CHAPITRE II
Sur quoi doit se faire ï examen particulier.
On se sert de deux sortes d'examen dans la Compagnie ; l'un particulier , et l'autre général. Le particulier se fait sur une seule matière ; et par cette raison il est appelé particulier. Le général se fait sur toutes les fautes que Von a commises le long du jour , en pensées , en paroles et en actions; et il s'appelle général , parce qu'il embrasse généralement toutes choses. Nous parlerons premièrement de l'examen particulier ; ensuite nous ne toucherons que succinctement ce qu'il y aura à ajouter touchant l'examen général , parce que la même méthode qu'il iaut pratiquer clans le particulier, devant s'observer presque en tout dans le général , ce que nous dirons de l'un servira de même pour l'autre. Il y a deux choses à considérer dans l'examen particulier; l'une sur quoi il doit se faire , et l'autre comment il se doit faire. À l'égard de la première, afin que nous puissions mieux connoitre sur quoi nous devons faire principalement cet examen , il faut bien s'imprimer dans l'esprit un avertissement que saint Ignace nous donne dans les exercices spirituels , et qu'il a tiré
de saint Bonaventure. Il dit (i)que le démon en use envers nous comme un général d'armée envers une ville qu'il veut prendre. De même qu'un général s'attache d'abord à reconnoître l'endroit le plus foible de la place , pour y dresser ensuite ses batteries , et y faire agir toutes ses troupes , parce qu'il sait que dès qu'il se sera emparé de ce poste , il se rendra aisément maître de la ville ; de même le démon apporte tout le soin imaginable a reconnoître l'endroit le plus foible de notre ame , pour nous attaquer ensuite par-là , et nous réduire plus facilement sous sa puissance. Servons-nous de cet avis pour nous tenir sur nos gardes , et pour nous précautionner contre notre ennemi. Regardons avec attention quel est l'endroit de notre ame le plus foible et le plus dépourvu de vertu , l'endroit que notre penchant naturel rend d'une attaque plus aisée, et qui est le plus ruiné par nos mauvaises habitudes ; et travaillons à y remédier et à mettre de bonnes défenses par-tout. Voilà ce que veulent principalement de nous les maîtres de la vie spirituelle : que nous nous attachions à dompter nos inclinations déréglées, et à déraciner nos mauvaises habitudes; et comme c'est là ce qui nous est le plus nécessaire, c'est aussi à quoi notre examen particulier doit principalement s'appliquer.
(1) Reg. i|. ad motus anlmi dlscer. Eonav. 5. p, Brevi* loqu'd.
DE L'EXAMEN DE LA CONSCIENCE. 33û
Cassien (i) rend deux raisons du besoin que nous avons de commencer ainsi par combattre nos mauvaiseshabitudes. La première, parce que c'est de là que viennent nos plus grands dangers, et les occasions de nos chutes les plus grièves ; et que par conséquent il est justed' y pourvoir soigneusement avant toutes choses. lia seconde , parce qu'ayant une fois vaincu les ennemis les plus redoutables , et ceux qui nous font une plus rude guerre , le reste devenu plus foible par la défaite des autres , sera ensuite facilement vaincu par notre ame devenue plus forte et plus courageuse par sa première victoire. Il rapporte à ce sujet ce qui se pratiquoit autrefois à Rome, dans les combats des bêtes farouches, où ceux qui vouloient se signaler davantage et donner le plus de plaisir a l'empereur, s'attachoient d'abord à celle qui leur paroissoit la plus furieuse, parce que l'ayant tuée , ils venoient facilement à bout de toutes les autres. C'est ainsi , dit-il , que nous devons faire. Nous voyons par expérience que d'ordinaire chacun a quelque vice principal et quelque passion prédominante qui le maîtrise et qui le porte a faire beaucoup de choses quJil ne voudroit pas ; de la vient que c'est un langage assez commun a plusieurs gens de dire : Si je n'avois point tel ou tel penchant , il me semble qu'il n'y auroit rien qui m'embarrassât, et quime fît de la peine.Voilà
(1) Cass. Coll. 5. Abb. Seraph, e. i4«
justement ce qu'il faut que nous commencions à combattre ; voilà ce que nous devons choisir pour le sujet de notre examen.
Dans la guerre que le roi de Syrie eut a soutenir contre le roi d'Israël , il ordonna à tous ses capitaines de ne combattre contre qui que ce fût , ni petit ni grand , que contre le seul roi d'Israël(i); se promettant quela mort du roi lui donneroit une victoire facile sur toute l'armée, comme il arriva en effet. Car le roi Acliab avant été tué d'un coup de flèche que quelqu'un tira au hasard, tout céda de toutes parts, et la guerre fut aussitôt terminée. Imitons cet exemple : vainquons le vice qui est en nous le roi des autres, et nous dompterons facilement tout le reste : coupons la tête a ce Goliath , et tous les autres Philistins seront bientôt défaits et entièrement dissipés. On ne sauroit donner de meilleure règle générale que celle-là , pour faire connoître à chacun sur quoi il doit former principalement son examen. [Mais ce qu'il y a à dire encore de plus sur ce sujet, c'est qu'il est bon que chacun en confère avec son directeur, après lui avoir rendu un compte si exact de l'état de sa conscience, et de ses inclinations,, de ses passions , de ses attachemens et de ses mauvaises habitudes, qu'on n'ait rien laissé a lui découvrir. Car de cette sorte la nécessité de chacun étant parfaite-
\i) Ne pugnetis contrà minimum , aut contrà maximum , nisi contrà solum regcm Israël. 2. Parai. îS, 5o.
ment connue, il sera aisé au directeur de déterminer ensuite de quoi il faudra que le pénitent fasse la matière de son examen. Une des choses surtout qu'il faut principalement observer , quand on rend compte de sa conscience,, est de dire sur quoi on fait son examen particulier , et de quelle manière on en profite ; car il est d'une grande conséquence que cet examen se fasse effectivement sur ce qui est le plus important a chacun. Comme un médecin n'a pas peu avancé quand il a trouvé la véritable cause d'une maladie, parce qu'alors il y applique les véritables remèdes qui ne manquent pas d'opérer, de même nous aurons gagné un grand point , si nous réussissons a pénétrer la véritable source de toutes nos infirmités spirituelles ; parce que ce sera avoir découvert le véritable moyen de les guérir , en y appliquant le remède salutaire de l'examen. Ce qui est cause en partie que plusieurs personnes ne profitent guères de celui qu'elles font, c'est qu'elles ne l'appliquent pas à quoi elles devroient. Si vous coupez la racine d'un arbre , il séchera et mourra bientôt ; mais si vous n'en coupez que les branches , il poussera dans peu de nouveau bois, et deviendra plus grand qu'il n'étoit.