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CHAPITRE XXVIII

De la lecture spirituelle , de quelle importance elle est , et des moyens de la pouvoir faire avec fruit.

La lecture spirituelle est d'un grandsecours pour l'oraison ; et c'est pour cela que l'Apôtre écrivant à Timothée , lui recommande de s'appliquer à la lecture (2). Saint Athanase estime qu'elle est si nécessaire a celui qui veut marcher dans la voie de Dieu , que

(1) 3. Part, irait. 7.

(a) Attende lectioni. 1. ad 77m. 4- ™-

iS4 PART. I. TRAITÉ Y. CHAP. XXVIII.

dans une exhortation qu'il fait aux religieux: Vous ne verrez personne , dit-il , être véritablement attaché au service de Dieu , qui ne soit adonné aussi a la lecture (i). On ne peut ni l'embrasser , ni l'abandonner sans en recevoir du profit ou du préjudice. Saint Jérôme témoigne aussi l'estime qu'il en fait, lorsqu'écrivant à Eustochium : Que le sommeil , lui dit-il , ne vous surprenne qu'enlisant, et ne tous endormez que sur TEcriture-sainte (2). Enfin tous les Saints en général nous la recommandent ; etl'expériencenous en montre assez l'utilité, puisque les histoires sont pleines de conversions merveilleuses que Dieu a opérées par cette voie.

Les instituteurs des religions , fondés sur la doctrine de l'Apôtre , et sur l'autorité et l'expérience desSaints,ont tellement reconnu l'importance et l'utilité de cet exercice, qu'ils en ont tous ordonné la pratique à leurs religieux. Humbert dit (3) que saint Benoît ne se contenta pas d'avoir prescrit un temps pour y vaquer chaque jour, mais qu'il ordonna encore, qu'à l'heure qui y étoit destinée , deux des plus anciens religieux fissent la visite par tout le monastère , pour découvrir s'il n'y avoit point quelqu'un, ou qui se dispensât de la lecture , ou qui en détournât les autres.

(0 Sine legendi studio nemineui ad Deum intentum vi- <3eas. Athanas.exhort. ad. Rclig.

(3) ïenenti codiceru somnus obrepat, et cadeotem facieni pagina sancta snscipiat. Hier. ep. ad, Eust.

(3) Humbert us in Prolog.

de l'oraison. i85

Par-là on peut voir quelle étoit l'estime que ce grand Saint en faisoit , et Ton peut aussi remarquer en passant que les visites qu'on a coutume de faire tous les jours parmi nous , pour les exercices spirituels , ont leur fondement sur la doctrine et sur l'expérience des Saints les plus anciens. Il vouloit, au reste, que le religieux qui seroit ainsi surpris en faute , fût corrigé doucement la première et la seconde fois; mais que s'il retomboit après cela , on en fît une punition si sévère, qu'elle pût servir d'exemple aux autres. Nous avons dans la Compagnie une règle de la lecture spirituelle , qui dit (i^ : Que deux fois le jour tous les religieux emploient le temps qui leur sera ordonné a l'examen de leur conscience , a l'oraison, a la méditation et à la lecture, et qu'ils s'y attachent avec toute l'application possible dans le Seigneur ; et c'est le soin du supérieur et du préfet des choses spirituelles , de prendre garde que chacun y donne tous les jours un temps convenable. Enfin la lecture spirituelle est en usage parmi tous ceux qui font profession de piété ; c'est pourquoi,, sans nous étendre davantage sur ce sujet , nous nous contenterons de faire ici quelques remarques , qui peuvent en rendre la pratique plus utile.

Saint Ambroise nous exhortant a nous appliquer le plus que nous pouvons à l'oraison et à la lecture spirituelle : Pourquoi,

(0 Regut, i . Comm.

dit-il , n'employez-vous pas à la lecture tout le temps que vous passez hors de l'église. Pourquoi ne retournez-vous pas voir Jésus- Christ ? Pourquoi ne lui parlez-vous pas , et pourquoi nel'écoutez-vous pas? Nous lui parlons quand nous sommes en oraison , nous l'écoutons quand nous lisons la Sainte Ecriture (i). Que ce soit ici le premier moyen dont nous nous servions , pour profiter de la lecture spirituelle. Soyons persuadés quec'est Dieu qui nous y parle; et qui nous dit ce que nous y lisons. Saint Augustin nous donne le même avis , quand il dit: Lisez l'Ecrituresainte , de manière que vous vous souveniez toujours que toutes les paroles qui y sont , sont autant de paroles de Dieu , qui veut , non-seulement qu'on sache sa loi , mais aussi qu'on l'accomplisse (2).

