‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 29 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De ï exercice de la présence de Dieu > et des grands biens qui y sont renfermés.

Cherchez le Seigneur , et persévérez dans cette recherche : cherchez continuellement sa face{\). Saint Augustin dit (2) que la face de Dieu , et la présence de Dieu , ne sont qu'une même chose. Ainsi chercher continuellement la face de Dieu , n'est autre chose que marcher toujours en sa présence , en tournant vers lui tous les désirs et tous les mou vemens de son cœur.Hésichius et saint Bonaventure disent (3) que c'est commencer dès cette vie a jouir de la félicité des bienheureux, que de s'occuper toujours dans l'exercice de la présence de Dieu , parce que , quoique nous ne puissions pas ici le voir comme eux clairement , et tel qu'il est , nous

(i) Quaerite Domioum, et confirmamioi : quaerite faciem ejua semper. Ps. 104. 4.

(a) slmg, sup. Lune Psalm.

(5) Hesich. in cant. tilt, et Bonav, t. a. Opusc. lib. 2. de perf. Relig. c. 20.

pouvons du moins les imiter, autant que notre fragilité peut le permettre, en nous constituant sans cesse en sa présence par des actes d'adoration et d'amour. Car il ne s'est pas contenté de nous créer, pour jouir éternellement de lui dans le ciel ; il a voulu que nous puissions avoir sur la terre un léger crayon de cette béatitude , en marchant toujours en sa présence, en l'adorant toujours, et en le regardant toujours h, travers les nuages et les ténèbres de la foi , qui font que nous ne le voyons maintenant qri en énigme , et comme dans un miroir : au lieu que nous le verrons alors face à face( i ).La vue que nous en avons maintenant, dit Hésichius, est ce qui fait notre mérite; celle que nous en aurons alors, est ce qui fera notre récompense (2). C'est pourquoi , afin que nous puissions mériter une récompense si grande, exerçons-nous continuellement a ce qui doit nous la faire acquérir : envisageons Dieu dans tontes nos actions ; et quoi que nous puissions faire, ayons -le toujours présent devant les yeux. Les anges qui ont soin de nous garder et de nous défendre , s'acquittent tellement de cet emploi, qu'ils ne perdent jamais Dieu de vue.

// semble, à la vérité , dit l'ange Raphaël a Tobie , que je mangeasse , et que je busse avec vous; mais je me sers a" une viande invisible, et d'une boisson que les hommes ne

(t) Viderons nùnc per spéculum in «nigmate, tùnc autem facie ad f'aciero. 1. Cor. i3. 12.

(a) Ista est merituna, illa pramium. Hesich. ubi sup.

peuvent pas voir (i). Les anges se nourrissent de Dieu ; et le Fils de Dieu lui-même nous apprend qu'ils voient toujours la face de son Père , qui est dans les cieux (2). Essayons de les imiter en cela : quoiqu'en mangeant , en buvant , et en conversant avec les hommes , il paroisse que nous n'ayons point d'autre nourriture ni d'autre entretien , tâchons cependant de prendre une nourriture invisible , et de nous faire un entretien qu'ils ne puissent voir ; et cette nourriture et cet entretienconsistent à regarder toujours Dieu, à l'aimer toujours , et à faire toujours sa volonté en toutes choses.

Les Saints et les Patriarches de l'Ancien Testament ont eu un soin très - particub'er de marcher toujours en la présence de Dieu. Le prophète royal ne se contentoit pas de le louer sept fois le jour : J'avois, dit-il , le Seigneur toujours présent devant mes yeux^ parce que je sais quil est toujours à ma droite, pour empêcher que rien ne me trouble (3). Ce leur étoit enfin une chose si familière , de se constituer en la présence de Dieu, qu'ils n'avoient point de façon de parler plus commune, que de dire : Le Seigneur vit , en

(1) Videbar quidem vobiscum manducare , et bibere : sed ego cibo invisibili, et potu qui ab homiaibus videri non potest utor. Tob. 12. 19.

(a) Semper vident faciem Patris mei, qui in cœlis est. Maith. 18. 10.

