‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 4 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De deux sortes d oraison mentale.

Laissant maintenant a part l'oraison vocale, dont l'usage est pourtant si saint et si fréquent dans l'Eglise, nous ne parlerons que de l'oraison mentale, que l'Apôtre nous a désignée , lorsqu'écrivant aux Corinthiens : Je prierai , dit-il , en esprit , je prierai au-

(1) Benediclus Deus qui non amovit orationem raeam , et miscricordiam suam à me. Aug. sup. Ps, 65. ao.

DE L'ORAISON. l5

dedans de mon cœur : je chanterai les louanges de Dieu en esprit, je les chanterai audedatis de mon cœur ( i . Il y a deux espèces d'oraison mentale : Tune commune et aisée; l'autre extraordinaireet sublime, et que, pour parler avec ceux qui ont été les plus versés, nous formons moins en nous-mêmes , qu'elle n'y est formée par le Saint-Esprit. C'est de celle-ci que parle le grand Aréopage , quand il dit que son maître Hiérothée souffrait des choses divines (2); c'est-à-dire, qu'il étoit tellement absorbé en Dieu, que ce qu'il faisoit , étoit moins une production qui partoit de lui , qu'une impression qu'il recevoit de Dieu même. Il ja une très-grande différence entre ces deux sortes d'oraisons : car la première peut en quelque façon s'enseigner en des paroles ; mais il n'en est pas de même de l'autre, parce qu'il n'y a point de paroles qui puissent l'exprimer, et que personne ne / eut savoir ce que c est, sinon celui qui la reçoit (3), et qui l'épreuve enlui-même.Encore celui-là ne peut-il bien dire, ni bien connoître ce que c'est , ni comment elle se fait ; et c'est ce que remarque très-bien Cassien , qui rapporte a ce sujet cette sentence toute céleste et toute divine du grand saint Antoine : Que l'oraison n'est pas entièrement parfaite, lorsque celui qui prie n'apas encore

(1) Orabo spiritu , orabo et mente : psallam spirita , psallam et mente, I. Cor. i4> i5.

(2) Erat patiens divina. Dion. c. i. de Div. nom.

(3) Quià Démo scit., nisi quiaccipit. Apoc. a. 17.

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perdu toute connoissauce de lui-même , ou qu'il comprend ce qu'il dit (i). Cette espèce d'oraison si haute et si élevée ne permet pas qu'on puisse se ressouvenir de soi-même, ni faire aucune réflexion sur ce que l'on fait , ou, pour mieux dire , sur ce que l'on souffre alors. Il arrive quelquefois qu'un homme a l'esprit tellement absorbé dans une affaire , que s'oubliant lui-même , il ne sait plus où il est, ni à quoi il pense, ou comment il y pense : il en est de même dans cette espèce d'oraison si parfaite; l'homme y est tellement ravi et abîmé en Dieu , qu'il ne se souvient plus de lui-même ; necormoît , ni les choses qui se passent au-dedans de son cœur, ni comment elles s'y passent; et sans regarder aucune méthode , sans songer à passer d'un point à. l'autre , il se perd dans une profonde méditation. C'est ce qui arrivoit à saint Antoine > dont Cassien rapporte que souvent s'étant mis le soir en oraison, il y demeuroit jusqu'au lendemain ; et qu'alors le jour venant à lui donner dans les yeux , il se plaignoit que le soleil ne se levoit de si bonne heure, que pour le priver des lumières que Dieu lui communiquoit intérieurement. Saint Bernard, pariant de cette espèce d'oraison , dit que rarement ou en trouve l'heure , et que le temps qu'on y emploie est toujours court (2) ; d'au-

(1) Divina , coeiestis , et plus quàra humana senteotia» ZSTon est perfecta oratio, in quà se Monachus, Tel hoc ipsum quod erat intelligit. Cass. Coll. 9. Ab. Isaae. c. 5i.

(2) Hara hora , et parva mora, Btrn. ser. in dominicâ inf. col. Ephiplianiic,

tant que quelque long qu'il puisse être, il .semble toujours qu'il n'ait duré qu'un moment. Et saint Augustin éprouvant en lui* même les effets qu'elle produit : Seigneur , dit-il , vous faites naître en moi certains sentimens de tendresse si extraordinaires , et je ne sais quelle douceur si grande 3 que si <?ela passe plus avant , je ne sais ce qu'il çn arrivera f i).

Mais cette dernière espèce d'oraison a encore ses subdivisions et ses degrés. Saint Bernard en compte trois (2) , par rapport à ces paroles de l'Epoux dans les Cantiques : Mangez y mes amis ; buvez , et enivrezvous , mes ttès-cliers (3). L'Epoux dit en premier lieu : Mangez ; ensuite , Buvez ; enfin : Enivrez-vous : et par ces différentes gradations , il nous conduit à la manière la plus élevée de toutes; quoique toutes cependant soient très-parfaites, etqu'elles soient plutôt en nous une passion et un effet de l'impression divine, qu'une action et un effet de notre propre mouvement. Quelquefois le jardinier est obligé, pour arroser son jardin , de tirer de l'eau du puits ii force de bras \ quelquefois aussi , se tenant \vè bras croisés , il voit tomber doucement la pluiedu ciel ,

d) Introduit ma in af&cttun nlmis isuisitotuni , ac p.esci-o tjuàrii duîeedinern , qua; m pcrficialur , quid futuium sit , ignore. s>ug. L 10. Co»f. c. 4°-

1%) Dern. str. 2>?.. ev parvis.