Ce qu'il ajoute ailleurs sur ce sujet, nous fournit un autre moyen très-utile, et des réflexions très-pieuses. Les Ecritures-Saintes , dit-il (3), sont comme des lettres qui nous viennent de notre patrie.Lisons-les donc avec le même empresse aient qu'auroit un homme qui en recevroit de son pays , dont il seroit éloigné depuis très-long-temps. Lisons-les,

(0 Cur non il la tempora , quibus ab ecclesiâ vacas, lectioni impendas?Cur non Christnm revisa?, Christum alloquaris , Christum audias ? U!um alloquimur, cùm oramus; illum audimus , cùm divina legimus oracula. Am. I. i. cfilc. c 20.

(2) Ità scripturas sanctas lege. , ut semper œemineris Dei illa verba esse , qui legem suam non soîùm sciri , sed etiam impleri jubet. Aug. ep. 145. ad Virg. Dem.

(3; Divinae scripturae quasi litterœ de patriâ nostrâ sunt, Jd, ser. 56. ad fratres in erem.

DE L'ORAISON. i$n

pour voir quelles nouvelles elles nous apportent du ciel , qui est notre véritable patrie ; pour voir ce qu'elles nous disent de nos pères , de nos frères et de nos amis qui y sont ;pour voir ce qu'elles nous racontent d'un lieu où nous désirons tous passionnément d'aller.

Saint Grégoire ( i ) , écrivant sur cette même matière, dit que la Sainte-Ecriture est comme un miroir qu'il faut que nous mettions devant les yeux de notre ame , pour y voir notre intérieur , et où il nous est aisé de connoître ce que nous avons de bon ou de mauvais , et combien nous sommes proches ou éloignés de la perfection. Car tantôt elle nous raconte les faits admirables des Saints, afin de nous exciter à les imiter, et afin que la vue de leurs victoires et de leurs triomphes soutienne notre courage dans les tentations et dans les souffrances; tantôt elle nous parle de leurs chutes, afin que, comme d'une côté, nous savons ce que nous devons suivre , de l'autre nous apprenions ce que nous devons éviter. Tantôt elle nous représente un Job , dont la vertu croît parmi les tentations , comme l'écume parmi les vagues de la mer ; et tantôt elle nous montre un David , qui succombe à la première attaque. La constance de l'un sert a nous fortifier dans les plus rudes épreuves ; et la fragilité de l'autre nous enseigne à avoir tcupurs une humble

(i) Greg. 1.2. Mor.c. i.

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crainte au milieu des prospérités et des consolations de la grâce ; à ne présumer jamais de nous-mêmes , et à marcher toujours avec toute la précaution possible. Saint Augustin dit la même chose que saint Grégoire : Vous ferez , dit-il, un très-bon usage de l'Ecrituresainte , si vous vous en servez comme d'un miroir, afin que votre ame s'y regardant, y corrige ce qu'elle a de mauvais , et y perfectionne ce qu'elle a de bon (i).Et ce que l'un et l'autre disent de la lecture de l'Ecrituresainte , peut s'appliquer à toute sorte de lecture spirituelle.

Mais pour entrer davantage dans le détail de la méthode que nous devons y observer , il faut remarquer que pour tirer du profit de cette sorte de lecture , on doit la faire, non pas à la hâte , comme qui liroit quelque chose pour le simple divertissement de l'esprit , mais a loisir et avec une extrême application ; car de même que les pluies d'orage ne pénètrent point la terre , et ne la rendent point fertile , et qu'il n'y a que les pluies douces et continues qui produisent cet eifet ; de même pour que la lecture pénètre et s'imbibe dans le cœur , il faut qu'elle se fasse avec attention et avec tranquillité. Il est même bon (2), quand on trouve quelque

(1) Optimè uteris lectione divinâ , si tibieam adhibeas speculi vice , ut ibi velut imaginem suam anima respiciat , et vel fœda quaeque corrigat, vel pulchra plus omet. Aug. cp. i43. ad Vit g. Dem.

