‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 31 sur 86 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des actes de la volonté . dans lesquels consiste principalement cet exercice , et de quelle sorte on doit les produire.

Saint Bonaventure, dans sa théologie mystique , dit ( i) que les acles de la volonté par lesquels nous devons élever notre cœur à Dieu dans l'exercice dont nous parlons maintenant , consistent en des désirs ardens de Famé de s'unir à Dieu par les liens d'une parfaite charité; en des soupirs brû!ans que l'amour lui fait pousser pour appeler le Seigneur à elle ; et en des mouvemens tendres et affectueux , qui lui servent comme d'ailes pour voler a lui, et pours'en approcher de plus en plus. Ces sortes de désirs et de mouvemens sont appelés par les Saints, aspirations , parce qu'ils font quel'ames élève a Dieu, ce qui est la même chose qu'aspirer à Dieu , et parce que comme l'action

(0 S. Bonav. via 3 et ep. i5, mcrncr, c, 22.

de repousser sans cesse du fond des poumons l'air qu'on y attire, se fait sans aucune résolution précédente de respirer , de même ces sortes de désirs embrasés partent si subitement du fond du cœur , qu'on les produit quelquefois, sans avoir eu même le temps d'en former auparavant le dessein. Ces aspirations et ces désirs s'expriment par des oraisons courtes et fréquentes , qu'on appelle jaculatoires , c'est-à-dire, comme parle St. Augustin, lancées subitement (i) , parce qu'elles sont comme des dards enflammés que le cœur lance coup sur coup à Dieu ; et Cassien dit qu'elles étoient fort en estime et en usage parmi les anciens solitaires d'Egypte , soit parce qu'étant courtes , elles ne fatiguent pas l'esprit , soit parce qu'étant pleines de ferveur et de zèle, elJes arrivent en la présence de Dieu , avant que le démon ait le loisir de troubler celui qui les fait, et d' y apporter aucun obstacle. Saint Augustin dit a ce sujet une chose qui mérite d'être extrêmement remarquée par tous ceux qui s'adonnent à l'oraison. Il faut prendre garde, dit-il, que cette intention vive et ardente, qui est si nécessaire a celui qui prie, ne s'émousse par la longueur de la prière (2). Or, cela n'est point tant à craindre dans les oraisons jacu-

(1) Brèves quidem , sed creberrimse. Cass. I. 2. de insllt. renunt. Raptim jaculatas. Aug. ep. 121. ad Probam. Collât, 9. c. 35.

(a) Ne illa vigilans et erecta intentio, quae tàm necessaria est oranti , per productions morashebetaretur. Aug, ubi sup*,

latoires ; c'est pourquoi les saints Pères du désert s'en servoient si ordinairement , tâchant ainsi , par de continuelles élévations de leur cœur à Dieu , de s'entretenir toujours dans sa présence.

Aussi n'y a«t-il point de moyen plus propre pour cet effet, ni qui soit plus aisé et plus utile; mais il en faut expliquer un peu davantage la pratique. Cassien l'établit (i) dans ce verset que l'Eglise répète au commencement de toutes les heures canoniales : Mon Dieu, venez à mon aiae ; Seigneur , hdtez-vous de me secourir (2). Commençonsnous quelque affaire difficile ] demandons à Dieu par ces paroles la grâce d'en bien sortir ; et comme en toutes choses nous avons besoin de son assistance , ayons aussi continuellement recours à lui. Ce verset, dit le même Cassien , est merveilleux , pour bien exprimer tous nos sentimens en quelque état et en quelque occasion que nous soyons. Par-la nous invoquons l'aide de Dieu ; parlà nous nous humilions, et nous reconnoissons notre besoin et notre misère ; parlà nous nous élevons à lui , et nous nous confions ensabonté et en son secours, et parlà nous nous embrasons de son amour , considérant qu'il est notre protecteur et notre refuge. Enfin , quelques combats et quelques assauts que l'on ait à soutenir contre le

(1) Collât. 10. c. 9.

(2) Deus, in adjutorium meum intende ; Domine, ad adjurandum me festina, t sal. 69. 1.

DE LA PRESENCE DE DIEU. 2iq

démon , on a clans ces paroles un bouclier impénétrable , une cuirasse à l'épreuve , et un rempart assuré. C'est pourquoi il faut les avoir sans cesse clans le cœur et clans la bouche , en faire sa prière continuelle , et s'en servir a toute heure , pour se constituer en la présence de Dieu.

