comme nous l'avons dit en son ieu , dépendent de les bien faire. Car il ne faut pas s'imaginer que les exercices ne soient institués qu'afin que l'on soit huit ou quinze jours en retraite, à vaquer continuellement a l'oraison; ils sont établis, afin qu'on s'y accoutume à bien faire l'oraison, à bien s'acquitter de son examen , a entendre ou a célébrer la messe avec ferveur , a réciter l'office divin avec dévotion , a profiter de la lecture spirituelle, et ainsi du reste. C'est pour s'exercer à tout cela , par plusieurs actes, et pour contracter l'habitude de s'en acquitter comme il faut , que Von abandonne toutes les autres occupations pour un temps ; et c'est pour la même fin que saint Ignace veut (i) que pendant tout le temps des exercices, qui est ordinairement d'un mois , quand on les fait de suite, tous les examens particuliers se fassent
(1) Lib.exer. spir.în add, 1. hebd, nott ^ et in 2. hebd. m 5, et htbd% 3. notabili.
sur la manière dont on s'acquitte de ces exercices , sur le soin qu'on apporte à. observer les règles qu'on y doit suivre, et sur les fautes que Ton y commet; et il recommande cela plusieurs fois, comme une chose dont il connoissoit l'importance et l'utilité. Mais ce n'est pas seulement dans les exercices spirituels , comme dans ce qui donne l'ame et la force k tout le reste , qu'on doit essayer de profiter durant la retraite; il faut que le fruit s'en étende jusque sur les occupations extérieures, et en tirer du secours pour s'acquitter mieux de sa charge et de son ministère dans la suite, et pour observer plus exactement ses règles. Ainsi l'avantagequ'on doit recueillir des exercices ne regarde pas simplement le temps dans lequel on s'y applique ; il regarde principalement l'avenir, et c'est dans la conduite qu'on tient au sortir de là, que l'on reconnoît le profit que l'on y a fait.
La seconde chose que nous devons nous proposer dans nos exercices , est de nous vaincre et de nous mortifier sur les imperfections et sur les défauts auxquels nous sommes les plus sujets. Que chacun examine en quoi il manque le plus souvent , et en quoi il donne plus d'occasion de chute et de scandale a ses frères : qu'il s'applique principalement à s'en corriger ; et il se sera très-bien acquitté de ses exercices , puisque c'est là lenr fin principale. Le titre que saint Ignace leur a donné , le marque expressé-
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ment , car il les appelle , Méditations spirituelles pour se vaincre soi-même > et pour diriger tous ses sentimens et toute la conduite de sa vie au plus grand service de Dieu. C'est pourquoi il faut pendant ces retraites s'attacher tellement à se réformer, qu'on n'en sorte que tout-a-fait changé en un autre homme (i), comme disoit Samuel à Saiil, et en un homme parfait (2) , comme dit saint Paul ; et pour cela il faut que l'on s'aperçoive de ce changement k vos actions. Il faut qu'on voie que, si auparavant vous aimiez à vous dissiper l'esprit et a perdre le temps en des entretiens et en des choses frivoles , vous aimez alors le silence, le recueillement; si auparavant vous ne songiez qu'à vos aises et a vos commodités, vous ne cherchez plus que la mortification et la pénitence ; si auparavant vous disiez des paroles piquantes k vos frères, vous ne leur parlez plus qu'avec douceur ; et qu'enfin si auparavant vous vous relâchiez de l'observation des règles , et si vous négligiez les petites choses , vous êtes devenu très-fidèle dans les moindres , très-exact et très-soumis & suivre ponctuellement tout ce qui vous est prescrit , et si appliqué à votre devoir , que par la miséricorde de Dieu , il ne vous arrive plus de commettre aucune faute de propos délibéré. Voila ce qu'il faut avoir gagné sur soi dans la retraite; car si on en
<i) Et mutaberis in virum alium. 1. Beg. 10. 6. (2) In virum perfcctum. Ad Eph. 4. i3«
sort de même qu'on y est entré , et qu'on en rapporte tout ce qu'on y a apporté de défauts et d'imperfections , de quoi servent tous les exercices qu'on y a faits ?
Saint Àmbroise ( i) raconte une chose que nous pouvons bien raconterapreslui.il dit qu'un jeune homme ayant été extrêmement débauché, eut occasion de faire un long voyage, dans lequel il changea entièrement de vie. A son retour dans la ville d'où il étoit, il rencontra par la rue une femme avec qui il avoit long-temps entretenu un commerce déshonnête, et ayant passé auprès d'elle sans la saluer, elle, fort étonnée, et croyant qu'il ne l'eût pas reconnue, l'aborda, en lui disant qu'elle étoit une telle. Je le vois bien , lui répondit-il ; mais moi, je ne suis plus un tel. C'est qu'il étoit si changé, qu'il étoit de- Tenu un autre homme. Nous devons changer de même, afin de pouvoir dire avec l'Apôtre: Je vis ; mais de manière que ce ?i est plus moi qui vis , c'est Jésus-Christ qui vit en moi (2). Et c'est de ce changement bienheureux , dit saint Àmbroise , que le Sauveur a parlé , quand il a dit : Si quelqu'un me veut suivre , quil se renonce lui-même (3). Car c'est se renoncer soi-même , ajoute ce Père , que de se changer en un autre homme, et de
(0 S.Ambr. lib. 2, de Pœnitent.