(2) Bern. ep. ad frat. de monte Dei, et in specul. Mou.

passage plus touchant, de s'y arrêter un peu plus que sur les autres, et de faire une pause pour penser à ce qu'on a lu , et pour émouvoir sa volonté' , ainsi qu'on le pratique dans la méditation.

Ce n'est pas que dans la lecture il faille donner à cela autant de temps qu'on en donneroit dans la méditation, où les choses veulent être examinées" et dirigées plus à loisir; mais il faut au moins y en donner à proportion; et c'est ce quenousconseillent les Saints, quand ils disent que nous devons faire en lisant , ce que font les oiseaux en huvant : ils boivent à plusieurs reprises, et toutes les fois qu'ils boivent , ils lèvent la tête au ciel.

On voit par-là combien il y a de rapport et de ressemblance entre la lecture et l'oraison. En effet , il y en a tant, que lorsqu'on veut former quelqu'un à l'oraison , et qu'il est nécessaire de l'y préparer peu à peu , pour s'accommoder à son génie , la première chose qu'on lui conseille , est de lire quelques livres de piété , et de faire des pauses de temps en temps en lisant ; et il arrive souvent que par ce moyen Dieu l'élève jusqu'à l'exercice de l'oraison mentale. On conseille aussi a ceux qui n'ont pas de facilité pour l'oraison, et qui désespèrent d'y pouvoir réussir , à cause de leurs distractions continuelles , de joindre la lecture à l'oraison , enlisant par reprises, et méditant à chaque fois sur ce qu'ils ont lu; car Vespritétant ainsi recueilli etfixé parles choses

IQO PART. I. TRAITÉ V. CHÀP. XXVIII. .

qu'on lit, n'a pas tant d'occasions de se dissiper de côté et d'autre, que lorsqu'il est entièrement libre , et que les sens ne sont arrêtés par aucun objet.

Cette facilité de lire et de prier tout ensemble , est sans doute ce qui a porté les Saints a faire tant d'estime de la lecture , qu'ils lui donnent presque autant de louanges qu'à l'oraison même ; car ils disent (i) que la lecture est la nourriture spirituelle de l'ame ; qu'elle la rend forte et constante contre les tentations ; qu'elle lui inspire de saintes pensées et des désirs ardens pour le ciel ; qu'elle éclaire l'entendement ; qu'elle échauffe , allume et embrase la volonté ; qu'elle console de tous les ennuis et de toutes les afflictions du siècle , et qu'elle produit la joie véritable, spirituelle, et selon Dieu.

Saint Bernard nous donne un autre avis pour bien profiter de la lecture spirituelle. Que celui , dit-il , qui se met à lire , ne cherche pas tant à apprendre les choses de Dieu, qu'a les goûter {2) ; car la simple connoissance de l'entendement est sèche et stérile, si elle n'échauffe la volonté et n'excite en elle cette ferveur qui rend la lecture fructueuse , et qui en est véritablement la fin. Cet avertissement au reste est très-important ; car il y a beaucoup de différence entre

(1) S. Ephr. serm -, Chrys. hom. 10. sup. Gènes. Aug, ser. 58. adfrat. în erem.

(2) Si ad kgendum accédât , non tàm quaerat scientiam quàm saporem. Bern, in spect. Monach.

DE L ORAISON. igi

lire pour apprendre, et lire pour profiter dans la vertu ; entre lire pour les autres , et lire pour soi. L'un est une pure étude, l'autre est une nourriture spirituelle : de manière que , si en lisant vous ne vous attachez qu'à savoir les choses , ou qu'à en tirer de quoi pouvoir instruire les autres , ce n'est pas une lecture spirituelle que vous faites pour votre avancement , c'est une étude que vous faites pour autrui. Il y a d'autres temps pour cela: Toutes choses ont leur temps (i); celui de la lecture spirituelle ne doit pas être employé à l'étude, il ne doit être employé qu'à ce que nous venons de dire.