Saint Basile ( i ) fait consister la pratique de cet exercice , a se faire de toutes choses une occasion de se souvenir de Dieu; mangeonsnous? rendons grâces a Dieu; nous habillons-nous? rendons-lui grâces de même; allonsnous à la campagne ? bénissons Dieu qui la rend fertile; regardons-nous le ciel, regardonsnous le soleil ou les étoiles ? louons Dieu qui a tout créé ; enfin , toutes les fois que nous venons à nous éveiller la nuit , ne manquons jamais d'élever notre cœur à Dieu.

Mais parce que dans le chemin spirituel il y a trois voies, la purgative pour ceux qui commencent, rilluminative pour ceux qui sont déjà avancés ^ et l'unitive pouf les parfaits , quelques-uns comptent aussi trois espèces d'aspirations et d'oraisons jaculatoires. Les unes regardent la voie purgative , et tendent à obtenir le pardon des péchés , a nettoyer l'ame de tous vices , et à la détacher de toutes affections terrestres. Les autres demandent l'acquisition des vertus, la victoire dans les tentations , et le courage d'embrasser toutes sortes de travaux pour

(1) Bas, hom, in martyr. Julitam.

Dieu , et celles-là répondent a la voie illuminative. Les autres enfin appartiennent à la yoie unitive, et ont pour but l'union de l'ame ayec Dieu , par le lien d'une charité parfaite. Ce que Ion a envisagé dans cette distribution, c'est que chacun y trouvât de quoi s'occuper à l'exercice qui seroit le plus conforme à la situation de son ame. Mais après tout, comme quelque parfait qu'on puisse être , ce ne sau<roit être qu'un exercice très-agréable à Dieu, de s'occuper à concevoir une vive douleur de ses péchés, et à lui demander la grâce de ne jamais l'offenser; ainsi, quoique ceux qui travaillent encore, ou à se défaire des vices et des mauvaises habitudes qu'ils ont , ou a acquérir les vertus qui leur manquent , ne soient pas dans l'état de perfection , ils peuvent s'exercer aussi a produire des actes d'amour de Dieu , afin de se rendre leur entreprise plus facile et plus agréable, et tous généralement peuvent s'appliquer quelquefois à former les actes suivans : 0 mon Dieu , qu'on seroit heu* reux de ne vous avoir jamais offensé ! Ne permettez pas , Seigneur, que je vous offense jamais ; plutôt mourir que de pécher. Faites que je meure plutôt de mille morts , que de tomber jamais en péché mortel. D'autres fois on peut élever son cœur a Dieu, ou en lui rendant grâces des bienfaits qu'on en a reçus, tant eu général qu'en particulier, ou en lui demandant l'acquisition de quelque vertu, comme d'une profonde humilité , d'une par-

faite obéissance , d'une charité ardente , ou d'une patience ferme et inébranlable. D'autres fois on formera des actes d'amour de Dieu , et de conformité à sa sainte volonté , en disant ces paroles tirées de divers endroits de l'Ecriture : Mon bien-aimè est tout à moi, et je suis tout à lui(i). Que ce ne soit pas ma volonté ; Seigneur , mais que ce soit la vôtre qui se fasse (2). Qu'est-ce que je prétends dans le ciel3si ce n'est vous; et si ce n'est vous, qu'est-ce que je désire sur la terre (3)1 Toutes ces sortes d'aspirations et d'oraisons jaculatoires sont très-propres pour se conserver en la présence de Dieu; mais les meilleures et les plus efficaces, quoique peut-être elles ne soient pas conçues dans des termes si propres et si expressifs que ceux que nous venons de rapporter , sont celles que le cœur produit de lui-même , quand il est touché de Dieu. Il n'est pas nécessaire, au reste, qu'on en fasse de plusieurs manières ; car une seule répétée souvent et avec ferveur, peut suffire pour nous entretenir plusieurs jours en sa présence, ou même pour nous y entretenir toute notre vie. Si vous vous trouvez donc bien de dire toujours ces mots de l'Apôtre : Seigneur, que voulez-vous que je fasse (4) ? ou ces paroles de l'Epouse : Mon bien-aimè

(1) Dilectus meus mihi, et ego illi. Cani. 2. 16.

(2) Non mea voluntas , sed tua fiât. Lue. 22. 42«

(5) Quid mihi est in cœlo , et à te quid volui super terram ? P$. 7a. 25.

(4) Domine, quid me visfacere? Act, 9. 6.

est tout à moi , et je suis tout à lui : ou ce verset du Psalmiste : Qu est-ce que je prétends dans le ciel, si ce nest vous, Seigneur; et si ce nest vous, qu est-ce que je désire sur la terre? il ne vous en faut pas davantage ; tenez-vous-en là, et que ce soit votre continuel exercice, et le moyen continuel dont tous vous serviez pour vous maintenir en la présence de Dieu.

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