(2) ^ ivoautem , jàm non ego, vivit verô in rue Christus. Ad Gai 2. 20.
(3i Si quis yult post me venire, abneget semetipsum. Matth. 16. 24.
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tâcher de n'être pas celui que l'on avoit accoutumé d'être. Lorsque saint François de Borgia accompagna le corps de l'impératrice Isabelle à Grenade (i), Dieu lui fit la grâce de le désabuser tellement des vanités de la terre, par le moyen de ce spectacle de mort, qu'il avoit continuellement devant les jeux , qu'étant retourné a la cour , il disoit qu'elle lui paroissoit toute changée. C'est qu'en effet il étoit changé lui-même , depuis que Dieu l'avoit éclairé ; et c'est ainsi que nous devons être changés au sortir de nos exercices , si nous y faisons un bon usage des lumières et des grâces que Dieu a coutume d'y communiquer.
La troisième chose qu'il faut y envisager, et qui n'est qu'une suite de la seconde , est l'acquisition delà vertu qui nous est la plus nécessaire. Car on ne déracine les vices que pour planter les vertus ; et deux moyens principalement, comme dit un saint homme (2) , servent à l'avancement spirituel. L'un , qui est celui dont nous venons de parler, est de faire effort pour se détourner des vices auxquels on a le plus de penchant , l'autre est de s'appliquer avec ardeur à obtenir la vertu dont on a le plus besoin , et c'est de quoi il est maintenant question. Aussi le directoire des exercices (3), parlant de la conduite qu'on y doit tenir pendant le temps
(1) Lit. 1. c. S vilœ P. Franc. deBorgia.
(2) Thom. à Kemp. de lm.it. Chr. Lib» i. c, <t5.
(3) Direct. exer> spir. c. 6.
de la retraite, dit qu'il ne faut pas consumer toute la première semaine a la pratique du premier moyen ; mais qu'il suffit d'y employer deux ou trois jours, afin qu'il y ait lieu de passer ensuite à quelques autres moyens qui puissent nous élever a uneplus grande perfection. Entreceux quiy sontmarquéscomme les plus propres pour cet effet , un des plus importans est de prendre de temps en temps quelqu'une des règles principales , dans lesquelles il semble que toute la perfectionqu'on peut désirer est renfermée : par exemple , la règle lui dit (i) , que de même que les gens du siècle aiment et recherchent avec ardeur les honneurs , l'estime et la réputation du monde ; de même nous devons aimer et rechercher ardemment tout le contraire. Prenez à cœur, dans le temps de votre retraite , de parvenir a un tel desré d'humilité, que les mépris , les affronts , les injures et les faux témoignages vous donnent autant de joie que les honneurs et les louanges en donnent aux gens du monde; et de cette sorte,, vous mettant au-dessus des tentations qu'on a ordinairement de vouloir être estimé , Tua pour son érudition , l'autre pour la dignité de sa charge, et l'autre pour l'importance des affaires auxquelles il est employé , vous surmonterez un grand obstacle a votre avancement spirituel. Appliquez-vous une autre
(0 KeS- ll- summ.
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fois à bien pratiquer la règle qui veut (i) que nous nous portions toujours a servir Dieu, à lui plaire purement pour l'amour de lui, et plutôt en reconnoissance des bienfaits dont il nous a prévenus , que par la crainte des peines ou par l'espoir de la récompense. Tâchez d'épurer tellement votre intention, que vous ne cherchiez votre intérêt en aucune chose , ni dans les petites , ni dans les grandes , ni dans les temporelles , ni dans les éternelles ; mais que dans les unesetdans les autres vous ne souhaitiez que la seule volonté et la seule gloire de Dieu, et que vous oubliant vous-même, vous n'établissiez qu'en cela seul toute votre satisfaction. Attachez-vous une autre fois à acquérir en toutes choses une si parfaite conformité à la volonté de Dieu, que de quelque nature que puissent être celles qui vous arriveront, et de quelque part qu'elles vous puissent arriver, vous les receviez toujours toutes comme venant de sa main. Enfin, quelque vertu et quelque perfection que vous vous proposiez d'acquérir dans votre retraite (car on peut jeter la vue également sur toutes , selon le besoin que chacun sent qu'il a de l'une ou del'autre), ne cessez point que vous ne soyez venu a bout de votre dessein.
(i) 17. summar.