C'est par cette même raison que les Saints recommandent (2)qu'on ne lise pas beaucoup de choses de suite, de peur qu'une longue lecture ne lasse et ne fatigue l'esprit, au lieu de le fortifier; et ce conseil qui est très-bon pour tout le monde , est particulièrement trèsnécessaire pour ceux qui s'imagi nent qu'il n'y a qu'à dévorer beaucoup de livres. Comme la nourritureducorps ne dépend pas delà quantité des alimens , mais de la bonne digestion qui s'en fait, aussi la nourriture de l'ame ne dépend pas de lire beaucoup; elle dépend de bien approfondir et de bien digérer ce qu'on a lu. Et parce que les matières difficiles fatiguent plutôt qu'elles n'édifient, et tarissent la dévotion au lieu de l'augmenter, ils veulent

(1) Omnia tempushabent. Eccl. 3. 1.

(2) S. Ephr.serm. 7. Bern, ep. ad / rat. de wonteDei,

aussi que la lecture spirituelle sefassedechoses simples et aisées , et où il y ait plus de sentimens de piété, que de profondeur de doctrine. Hugues de Saint Victor dit(i) à ce sujet qu'un serviteur de Dieu fut averti, en révélation, de quitter toute sorte de lecture épineuse , et de ne s'attacher qu'à lire la Vie des Saints , ou d'autres livres de même nature, et qu'il fit par ce moyen de grand progrès dans la piété.

S.Bernard nous enseigne encore plus particulièrement ce que nous devons observer à ce sujet. Il faut, dit-il, avoir soin de tenir dans sa mémoire quelque passage de ce qu'on lit chaque jour, pour mieux le digérer ensuite,et l'examiner plusieurs fois, en le rappelant souvent dans son esprit; et ce doit être quelque trait qui convienne a la résolution qu'on a faite , qui soit propre a fortifier les bonnes intentions que l'on a, et qui puisse empêcher l'esprit de se dissiper à d'autres pensées (2). Comme nous ne mangeonspasseulementpour employer à manger, le temps que nous y donnons ; mais que nous mangeons , afin que la nourriture que nousprenons alors puisse nous soutenir tout le long du jour ; aussi nous ne devons pas nous appliquer à la lecture , qui

(1) Hug. de S. Fiel. lib. 5.erttd. Did. c. -.

(2) Sed et de quotidianà lectione aliquid quotidiè in ventrem mémorise dimittendum est , quod fideliùs digeratur , et rursùs revocatum, crebriùs ruminetur , qnod proposito conveniat , quod inlentioni profîciat, quod detineal animum , ut aliéna cogitare non libeat. Bern.ep. ad frai, démonte Dei.

DE L'ORAISON. ig3

est la nourriture spirituelle de notre ame , seulement afin de bien employer le temps que nous choisissons pour lire ; mais nous devons nous y attacher alors , pour en faire ensuite notre profit tout le reste de la journée. Il sera d'une très-grande utilité pour cet effet , d'élever notre esprit a Dieu , avant que de commencer a lire , et de lui demander la grâce de faire une lecture fructueuse , une lecture qui pénètre dans notre cœur , qui s'y attache , qui le fortifie , et qui nous rende plus ardens à la vertu, plus désabusés de toutes les choses du monde, et plus fermes dans toutes celles qui regardent notre avancement et notre perfection. C'est ainsi qu'en usoit le grand saint Grégoire, qui ne se mettoit jamais à la lecture , sans s'y être préparé par l'oraison , et sans avoir dit ce verset du Psalmiste : Retirezvous de moi j esprits malins, et j'approfondirai les commandemens de mon Dieu (i).

Mais afin que nous concevions encore une plus haute estime de la lecture spirituelle, et que nous ayons plus d'envie de nous y donner , les Saints la comparent à la prédication de la parole de Dieu , et disent qui si la lecture n'a pas toute la force et toute l'énergie que la vive voix peut avoir , elle a d'ailleurs beaucoup d'autres commodités \ que la vive voix des prédications n'a pas. Premièrement , il n'est pas si facile

(1} Declinate à me, maligoi, et scrutabor mandata Deï mei. Ps. 118. 1 1 5.

