CHAPITRE PREMIER
Combien ï examen de la conscience est important*
Un des moyens principaux et des plus efficaces que nous avons pour notre avancement spirituel , est celui de l'examen de la conscience ; c'est pourquoi les Saints nous en recommandent soigneusement lapratique. Saint Basile (ï), un des plus anciens de tous ceux qui ont fait des règles pour les religieux, leur ordonne de faire cet examen toutes les nuits. Saint Augustin (2) enjoint la même chose dans sa règle. Saint Antoine y formoit et y exhortait les siens par son exemple ; et saint Bernard , saint Bonaventure , Cassien , et généralement tous les instituteurs d'ordres , et tous les maîtres de la vie spirituelle (3), veulent qu'on s'yapplique tous les jours.Saint
(1) Basil hom. ï. de inst, Mon. etser. de abdic. sœc. et sp ir . perfec t .
(2) Aug. lib. 5o. homUiar. hom. 24 •
(5) Bernard, de inter. dom. c 65. et in spee. monac. In Cass. collât. 5. Abb Seraph. c. i|. Hug. de S . Vict. lib.. 5. deanim. c. 6. Dorotk. doct. io et ri.
Chrysostôme (i), sur ces mots du Psalmiste : Excitez-vous à la componction dans vos lits (2), est d'avis qu'on fasse cet examen tous les soirs avant que de se coucher, et il en rend deux bonnes raisons. Premièrement, afin que le lendemain on soit plus disposé à se garder des mêmes fautes que l'on a commises le jour précédent ; car si on les examine bien le soir, qu'on en conçoive un extrême regret , et qu'on se propose fermement de sJen corriger , il est constant que cela servira de frein, pour empêcher que le lendemain on n'y retombe. En second lieu , c'est que ce sera encore un sujet de retenu pendant tout le jour, que de devoir s'examiner le soir , parce que la connoissance qu'on a, que ce jour-la même il faudra rendre exactement compte de tout , fait qu'on est davantage sur ses gardes , et qu'on a plus d'attention sur soi. De même ^ dit saint Chrysostôme, qu'un grand seigneur qui a de l'ordre , ne laisse passer aucun jour sans faire compter son maître-d'hôtel , de peur de lui donner lieu d'être moins soigneux, et de s'embrouiller dans ses comptes; de même il est à propos que nous comptions tous les jours avec nous, de crainte que la négligence et l'oubli ne mettent du désordre dans les nôtres. Saint Ephrem et saint Jean Climaque (3) ajoutent a cela , que comme les
(1) Chrys. de pœnlt. tom. 5.
I») la cubilibus vestris compungimini. Ps. 4- 5.
(3) S. Ephrem, serm. Ascetic. de vit, Relig.
marchands tiennent registre des pertes et des gains de chaque jour, et que lorsqu'ils trouvent qu'ils ont fait quelque perte, ils tâchent aussitôt delà réparer ; ainsi nous devons examiner chaque jour les gains et les pertes que nous faisonsdans TarTairede notre salut, afin que remédiant aussitôt à nos pertes, nous empêchions par-là qu'elles ne s'accumulent et qu'elles ne viennent à consommer notre fonds. Saint Dorothée (i) remarque un autre profit considérable, que l'on tire de F examen ; c'est qu'en s'accoutumant à le bien faire tous les jours, et en se repentant chaque jour de ses fautes , on empêche que le vice ne prenne racine dans le cœur , et que les mauvaises habitudes ne s'y fortifient.
Il n'en est pas de même de ceux qui ne sont pas soigneux de s'examiner ; et les Saints comparent la conscience de ces genslà au champ et à la vigne dont parle le Sage , quand il dit : J'ai passé par le champ du pa* resseiioC, par la vigne de V insensé, et tout y étoit plein d'orties , tout y étoit couvert d'épines, et la muraille sèche étoit renversée (2). La conscience de ceux qui ne s^exa minent point, est une vigne qui devient en friche , et qui se remplit d'épines et de ronces , faute d'être labourée; car notre nature corrompue
(1) Doroth. Doct. 11.
(2) Per agrom hominis pigri transivi , et per vineam viri stulti , et ecce totum repleverant urticae , et operuerant superficiem ejus spinae, "et maceria lapidum destructa erat.
Prov. 24. 5o et 5i.
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est une malheureuse terre qui ne produit autre chose d'elle-même; et ainsi, il faut avoir toujours la serpe a la main , toujours s'employer à couper ou a arracher , et c'est ce qu'on fait par le moyen de l'examen. C'est l'examen qui coupe le vice par le pied , qui arrache les mauvaises inclinations , dès qu'elles commencent à pousser , et qui empêche que les mauvaises habitudes ne prennent racine.
