CHAPITRE II
En qiioi consiste l'exercice de marcher toujours en la présence de Dieu.
Afin de pouvoir tirer plus de profit de cet exercice, il faut expliquer maintenant en quoi il consiste. Il consiste en deux points , c'est-à-dire , en deux actes ; l'un de l'entendement, l'autre de la volonté. Celui de l'entendement doit aller le premier, comme étant toujours requis et toujours présupposé, pour la production de quelque acte de vo-
(1) Non auferam à te ocu'o-s meos, quia et tu non aufers à me oculostuos. Ai/g. sup.illud. Psalm. 5i.
(2) Ocull mei semper ad Dominum. Ps. z{. i5.
(3) Non tàm saepè respirare , goàm Dei cueminisse debemus. Greg. Nazianz, in. i. Orat. Théo t.
lonté que ce soit. Or, ce premier acte tend a considérer que Dieu est présent partout, qu'il remplit tout l'univers , qu'il est tout en tout, et tout en quelque partie et en quelque créa-* ture que ce soit , et a faire h ce sujet un acte de foi; parce que c'est en effet une vérité que la foi nous propose. Car il n'est pas loin de chacun de nous , dit l'Apôtre : nous vivons en lui , et c'est en lui que nous avons le mouvement et l'être (i). Il ne faut pas vous imaginer Dieu j comme loin de vous, ou hors de vous; il est au-declans de vous-même. Je cliercliois hors de moi, Seigneur, dit saint Augustin (a), celui qui étoit au-dedans de moi. Dieu est plus présent en vous, et au-dedans de vous d'une manière plus réelle , que vous n'y êtes vous-même. C'est lui qui donne la vie à tout ce qui vit , la force et le mouvement à tout ce qui se meut, et l'être à tout ce qui est. Il conserve toutes choses par le pouvoir de sa présence; et sans le secours continuel de cette présence, toutes choses cesseroient d'être, et retourneroient dans le néant. Considérez donc que vous êtes tout rempli de Dieu , tout environné de Dieu , et comme jnageant en Dieu. Ces paroles : Le ciel et la terre sont pleins de votre gloire (3) , sont des paroles qui conviennent admirablement bien au sujet de cette méditation.
(i) Non longé est ab unoquoqnc nostrûtn : in ipso enim -viviinus , etraoTcmur, et sumus. Act. 17. 9j. et 28. (2) Aug. lib. 10. Crnfes.c. 27.
f3) Pleni sunt ca-li et terra glorià tuâ.
Quelques-uns , pour se rendre cette considération plus facile , se représentent tout le monde rempli de Dieu, comme il Test, et eux au milieu de cette mer infinie de l'immensité divine, comme une éponge quiseroit plongée au milieu de la mer. Cette comparaison paroît assez juste et assez proportionnée à la portée de l'esprit humain : mais au fond, il s'en faut beaucoup qu'elle explique suffisant ment ce que nous disons. Car cette éponge au milieu de la mer, si elles'élève en haut, en trouve lasurface; si elle descenden bas , elle en touche le fond ; et si elle est portée de côté ou d'autre, elle en rencontre les bords. Mais en Dieu, il n'y a rien de tout cela; il n'y a ni fin , ni bornes en lui , parce qu'il est immense et infini. Si je monte dans le ciel, disoit David , vous y êtes ; si je descends dans les enfers , je vous y trouve ; et si je 'vole jusqu'aux extrémités de la mer ? avec la même vitesse que les rayons de V aurore se portent d'un bout de ï horizon à l'autre, ce sera votre main qui m y conduira , et vous me tiendrez de votre main droite (ï). De plus, comme l'éponge est un corps , l'eau qui est aussi un corps ne peut jamais la pénétrer toute en toutes ses parties \ quant à nous, nous sommes en tout et partout pénétrés entièrement de Dieu , qui est un pur
(ï) Si ascendero in cœlum , tu illic es ; si descendero in infernum,ades.Si sump$«ro pennas meas dilucuiô, et habitavero in extremis maris , etenim illùc manus tua deducet me, et tenebit me dextera tua.Ps. i3S. 8 et seq.
esprit. Ces sortes de comparaisons , cependant, quoiqu'elles soient foibles, ne laissent pas d'être bonnes, parce qu'elles nous aident a concevoir en quelque sorte l'immensité infinie de Dieu, et de quelle manière il est intimement présent et en nous et en toutes choses ; et c'est pour ce sujet que saint Augustin s'en sert (i) en plus d'un endroit.