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d'avoir en tout temps un prédicateur, que d'avoir en tout temps un bon livre. Secondement , ce qu'un prédicateur dit de meilleur, passe vite , et ainsi ne peut pas faire tout son effet; mais on peut revenir plusieurs fois sur ce qu'on a lu, l'examiner, le peser , enfin y insister tout autant qu'il faut pour se l'imprimer bien avant dans l'ame. En troisième lieu , on a dans un bon livre un fidèle conseiller : car , comme disoit très-bien un grand philosophe (i), ce que personne n'oseroit dire, un livre le dit sans crainte; il avertit tout le monde de ses défauts ; il reprend et il exhorte tout le monde avec une égale liberté. De plus , par le moyen de la lecture , on entre en conversation avec les plus grands Saints et les plus grands docteurs de l'Eglise; et l'on peut s'entretenir , tantôt avec l'un , tantôt avec l'autre, et les écouter comme si effectivement ils étoient présens, et que nous les entendissions parler. C'est pourquoi on a eu beaucoup de raison de dire , que les bons livres étoient un trésor public inépuisable ; en effet , il n'y a personne qui ne puisse , à tout moment, en tirer des biens immenses et des richesses infinies. Enfin, les avantages qu'on peut recueillir de la lecture spirituelle sont si grands , que saint Jérôme (2) , parlant de l'embrasement intérieur de l'ame, dit qu'il n'y a point de doute qu'il procède des livres

(1) Démet. Phal.

(2) Hier. ep. ad Damasc. Pap.

DE L'ORAISON. igS

sacrés , par la lecture desquels l'ame embrasée d'un feu divin , demeure entièrement purifiée de toutes ses taches. Il allègue à ce su» jet ces paroles des disciples qui alloient à Emmaùs : Notre cœur ne brûloit-il pas audedans de nous > quand il nous parloit dans le chemin , et quil nous expliquait les Ecritures (1) ? Et ce passage du Psalmiste : Les paroles du Seigneur sont des paroles chastes ; c'est de V argent qui a été raffiné dans le feu (2). Saint Ambroise dit (3) que la lecture de TEcriture-sainte est la vie de l'ame.En effet, ajoute-t-il , le Seigneur nous le témoigne lui-même dans saint Jean , quand il dit : Les paroles que je vous ai dites , sont esprit et vie. Si nous voulons donc vivre de la vie spirituelle , marcher dans l'esprit de Dieu, et être embrasés de son amour, appliquonsnous à cette lecture, et tâchons d'en faire l'usage que nous venons de marquer.

Ce que nous avons dit fait bien voir que ceux-là ont tort , qui , dès qu'ils ont achevé de lire un livre, ne le relisent plus jamais, quelque bon qu'il soit. Un bon livre ne doit pas se lire une seule fois ; reprenez-le entre vos mains , la seconde lecture vous touchera plus que la première , et la troisième plus

(1) Nonne cor nostrurn ardens erat in nobis, dùm loqaeretur in via , et aperiret scripturas ? Luc. i\. 3a.

(a) Eloquia Domini casta, argentum igné examinatum. Ps. 11. 7.

(3) Quôd autem sacrarnm litterarum lectio vita sit Donu* nus testatur, dicens Verba quae ego locutus sum vobis, spirituset vita sunt. Ambr% serm. 35. Joan. 6. 64.

que la seconde; et vous y trouverez toujours un nouveau goût , comme l'éprouvent ceux qui lisent avec un véritable dessein de profiter. Au contraire, c'est une coutume trèslouable et très-utile que celle de quelques-uns , qui ne rencontrent rien dans un livre de piété qui fasse quelque impression sur eux, qu'ils ne prennent aussitôt le soin de le marquer , pour avoir ainsi toujours quelque cbose de réserve , dont leur ame se nourrisse dans ses besoins , et où ils puissent trouver de quoi s'exciter à la ferveur, et de quoi se consoler dans le temps des sécberesses et des afflictions.

Nous pourrions , par une infinité d'exemples , confirmer ce que nous venons de dire des avantages attachés à la lecture spirituelle ; mais je me contenterai d'en rapporter un de saint Augustin , qui est d'une très-grande édification. Il dit (i). qu'un gentilhomme africain, nommé Potitien, fut le voir, et que s'étant mis à lui parler des merveilles que tout le monde publioit alors de saint Antoine, il lui dit qu'un jour l'empereur étant à Trêves , occupé à voir quelques jeux publics , lui et trois de ses amis allèrent se promener hors de la ville , et que deux d'entre eux étant entrés dans la cellule d'un solitaire , et avant trouvé un livre , où la vie de saint Antoine étoit écrite , l'un d'eux eut à peine commencé à en lire quelque chose >

(i) Au g- M. S.Conf. c. 6.

