‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 37 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que l'examen particulier se doit faire sur une seule chose.

L'examen particulier toujours doit se faire sur une seule matière , comme nous l'ayons déjà dit ; et la raison est , qu'il est beaucoup plus efficace de cette sorte , que si on y cornprenoit plusieurs sujets à la fois : car il est constant , et la lumière naturelle nous l'enseigne, qu'on a plus de pouvoir contre un seul vice , que contre tous les vices ensemble. Qui trop embrasse , mal étreint (2) , dit le proverbe. Un sens partagé à plusieurs objets agit moins fortement sur chacun d'eux ; et l'on peut vaincre facilement un à un des ennemis qu'on ne pourroit pas défaire en troupe. Cassien dit (3) que cette façon de veiner e nos ennemis , c'est-à-dire , nos vices et nos passions , nous a été enseignée par le Saint-Esprit, lorsqu'il instruisit les enfans

(1) Cùmque minàsset gregem ad ioteriora deserti. Eocod. 3. 1.

(2) Pluribus intentus , minor est ad singula sensus.

(3) Cas. coll. 5. Abb. Ser. c. 14.

d'Israël de la manière dont ils se dévoient comporter , pour vaincre les sept nations ennemies qu'ils trouveroient dans la terre de promission. Le Seigneur votre Dieu , dit-il , consumera ces nations en votre présence peu à peu et séparément-, car vous ne pourriez pas les exterminer toutes ensemble (i).

Le même Cassien , comme pour répondre a une objection tacite qui se pourroit faire , remarque encore sur ce sujet , qu'on ne doit pas craindre qu'étant occupé contre un seul vice , et mettant toute son application à le surmonter , on puisse recevoir beaucoup de préjudice des autres. Premièrement, parce que l'attention qu'on aura a se corriger de quelque vice particulier, excitera dans l'ame une horreur générale pour tous les autres , à cause de ce qu'ils ont tous de commun ; de même lorsqu'on sera bien armé et bien muni contre un seul vice, on sera bien armé et bien muni contre les autres, et en état de pouvoir Tésister vigoureusement à tous. En second lieu, parce que le soin qu'on apporte dans son examen particulier a déraciner une mauvaise habitude de son cœur , coupe peu a peu la racine de toutes les autres, qui n'est autre chose que la trop grande licence de se laisser aller à tout ce qu'on veut. Ainsi s'attacher dans son examen a combattre un vice , c'est les combattre tous ; parce que les moyens

(1) Ipse consumet nationes has ia conspectu tuo paulatîm atque per partes. Non poteris eas delere pariter. Dcut, j. a».

dont on se sert pour se garantir de celui-là, servent pour tous les autres : de même que de tenir la bride ferme a un cheval fort en bouche , et de le châtier lorsqu'il s'emporte en quelque rencontre , cela sert a l'empêcher qu'il ne s'emporte de même en quelque autre occasion. Ajoutez à cela que nous faisons chaque jour un examen général qui embrasse tout, et qu'ainsi il n'y a pas sujet de craindre qu'en nous attachant dans l'examen particulier a nous corriger d'un vice , cela donne lieu aux autres de se fortifier davantage contre nous.

Il est, au reste , d'une telle considération de ne faire l'examen particulier que sur une seule chose , que le plus souvent quand on veut s'examiner , soit sur un vice , soit sur une vertu, il est à propos de diviser sa matière en plusieurs parties ou degrés , et de faire l'examen particulier , premièrement sur une partie , et puis sur une autre , afin de pou* voir mieux venir à bout de ce qu'on souhaite, et parce que si on entreprenoit tout en gros, on ne pourroit pas y réussir. Si on veut , par exemple , appliquer son examen particulier a déraciner l'orgueil que l'on a dans l'ame, et à acquérir l'humilité, il ne faut pas seulement 5e proposer en général de n'avoir de l'orgueil sur rien , et d'être humble en toutes choses , parce que cela étant d'une plus vaste étendue , que si on faisoit l'examen sur trois ou quatre matières différentes, on y feroit infail-

liblement peu de progrès. Mais il faut partager son sujet en divers points ; et les ennemis étant ainsi divisés, et venant à être attaqués séparément l'un après l'autre , il sera plus aisé de les vaincre et de venir a bout de ce qu'on désire.

Mais afin que ceci puisse mieux se mettre en pratique, nous en donnerons ici un exemple, en divisant par degrés quelques-unes des matières principales sur lesquelles on peut faire l'examen particulier ; et quoique nous observions la même chose dans les traités de quelques vertus ; cependant, afin que tout ce qui regarde cette méthode se trouve ramassé ensemble , et parce que c'est ici proprement le lieu d'en parler , nous en ferons ici un abrégé qui pourra nous servir de miroir et de modèle , pour voir si nous profitons dans la vertu , et pour connoître ce qui manque à notre entière perfection.

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