CHAPITRE V
Explication de ces deux sortes d'oraison , tirée de F Ecrit ure-Sa inte .
Les deux sortes d'oraison dont nous venons de parler nous sont clairement désignées par
(1) Osculctur me osculo orls sni. Cant. 1. i. (a) flcrn. serm. 5. ex par.
le Saint-Esprit, lorsqu'il dit que le Sage, c'està-dire, l'homme juste, livrera son cœur, pour veiller dès le point du jour, au Seigneur qui Va formé , et qu'il ■ rtera en la présence du Très- Haut i). L'Ecriture parle premièrement de l'oraison ordinaire , et dénote le temps du matin comme un temps propre
Eour la prière, ainsi qu'elle le marque en eaucoup d'autres endroits. Je me présenterai devant vous dès le matin (2 ) Je me suis hdté de bonne heure et j'ai crié (3). Mes jeux ont revenu le soleil , afin que je méditasse votre parole [fy.Je vous cherche dès la pointe du jour (5). Elle dit que cet homme juste livrera son cœur pour veiller , parce qu'il ne faut pas être endormi dans l'oraison , et n'y être présent que de corps , tandis que le cœur est dissipé a toute autre chose. C'est ce que les saints appellent assoupissement de cœur (6) , et ce qui est un très-grand obstacle à la prière : car , lorsque le cœur est assoupi de cette sorte , on ne sauroit demeurer dans le respect où l'on doit être pour s'entretenir avec Dieu. Mais qu'est-ce qui imprime ce respect dans l'esprit du juste ] c'est la ré-
(1) Cor suum Iradet ad vigllandum diluculô ad Domioum qui fecit ilhim , et in conspectu Altissinii deprecabitur. Eccli. ôy. 6.
(2) Manè astabo tibi. Ps. 5. l\.
(3) Praeveni in maturitate et clamavi.P*. 118. 146.
(4) Praeveuerunt oculi mei ad te diluculô, ut meditarer eloquia tua. lb'id. \\j.
(5) Ad te de luce vigilo. Ps. 62. 1.
(6) Cordis somnolentia.
flexion qu'il fait qu'il est en la présence du Seigneur qui Va forme , et qu'il prie devant le Très-Haut; et cette réflexion fait qu'il se recueille, et qu'il a une attention plus particulière à tout ce qu'il dit. Voilà avec quelle préparation et quelle disposition nous devons nous mettre a l'oraison : voyons maintenant quelle est la prière que fait le juste. Il ouvrira sa bouche dans l'oraison,, et il priera, pour obtenir pardon de ses péchés (i) : c'est-à-dire, il aura de la confusion de ses péchés , il s'en repentira,etilfera unefermerésolutionden'y plus retomber. C'est là proprement l'oraison que nous devons faire , de pleurer nos fautes , et d'implorer la miséricorde de Dieu sur nous. Il ne suffit pas de dire qu'on a fait une confession générale au commencement de sa conversion, et qu'alors on a employé quelques jours à pleurer amèrement ses péchés, et à s'en repentir ; car il n'est pas juste que , pour les avoir confessés , on les oublie; au contraire, il faut tacher de se les remettre à tous momens devant les yeux , suivant ces paroles du Prophète royal : Mon péché est toujours contre moi (2), c'est-à-dire, est toujours devant moi , et m'est continuellement présent à l'esprit.
Saint Bernard, écrivant sur ces paroles des Cantiques : Notre lit est tout couvert de
(1) Aperiet os suum in oratione , et pro delictis suis deprecabUur. Eccli. 39. 7.
(2) Peccatum meum contra me est semper. Ps. 5o. 5.
fleurs (i) : Votre lit, dit-il , qui est votre cœur, est encore tout sale ; il est encore infecté de la mauvaise odeur des vices, et des mauvaises habitudes que vous avez apportées dn monde; cependant vous avez la hardiesse d'inviter l'époux à y venir coucher : vous prétendez vous élèvera la contemplation et aux exercices les plus sublimes de l'union avec Dieu., comme si vous aviez déjà acquis le dernier degré de la perfection chrétienne. Songez premièrement à bien nettoyer votre lit avec; vos larmes. Toutes les nuits je laverai mon Ut , dit le Psalmisle , et j'arroserai m a couche de mes pleurs (2). Songez à le parer des fleurs de toutes les vertus, et vous pourrez ensuite , comme l'épouse, inviter répoux a y venir prendre son repos. Occupez-vous à lui baiser les pieds , en vous humiliant , et en vous repentant de vos fautes ; et à lui baiser les mains, en lui offrant tout le bien que vous faites , et en tachant de recevoir des siennes la grâce des vertus solides et véritables. Quant au baiser de la bouche , quant a cette union si sublime et si parfaite , attendez qu'il plaise à Dieu de vous élever lui-même jusque-là. Un ancien religieux de la compagnie (3), trèsestimé pour sa piété, et très-versé dans la -spiritualité, demeura, dit-on, vingt ans
(0 Lectulus noster fîoribns. fiern. scrm. 46. *"/>. C<mt. I. i 5.