Il faut , au reste , se souvenir que pour se constituer en la présence de Dieu, il n'est pas nécessaire de se le représenter à notre côté, ou en tel et tel endroit déterminé, ni de se l'imaginer sous telle ou telle forme. Quelques-uns se figurent de Jésus-Christ, qui marche à côté d'eux et qui les regarde toujours en tout ce qu'ils font ; ainsi ils se tiennent toujours en la présence de Dieu , et parmi ceux qui pratiquent cette méthode ; les uns se le représent attaché a la croix; les autres lié à la colonne ; les autres priant dans le jardin des Olives , et suant des gouttes de sang, ou dans quelqu 'autre sorte de souffrances ; les autres se le figurent dans quelqu'un des autres mystères et des autres états de sa vie, selon ce qui touche le plus un chacun ;ou même ils se l'imaginent tantôt d'unefaçon,ettantôtd'uneautre, suivant les différentes situations de leur ame, et les différens mouvemens de leur dévotion. Tout cela est bon, quand on le fait bien; mais communément parlant , ce n'est pas ce qui nous est le plus convenable , parce que ces
(i) Aug. ep% 57. ad Dardan, et l. 7. Conf, c.5.
sortes de représentations d'images sensibles ne servent ordinairement qu'à user l'esprit et rompre la tête. Un saint Bernard et un saint Bonaventure y savoient assurément des secrets que nous ne savons pas ; et c'est ce qui leur y faisoit trouver tant de facilité et tant de douceur. Cars'imaginant quelquefois qu'ils entendoient ces paroles de l'Epoux dans les Cantiques : Levez-vous, ma bien-aimée , levez-vous , ma belle ; venez , ma colombe ? dans les trous de la pierre, dans les fentes des murailles (i) , ils se cachoient en esprit dans les trous des plaies de Jésus-Christ , entroient dans son sacré côté , et y trouvoient un refuge assuré dans toutes leurs afflictions , un remède souverain dans toutes leurs maladies, et un soulagement infaillible dans toutes leurs peines. D'autres fois, s'appliquant ces paroles d'Isaïe : Vous avalerez en esprit de joie des eaux des fontaines duSaiweur (2}, ils se figuroientîepiedde la croix enfoncé dans le cœur et recevoient dans leur bouche, avec un extrême contentement, les gouttes de sang qui découloient des précieuses plaies du Sauveur du monde. Ces grands Saints se trouvoient bien de cette pratique ; pour nous ,, si nous voulions nous appliquer a nous rendre Dieu présent de cette manière, peut-être que pour
(1) Surge, arnica mea, speciosamea, et venir columbamea, in foraminibus petrae, in cavernâ maceriae. Cant. 2 i3 et i4«
(2) Haurietis aquas in gaudio de fontibus Salvatoris. h.
DE LA PRÉSENCE DE DIEU. 2l3
un jour ou un mois que nous y réussirions , nous nous détournerions de l'oraison pour toute l'année, et nous ne ferions que nous fatiguer inutilement l'esprit.