, (3) Providebam Dominum in conspectu meo semper, quoniàm à dextris est mihi , ne commorear. Ps. i5. 8.

la présence duquel je suis (i). Leur extrême attention sur ce sujet procédoit sans doute d'une parfaite connoissance qu'ils avoient de l'avantage qu'il y a a marcher toujours devant Dieu, et à songer continuellement qu'il nous regarde. Car cela suffit pour nous obliger à être toujours très-réglés dans tout ce que nous faisons : en effet , quel est le serviteur assez insolent pour mépriser les ordres de son maître en sa présence ? ou le voleur assez hardi , pour dérober dans le même moment qu'il voit que son juge tient les yeux sur lui. Or , Dieu nous regarde incessamment ; il est notre maître, il est notre juge, il est toutpuissant ; il peut faire que la terre s'ouvre , et que l'enfer engloutisse celui qui le mettra en colère ; et il l'a même fait quelquefois. Qui sera assez hardi pour le fâcher ? Quand je considère attentivement , Seigneur , disoit saint Augustin (2), que vous avez perpétuellement les yeux sur moi , et que vous veillez sur moi jour et nuit avec autant de soin, que si dans le ciel et sur la terre vous n'aviez point d'autre créature que moi à gouverner; quand je songe que vous voyez toutes mes actions , que vous pénétrez toutes mes pensées , et que tous mes désirs sont exposés a votre vue, je me sens rempli de confusion. On s'impose assurément une très - étroite obligation de bien vivre, quand on considère que tout ce qu'on

(1) Vivit Dominus. in cujas conspecta sto. 3. Reg. 17. 1 1 1 4. Reg. 3. 14.

(a) August. e. 14. Soliloq,

fait , on le fait devant un juge qui observe tout, et à qui rien ne peut se cacher. Si la seule présence d'un homme grave est capable de nous contenir dans le devoir , que ne devra point faire la présence de la majesté infinie de Dieu ]

Saint Jérôme , sur le reproche que Dieu fait à Jérusalem , quelle Va oublié (i) , remarque quele souvenir de Dieu bannit toutes sortes de péchés (2). Saint Ambroise en dit autant ; et le même saint Jérôme ajoute dans un autre endroit : que si lorsque nous nous laissons aller au péché, nous songions que Dieu nous voit, et qu'il est présent, nous ne ferions jamais rien qui pût lui déplaire (3). Il ne fallut point d'autre considération que celle-là pour obliger la pécheresse Thaïs à changer de vie, et à aller faire pénitence dans le fond du désert. Le Seigneur ne considèret-il pas , disoit Job , tous les chemins que je prends , et ne compte-t-il pas toutes les démarches que je fais (^)P Cela étant , qui sera assez hardi ponr pécher et pour rien faire qui lui déplaise ?

La ruine , au contraire , et la perte des

(i) Mcique oblita es. Ezech. 22. 12.

(2) Memoria enim Dei excludit cuncta flagitia. Hieron. et Àmbros. llb. de fîdc resur. t. 4.

(3) Certè quandô peccamus, si cogitaremus Denm videre , et esse praesentem, nunquàm quùd ei displiceret faceremus. Hieron, eireâ itlud Ezech. 8. 12. Dicunt enim : fion videt Domimis nos.

(4) Nonne ipse considérât vias meas, et cunctos çressui creo» dinumerat f Job. 3r. 4.

médians ne procède que de ce qu'ils oublient que Dieu est présent , et qu'il les regarde. // ri y a personne qui nous voie (i), disentils : Le Seigneur ne verra point notre dernière fin (2). Et c'est ce que remarque saint Jérôme (3) sur le 2i.mt chapitre d'Ezéchiel, 011 le Prophète , après une longue énumeration des crimes de Jérusalem , lui reproche enfin l'oubli de Dieu, comme la cause de tous les désordres dans lesquels elle est tombée. Un cheval sans frein seprécipite de lui-même, et un vaisseau sans gouvernail ne peut manquer de périr : aussi l'homme qui n'a plus le frein de la présence de Dieu, et qui n'est plus gouverné par cette crainte, court lui-même à sa perte , en s'abandonnant à ses passions déréglées. // ri a point Dieu devant les jeux , dit le Prophète royal , cJest pourquoi il est toujours souillé de toutes sortes de crimes (fa* La présence de Dieu est le remède souverain et universel que saint Basile donne (5) pour vaincre toutes les tentations du démon, et toutes les répugnances de la nature ; de sorte que , si vous voulez un moyen facile et court pour acquérir la perfection , un moyen qui renferme en soi la force et l'efficace de tous les autres , servez-vous de celui-

(1) Et dixisti : Non est qui videat me. Is. 4;- ï©. (-2) Non videbit novissima nostra.