Mais l'importance et l'efficace de ce moyen n'a pas seulement été connue des Saints, elle l'a été aussi de plusieurs philosophes païens , qui n'étoient éclairés que de la lumière naturelle. Saint Jérôme et saint Thomas rapportent (i) qu'un des principaux avisquePythagore avoit coutume de donner a ses disciples, étoit qu'ils employassent tous les jours quelque temps , le matin et le soir , a s'examiner sur ces trois demandes : Qu'ai-je fait 1 Comment Tai-je fait 1 Et qu'ai-je manqué à faire l se réjouissant de ce qu'ils trouveroient avoir fait de bien , se repentant de ce qu'ils trouveroient avoir fait de mal. Sénèque,Plutarque, Epictète, et plusieurs autres, recommandent la même chose.
Saint Ignace (2) , fondé sur la doctrine des Saints, sur la lumière de la raison, et sur l'autorité de l'expérience, a fait tant de cas de
(1) Hier, inopolog. ack ers Us Bu fin. c. 10. Th. lib . 4- ^c Reglm. princ. c. 22.
(2) 3. P. Consl. c. t.§. U.ef reg, 6. summ.
2 34 PART. I. TRAITÉ VII. CHaP. I.
l'examen , qu'il dit après saint Bonaventure, que c'est un des meilleurs moyens et des plus utiles que nous puissions avoir en nous-mêmes pour notre progrès spirituel. Il nous en a même donné des règles particulières : Que tous ceux de la compagnie , dit-il en un endroit , aient soin d'examiner tous les jours leur conscience. Il ordonne ailleurs que ce soit deux fois le jour, et il préfère en quelque sorte l'examen à l'oraison même; parce que ce qu'oniïa fait que se proposerdansl'oraison, se doit pratiquer ensuite dans l'examen , ou l'extirpation des vices, oula mortification des passions ; c'est a quoi on doit principalement s'occuper. C'est pourquoi on a fait tant d'estime de l'examen parmi nous, qu'on y appelle les religieux au son de la cloche deux fois le jour , l'une le matin , et l'autre le soir ; et qu'afin que personne ne manque alors a s'y appliquer, on fait la visite par-tout dans ce temps-là , comme dans le temps de l'oraison. Mais saint Ignace ne s'est pas contenté d'établir l'usage de l'examen dans la Compagnie ; il veut aussi (i) que ceux qui en sont, le persuadent de tout leur pouvoir aux gens du monde , avec qui ils auront quelque commerce ; et de là vient que ceux d'entre nous, qui sont de bons ouvriers dans la vigne du Seigneur , ne manqueront point , dès que quelqu'un se remet entre leurs mains , de lui
(1) P. 7. Consi. c. 4. lUt. F, et lib. Exerc. spir. reg* seu annot, îS, ex prioribus.
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apprendre aussitôt à faire l'examen général et particulier de sa conscience , pour le désaccoutumer par-là plus facilement des mauvaies habitudes qu'il peut avoir , comme de jurer , de mentir, de médire, et d'autres choses semblables.C'est ainsi qu'en usoientnos premiers instituteurs. Le Père Le Fèvre ne recommandoit rien davantage a ceux dont il gouvernoit la conscience; et quand saint Ignace avoit entrepris la cure de quelque malade spirituel ( i ), il ne se contentoit pas de lui ordonner le remède salutaire de l'examen particulier, mais il lui marquoit encore quelque personne de confiance et de piété , a qui il l'obhgeoit de s'adresser tous les jours, à midi et au soir,pour lui rendre compte s'il avoit fait son examen , de quelle manière ill'avoit fait, et s'il y avoit observé ce qui lui avoit été prescrit. Nous savons aussi (2), que pendant long-temps il n'employa a la conduite spirituelle de ses compagnons que l'exercice de l'examen et l'usage fréquent des sacremens, croyant que, pourvu qu'ils s'acquittassent bien de ces deux choses , c'en étoit assez pour se maintenir dans la vertu.
Tout cela doit nous donner une haute estime de cette pratique , nous la faire considérer comme un moyen très-efficace pour notre avancement , et nous rendre si exacts à faire notre examen deux fois le jour, que
(1) Lib. 5, vita S. 1g. c 10.
(2) Lib. 2. c. 4« vita S. Jgn.
nous croyions n'y pouvoir manquer. sans manquer en même temps a une des principales obligations de la vie religieuse. Rien ne doit être capable de nous détourner d'un exercice si saint ; ou si quelque occupation indispensable nous empêche d'y vaquer dans le temps marqué , il faut essayer d'y satisfaire ensuite le plutôt qu'il est possible. La maladie même qui nous dispense de l'oraison accoutumée , ne nous dispense ni de l'examen particulier , ni du général ; et ainsi il faut tenir pour une maxime infaillible , qu'on ne doit jamais s'en exempter pour quelque chose que ce soit. Le malade , au reste, a toujours assez de matière pour faire son examen particulier ; soit en se conformant à la volonté de Dieu , dans la maladie , dans les douleurs que Dieu lui envoie , et dans les remèdes qu'il est obligé de prendre, et qui sont quelquefois plus fâcheux que le mal même ; soit en supportant avec patience d'être privé de plusieurs choses qu'il s'imagine lui manquer ; soit enfin , en se résignant entièrement entre les mains de Dieu , pour vivre ou pour mourir selon qu'il plaira à la Providence d'en ordonner.
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