DE L'ORÀISON. jg-

que se sentant le cœur embrasé d'un feu divin , et entrant en une sainte colère contre lui-même : Que prétendons-nous, je vousprie, dit-il a son ami , par tant de services que nous rendons depuis tant d'années à l'empereur 1 I ont ce que nous pouvons jamais espérer dé plus , est de nous en faire aimer , et en cela gu y a-t-il qui ne soit fragile et plein de péril i tt par combien de périls faut-il passer pour parvenir à une fortune , qui est elle-même un péril si grand et si redoutable ? Mais si je veux me taire aimer de Dieu , je le puis facilement, 3e le puis en un moment ; il suffit que je le veuille tout de bon. En disant cela, les approches de l'enfantement d'une vie nouvelle Partant intérieurement, il se remit à lire; et à mesure qu'il lisoit , il se dégageoit des choses du monde , et 1 œuvre de Dieu se perfectionnoit au-dedans de lui, comme l'effet le témoigna peu de temps après. Car sitôt qu'il eut achevé de lire , et que les vagues qui s'étoient élevées dans son cœur furent apaisées : Maintenant, dit-il à son ami, avec un grand gémissement, je suis tranquille,j 'ai l'esprit en repos, J e renonce à toutes les espérances de la terre , pour ne m'attacher qu'à celles du ciel ; enfin je veux résolument servir Dieu , et dès à présent je vous déclare que je demeure ici. Vous , si vous ne désirez pas suivre ma résolution ; au moins ne perdez pas inutilement le temps a m en détourner. L'autre lui répondit qu'il «e vouloit pas se séparer de lui , dans une

entreprise où il y avoit de si grandes récompenses à espérer ; ainsi ils commencèrent tous deux à élever l'édifice spirituel , en abandonnant toutes choses pour suivre Jésus-Christ ; et ce qui n'est pas moins surprenant , c'est que deux filles , a qui ils étoient fiancés , sachant le parti qu'ils a voient pris , consacrèrent leur virginité à Dieu. Voilà ce que rapporte saint Augustin ; et cet exemple , comme il le dit ensuite lui-même , eut tant de force sur lui , que se tournant vers un de ses amis : Que fai» sons-nous ? sJéeria-t-il , plein d'agitation et de trouble. Les ignorans se lèvent et ravissent le royaume de Dieu ; et nous , avec toute notre science , nous nous laissons enfoncer dans l'abîme (1). L'esprit ainsi agité , il se retira dans un jardin qui étoit proche, où il se coucha au pied d'un figuier; et là, fondant en larmes, et transporté d'une fureur sainte. Jusqu'à quand, Seigneur, s'écria-t-il, jusqu'à quand serez- vous fâché? Votre colère ne finira-t-elle point? Ne vous ressouvenez point, Seigneur, de mes iniquités passées. Et comme il répétait toujours ces paroles : Jusqu'à quand ? Jusqu'à quand ? Demain , demain. Pourquoi ne sera-ce pas dès aujourd'hui? Pourquoi mes misères ne finiront - elles pas aujourd'hui? Il entendit une voix qui lui dit : Prenez,, lisez; prenez, lisez. Alors il se leva, et prit le livre des Epîtres de saint

(1) Surguot indocti,et rapiunt regûum Dei , et nos cun» H08trÎ6 iitteris demergimur ia profaadum.

DE L ORAISON. I Qq

Paul , pour y lire le premier endroit qu'il y trouveroit ; car il avoit ouï dire que ce qui avoit porté saint Antoine à quitter toutes choses pour suivre Jésus-Christ , c'étoit ce passage de l'Evangile , qu'il avoit entendu une fois par hasard : Allez , vendez tout ce que vous avez , et donnez-le aux pauvres ., et vous aurez un trésor dans le ciel; et venez 9 suivez-moi (i). Excité donc par cet exemple , et beaucoup plus encore par la voix qu'il avoit entendue , il ouvrit le livre , et dès les premiers mots qu'il y lut , il se sentit frappé d'une lumière si vive , que dès lors , renonçant absolument à toutes les choses du monde, il se dévoua entièrement a Dieu.

(i) Vade, vende quao habes, etda pauperibus , et habebis theaauruna in cœlo; et veni, sequere me. Matth. 19. ai.

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