CHAPITRE III
De deux avis fres - importuns pour bien réussir dans le choix du sujet sur lequel on doit faire ï examen particulier.
Pour traiter ceci plus en détail, je dis qu'il y a deux choses principalement a observer, dont la première est que quand on a des défauts extérieurs qui offensent et qui scandalisent le prochain, c^est là ce qu'il faut commencera retrancher parlemoyendeTexamen particulier,quand même on auroit des défauts intérieurs plus considérables. Par exemple, si on a le défaut ou de trop parler, ou de parler avec emportement et avec aigreur à ses frères, ou de se laisser aller à dire des choses qui puissent donner atteinte à leur réputation, et enfin si on est sujet a d'autres défauts qui puissent blesser le prochain ; la raison et la charité veulent que nous travaillions premièrement à nous corriger de tout ce qui peut faire peine a nos frères ; et que nous tâchions de vivre de telle façon avec eux, que nous ne donnions à personne aucune occasion de plainte et de scandale. I/Evangile parlant du père et delà mère de saint Jean-Baptiste, dit: Quils étoient tous deux justes devant DieUj marchant dans tous les commandemens et dans toutes les ordonnances du Seigneur , sans donner lieu à personne de se plaindre
d'eux (i). C'est la une grande louange pour un serviteur de Dieu; et c'est à quoi un religieux qui vit en communauté, doit avoir une particulière attention. Il ne suffit pas qu'il soit juste devant Dieu ; il faut de plus que sa manière d'agir dans la religion soit telle, que personne ne puisse se plaindre de lui ; et s'il y a en lui quelque chose qui puisse offenser le prochain , c'est par-lk qu'il doit commencer a faire son examen particulier.
Mais il faut prendre garde aussi en même temps , ( et c'est la le second avertissement que nous avions a donner) , qu'on ne doit pas s'attacher tellement à faire son examen particulier sur ces sortes de choses extérieures , que toute la vie se passe à cela ; car il est beaucoup plus facile de se vaincre làdessus , que sur celles qui sont au-dedans de nous. Je commande à la main , dit saint Augustin (2), et la main obéit ; je commande au pied , et le pied obéit : mais je commande à l'appétit , et l'appétit n'obéit pas. La raison est, que la main et le pied n'ont point en eux de mouvement qui soit contraire à la volonté, mais l'appétit a son mouvement propre, qui y est souvent opposé : c'est pourquoi nous devons tâcher de nous débarrasser des choses Extérieures, le plutôt que nous pourrons, afin qu'il nous reste plus de loisir pour vaquer k
(1) Erant autem jastianibo ante Deum, incedentes in om» nibas mandatis et justificationibus Domini, sine querelà. Luc* 1. 6.
(2) Aug l. 8. Confess. c. 9.
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celles qui sont plus essentielles et plus im» portantes. Pour obtenir , par exemple , une profonde humilité de cœur , qui aille nonseulement à nous mépriser nous -mêmes , mais a être bien-aises aussi que les autres nous méprisent: pour gagner sur nous de faire toutes choses purement pour Dieu , et d'envisager toujours que c'est Dieu même, et non pas les hommes que nous servons ; mais pour parvenir à avoir une entière conformité a la volonté divine , et pour acquérir enfin quelque autre vertu ou quelque autre perfection intérieure. Car quoique l'examen particulier ne soit établi, proprement parlant, que pour retrancher nos fautes et nos imperfections, et qu'en cela seul il y ait assez de quoi nous occuper toute notre vie , parce que nous ne pouvons jamais être tout-à-fait exempts de péchés véniels, il ne faut pas cependant que tout notre temps ne soit employé à autre chose. Celui qu'on met à arracher les méchantes herbes d'un jardin, est bien employé; mais encore ne faut-il pas ne faire jamais qu'arracher, puisqu'on n'arrache que pour faire venir des fleurs et des fruits. Le temps de l'examen particulier est de même bien employé, quandon s'y exerce a déraciner de son ameles vices et les mauvaises inclinations qui y sont , mais tout cela ne doit se faire que dans la vue d'y planter les fleurs odoriférantes des vertus. Je vous ai établi aujourd'hui, dit le Seigneur à. Jérémie, afin que
'vous arrachiez et que 'vous détruisiez ; que 'vous ruiniez et que vous dissipiez ; et afin que vous bâtissiez et que vous plantiez (i). Il faut premièrement démolir et arracher ; mais il faut ensuite bâtir et planter.
Ce qui doit encore plus obliger a pratiquer cette méthode , c'est que même pour se corriger des défauts extérieurs , auxquels on est le plus sujet, c'est souvent un moyen trèsdoux, très-court et très-efficace , que de prendre pour matière de son examen particulier la perfection la plus opposée a ces défauts. Àvez-vous celui de parler avec trop d'emportement et d'autorité à vos frères ? Employez votre examen à les envisager tous comme étant extrêmement au-dessus de vous , et à vous regarder comme le moindre d'entr'eux : vous apprendrez bientôt par là comment .vous devez leur parler et leur répondre , et si vous acquérez une véritable humilité, vous pouvez bien vous assurer que vous ne leur direz jamais rien de mortifiant ni de rude. Sentez -vous de la répugnance a quelque chose 1 trouvez-vous de la difficulté à vous soumettre a ce qui vous arrive? que votre examen soit de recevoir toutes choses, comme venant de la main de Dieu , comme procédant d'une particulière disposition de sa providence, et comme vous étant envoyées pour votre bien : ainsi vous saurez vous ajuster
(i) Constitui te hodiè , ut evellas , etdestruas, et disper* das, et dissipes, et «difices , et plantes. Jerem. i. 10.
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aisément à tout. Alanquez-vous de modestie et de retenue 1 êtes-vous sujet à tourner la tête , et à laisser aller vos regards de côté et d'autre ? ou avez-vous une curiosité inconsidérée de savoir tout ce qui se passe? que votre examen roule sur la présence de Dieu et suri1 obligation que vous avez de faire toutes choses, de manière qu'elles puissent paroître devant ses yeux : de cette sorte vous parviendrez bientôt sans peine , et presque sans y songer,, à être modeste en toutes vos actions, recueilli en vous-même et appliqué à la 'Seule spiritualité. Car n'expérimentez-vous pas que quand vous avez fait votre oraison avec ferveur, vous n'êtes touché au sortir de là d'aucune curiosité vaine , parce que le commerce et l'entretien que vous avez eu avec Dieu, fait que vous méprisez facilement tout le reste. Que si vous voulez prendre à tâche de corriger tous vos défauts extérieurs l'un après l'autre , outre que c'est une affaire de longue haleine, c'est qu'il vous arrivera souvent qu'en voulant,, par exemple, faire votre examen sur la modestie des yeux , vous ne pourrez pas en venir à bout , et que la tête vous tournera à force de vouloir vous asssujétir et vous contraindre. C'est pourquoi un grave docteur reprend a bon droit les directeurs qui ne s'appliquent qu'à corriger le dehors rieur principal soin doit être de réformer le cœur; et un véritable pasteur des âmes doit faire comme Moïse , qui condaisoit son troupeau
au fond du désert (i) : c'est-à-dire , il doit faire qu'on rentre en soi-même, et qu'on s'applique entièrement à la réforme du dedans ; car le dedans étant une fois réformé, le dehors se réformera ensuite facilement de lui-même.