(5; Consedite, aiaici , et hibitc , et ii.cbriamioi , charis- *imj. Ccr.l. 5. i,

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qui abreuve la terre , sans qu'il ait rien à faire qu'a laisser pleuvoir, ou tout au plus à donner quelque pente à l'eau, afin qu'elle aille en plus grande abondance au pied des arbres, et que par ce moyen ils puissent porter plus de fruits. Il en est de même des deux premières espèces d'oraison mentale dont nous avons parlé : l'une s'acquiert par le soin qu'on y apporte, et par la miséricorde de Dieu ; l'autre nous est purement donnée , sans que nous y contribuions rien du nôtre. La première demande beaucoup de travail et d'application , et avec tout cela , ne vous rassasie pas entièrement : mais la dernière vous mène à une table que Dieu vous a luimême préparée , sans que vous en ayez pris aucun soin ; une table délicieuse , une table abondanle en toutes sortes de viandes célestes. C'est ce que signifient ces paroles de l'Epouse : Le roi in a menée dans ses celliers , et ma remplie de son amour (i) ; ce que" le Seigneur nous promet dans Isaïe , quand il dit : Je les réjouirai clans la maison de la prière (2).

Cette dernière espèce d'oraison est un don très-particulier de Dieu , un don qu'il fait à qui il lui plaît , quelquefois en récompense des services qu'on lui a rendus , et des mortifications que l'on a souffertes pour l'amour

(1) fntrorluxit me rcx in cellam vinariam : ordinavit in me charitatem. Cant. ?. 4«

(2) Et laetiûcabo eos in domo orationis mea?. Isa. 56. 7.

DE I ORAISON. IQ

de lui, et quelquefois gratuitement et sans aucun égard au passé. Car c'est une grâce qui ne part que de sa pure libéralité , et que, par conséquent, il communique a qui bon lui semble , suivant ce qu'il dit lui-même dans l'Evangile: Ne m* est -il pas permis défaire ce que je veux (i)? Enfin c'est une chose tellement au-dessus de la portée et de la conception de l'esprit humain , que nous ne pouvons jamais ni l'enseigner, ni la comprendre.C'est pourquoi ce nJest pas sans raison qu'on a repris , et même défendu la lecture de certains auteurs, qui se figurant qu'il peut y avoir des règles, pour rendre infailliblement un homme contemplatif, se sont jamais voulu mêler d'enseigner ce que personne ne peut apprendre, et de réduire en art ce qui est entièrement au-dessus de l'art et delà nature. Gerson, dans un livre qu'il a composé contre Rusbroque , le reprend sévèrement de cette témérité, en lui reprochant que c'est avoir séparé la fleur de sa tige. Car de même qu'une fleur qu'on a cueillie, et que l'on porte à la main , se fane bientôt , et perd toute sa beauté : de même les choses les plus sublimes queDieu communique intérieurement à l'ame qu'il élève jusqu'à un si haut degré decontemplation, perdent leur éclat et leur beauté, lorsque les ôtant de leur place, on veut entreprendre de les exprimer et de les communiquer aux autres. Après tout , ces anagogies

(i) Nod licet mihi quod volo facere ? Matth. 20. i5.

mystérieuses , ces transformations de l'ame, ce silence de toutes les facultés , cet anéan* tissement, cette union immédiate, cette pro* fondeur de Tliaulère, et tous les autres termes de cette nature, que veulent-ils dire] quelqu'un y comprend-il quelque chose ] pour moi j'avoue franchement que je n'y comprends rien. Il y a même cette différence, disent très-bien quelques-uns , entre cette science divine et les autres sciences, que dans les autres , avant que de les acquérir , il faut en entendre les ternies ; au lieu que dans celle-ci , on n'en entend point les termes, jusqu'à ce qu'on la possède parfaitement; Dans les autres , la théorie précède la pratique; dans celle-ci, la pratique, marche avant, la théorie.

Je dis encore, que non-seulement on ne sauroit bien exprimer ce que c'est que cette oraison, ni l'enseigner aux autres ; mais , que même personne ne doit chercher a s'y élever lui-même , si Dieu ne l'y élève , parce qu'autrement , ce seroit un sentiment d'orgueil et de présomption , par lequel on mériteroit d'être privé de la grâce de l'oraison ordinaire , et de demeurer entièrement à sec. // in a menée dans son cellier (i), dit l'Epouse, et cette manière d'agir de Dieu, cette entrée qu'il donne a une aine, pour l'enivrer du vin de son amour , est une grâce particulière , et un insigne privilège, qu'il n'accorde qu'à

(i) Introdoxit me in ccllam vinar/am. Cant. a. 4.

qui il lui plaît. Ce n'est pas l'Epouse qui entre d'elle-même: c'est l'époux qui la prend par la main , qui l'introduit. Elle n'ose pas non plus prendre d'elle-même la liberté de baiser son époux aux lèvres , elle est trop timide et retenue, pour l'entreprendre* ; elle lui demande cette faveur : Qu'il me donne , dit-elle , un baiser de sa bouche (i); comme si elle vouloit dire , reprend saint Bernard (2): Pour moi, je ne saurois, par mes propres forces , m 'élever à une si grande perfection d'amour, à une union si glorieuse, et a une contemplation si sublime, si luimême ne m'en fait la grâce. C'est de lui donc, et de sa pure libéralité que nous devons l'attendre ; c'est sa bonté seule , qui peut nous élever jusqu'à l'honneur de le baiser à la bouche , jusqu'à une espèce d'oraison et de contemplation si sublime et si au-dessus de nous : ce n'est pas une chose que nous soyons capables d'acquérir de nous-mêmes , ni que de nous-mêmes nous devions , ou nous puissions enseigner aux autres.

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