Onconnoîtra aisément combien cetavertissement est raisonnable , si on considère que ceux qui ont le mieux écrit de l'oraison , lorsqu'ils viennent à parler de la représentation du lieu et du sujet, qui n'est qu'un des préambules de la méditation, par lequel nous tâchons de nous rendre les choses aussi présentes, que si elles se passoient effectivement devant nos yeux, remarquent qu'il ne faut pas trop insister sur ces sortes de fictions et de représentations, parce qu'il en peut naître plusieurs inconvéniens et plusieurs illusions. Que si un simple préambule qui se fait en très-peu de temps, et lorsqu'on n'a rien autre chose à faire , demande une contention d'esprit ei pénible et si dangereuse ; que sera-ce lorsque tout le long du jour, et au milieu de plusieurs autres occupations, on voudra s'attacher a conserveries images qu'on aura formées? La présence de Dieu , de laquelle nous parlerons maintenant , est entièrement dépouillée de toutes ces sortes de fictions : car nous prétendons parler de la présence de Dieu, en tant que Dieu; et en cela premièrerement^iln'est point question de feindre qu'il est ni ici , ni la : il s'agit seulement de croire comme une vérité constante, qu'il est réellement et effectivement partout. Jésus-Christ,
2ï4 PART. I. TRAITÉ VI. CIIAP. II.
en tant qu'homme, est dans le ciel et au Saint- Sacrement de l'autel, mais il n'est point en toute sorte de lieux, de même quand nous nous imaginons Jésus-Christ présent entant qu'homme , c'est en effet un pur ouvrage de notre imagination : mais en tant que Dieu, il est toujours présent auprès de nous, au-dedans denous et partout. L'esprit du Seigneur remplit toute la terre (i); et il n'est pas nécessaire de feindre ce qui n'est pas : il suffit de produire des actes de foi sur ce qui est. Secondement, on peuts'imaginer l'humanité de Jésus-Christ, et se la figurer, parce qu'elle a un corps et une figure : mais on ne peut s'imaginer Dieu , en tant que Dieu , et se le figurer, comme il est ; parce qu'il n'a ni corps ni figure , et que c'est un pur esprit. Nous ne pouvons même, par cette raison , nous imaginer ni un ange, comme il est, ni notre ame propre comme elle est : combien moins pourrons-nous nous représenter Dieu de la manière qu'il est , et nous en faire la peinture dans notre imagination ]
Mais comment faut-il donc , me dira-t-on , que nous considérions Dieu comme présent? En formant simplement un acte de foi à ce sujet, et supposant qu'il est effectivement présent, puisque la foi nous le dit , sans vouloir d'ailleurs approfondir davantage de quelle façon cela se fait. C'est ainsi que le pratiquoit Moïse qui, au rapport de saint Paul, consi- (i) Spiritus Domini replevit orbem terrarum. Sap. i. 7.
dira Dieu tout invisible qu'il est , et Veut toujours présent à V esprit 3 comme s il Veut vu (i). De même que quand on parle à un de ses amis dans l'obscurité de la nuit-, on ne songe qu'à jouir de son entretien et du plaisir qu'on a de savoir qu'il est présent , sans s'a» muser a s'en faire la figure dans son imagina» tion; de même, nous devons nous arrêter simplement à considérer que Dieu est présent, et nous contenter de jouir du fruit que nous pouvons recueillir de cette présence. Car si nous voulons nous attacher à nous le représenter comme il est, nous n'en viendrons pas à bout : il est encore trop nuit pour le voir de cettesorte; attendons qu'il fasse plus clair, et que le grand jour de l'autre vie soit arrivé. Alors il se découvrira à nous : et quand il se montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nousle verrons tel quil est (2). Présentement nous avons la vue trop foible,et son apparition a Moïse dans la nue, nous enseigne qu'il veut que sa présence soit cachée ici-bas a nos jeux, de telle sorte que nous ne puissions le voir que par ceux d'une foi aveugle et soumise.
Tout ce que nous venons de dire , regarde le premier acte, qui est celui de l'entendement; mais ce n'est pas la ce qu'il y a de principal dans le sujet que nous traitons : car
(i) Invisibilem tanquàm videns sustinuit. AdHeb. il. 27. (a) Cùm appartient , similes ci erimus , quoniàm videbimuseum sicuti est. 1. Joan. 3- 2.
3l6 PART. I. TRAITÉ VI. CHAP. III.
non-seulement il faut occuper l'entendement à considérer Dieu comme présent , mais il ùiut exercer ensuite la volouté a l'aimer, et a s'unir avec lui; et c'est en cela que consiste principalement l'exercice de cette présence, selon que nous le ferons voir dans le chapitre suivant.