(3) H'ieron. 12. 4-

(4) Non est Dens in consprcto cjus , inqainalac sont vise illius in onini tempore. Ps. 9. 26.

(5) Bas. in Beg. brev. et in Reg. fus. dis put.

la. Dieu lui-même l'a donné pour tel aAbra» ham : Marchez devant moi , lui dit-il , et vous serez parfait (i). Sur quoi il faut remarquer en passant , que quoique le texte porte , et soyez parfait , cependant ici, comme en plusieurs autres endroits de l'Ecriture , le futur est exprimé par l'impératif , afin de mieux faire voir l'infaillibité du succès. C'est donc une chose si assurée qu'en vous proposant toujours Dieu devant les yeux, vous deviendrez parfait , que dès l'heure que vous appliquez toute votre attention a sa présence , vous pouvez être persuadé que vous l'êtes. Car de même que les astres empruntent toute leur lumière et toute leur vertu du soleil; de même les justes qui sont comme des astres dans l'Eglise de Dieu, tirent de la présence de Dieu et de l'élévation continuelle de leur cœur à lui, toute la lumière dont ils brillent au-dedans à ses yeux , et au-dehors à ceux des hommes, et toutela vertu qu'ils ont d'être utiles au bien général de tout le monde. Il n'y a rien qui explique mieux que ceci le besoin que nous avons d'être toujours en la présence de Dieu. Voyez la dépendance que la lune a du soleil, et la nécessité où elle est de le regarder toujours : elle n'a de lumière que celle qu'elle en reçoit , selon les différentes manières dont elle le regarde ; et elle n'agit sur les corps inférieurs que suivant que cette lumière lui est communiquée. Ainsi, ses effets

(i) Ambulacoram me, et estoperfectas. Gen. 17. 1.

augmentent ou diminuent, suivant qu'elle est ou dans son croissant, ou dans son décours ; et dès qu'il y a interposition entre elle et le soleil , elle perd toute sa clarté et toute sa force. Il en est de même de l'ame à l'égard de Dieu , qui est son soleil ; et c'est pour cela que les Saints nous recommandent si soigneusement d'avoir continuellement la présence de Dieu devant les jeux.

Saint Ambroise et saint Bernard , parlant de l'application que nous devons avoir de nous la rappeler incessamment dans l'esprit , disent que, comme il n'y a aucun moment où l'homme ne jouisse des effets de la bonté et de la miséricorde de Dieu , il ne doit y avoir aussi aucun moment où il ne l'ait présent à l'esprit (i). Et saint Bernard ajoute en un autre endroit , que dans toutes ses actions et dans toutes ses pensées , on doit se ressouvenir de la présence de Dieu , et s'imaginer avoir perdu tout le temps qu'on a passé sans songer à lui (2). Jamais Dieu ne nous oublie ; il est juste aussi que nous essayions de ne jamais l'oublier. Saint Augustin, sur ces paroles du Psalmiste : J'arrêterai mes jeux sur vous (3) , s'écrie : Sei-

(1) Sicut nullum est momentum quo homo non utatar, vel fruatur Dei bonitate et misericordiâ ; sic nullum débet esse momentum, quo eum prsesentem non habeat in menooriâ. Amb. lib» de dig. condlt, humance^ c. 2. Bern. c. 6» Médit.

(2) In omni actu vel cogitatn suo sibi Deum adesse memoretur , et omne tempus quod de ipso non cogitât , perdidisse çomputet. Bern. in Spec. Monnc.

(3) Firmabo super te oculos meos. Psal. 3i. 8.

gneur , je n'ôterai jamais les yeux de dessus tous , parce que vous n'ôtez aussi jamais les yeux de dessus de moi (i) : je ferai comme le Prophète, Mes jeux seront toujours attachés au Seigneur (2). Saint Grégoire de Nazianze dit que la respiration doit être moins fréquente en nous , que ie souvenir de Dieu (3) : car de même que nous avons besoin de respirer a tout moment pour rafraîchir le cœur, et pour tempérer la chaleur naturelle; de même nous avons besoin de recourir à Dieu par l'oraison , pour réprimer l'ardeur déréglée de la concupiscence qui nous excite continuellement à pécher.

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