(a) Lavabo per singulas Doctes leetuni mcum , lacrytri» mfîis srrafum mcum rigabo. Ps. 6. ~.
(3j P. Doctor. ÀTdoz. '
DE l'oRAISON. 25
dans les seuls exercices de la vie purgative ; et pour nous , à peine les avons-nous commencés , que nous nous lassons aussitôt , et nous voulons passer aux exercices de l'amour de Dieu. Il faut que les fondemens soient bien profonds et bien solides , pour oser entreprendre d'élever un bâtiment si haut. Mais, ce qu'il y a de particulier dans l'exercice de la connoissance et du regret de ses fautes , c'est qu'outre plusieurs biens et plusieurs avantages que l'on en retire , et dont nous parlerons dans la suite , il n'y a point de remède plus spécifique, ni de meilleur préservatif qui puisse empêcher de tomber dans le péché. Car celui qui s'occupe continuellement à détester le péché , qui à toute heure conçoit une sainte confusion de ceux qu'il a commis , et qui s'entretient perpétuellement dans la douleur d'avoir offensé Dieu, est trèséloigné de l'offenser de nouveau. Au contraire , les saints remarquent (i) que la chute de quelques-uns qui paroissent très-adonnés à la vie spirituelle étala contemplation, n'est venue que faute de s'exercer à réfléchir sur eux-mêmes. A force de s'abandonner a des exercices plus sublimes et plus agréables , ils ont quitté celui de la connoissance d'euxmêmes, et de la considération de leurs péchés \ et la confiance qu'ils prenoient en leurs propres forces , les accoutumant a ne se plus tenir sur leurs gardes, comme ils dévoient,
(i) Tract. 8. c. 23. et p.. Trac t. 7. c 4« T. H. 3
ils sont enfin malheureusement tombés dans le désordre. Pour avoir trop tôt oublié leur bassesse, ils ont été précipités du comble de la perfection , ou il sembloit qu'ils fussent déjà arrivés. C'est pourquoi , il faut que pendant long-temps toute notre oraison se réduise à pleurer nos fautes ; il faut que ce soit là tout notre exercice, jusqu'à ce que le Seigneur nous tende la main , et nous dise : Mon ami y montez plus haut (i).
Mais voj'ons maintenant quelle est cette espèce d'oraison si sublime et si particulière , dont Dieu nous donne la grâce, quand il lui plaît. L'Ecriture-Sainte nousl'apprend encore en ces termes : Que si le Seigneurie veut , il le remplira de V esprit d'intelligence (2). Elle dit : Si le Seigneurie veut', car ce n'est point une chose qui nous soit due, et à laquelle il se soit obligé envers nous ; c'est une pure grâce ; c'est un pur effet de sa libéralité. S'il le veuf donc dans le temps que vous serez en oraison , il surviendra une lumière du ciel, un éclair, qui frappera les jeux de votre entendement ; et alors vous viendrez tout d'un coup à concevoir ce que vous ne compreniez pas auparavant. Voilà ce que c'est proprement que le don d'oraison dont nous parlons. Combiendefoisla même chose s'étoit-elleprésentée à vous , sans que vous vous y fussiez arrêté \ Or, l'Ecriture-Sainte appelle ce don Esprit
(0 Amice, ascende superiùs. Luc. \\. 10. (2) Si enim Dominus magnus voluerit , spiritu intelligentiae replebit illum . Eccli. ?9- 8.
d'intelligence , parce qu'il nous fait connoître les choses par une simple appréhension , sans que l'imagination travaille , et que l'esprit fasse aucun effort. C'est ainsi qu'un homme , qui aime la peinture , rencontrant un tableau très-achevé , s'arrête à le regarder sans siller les yeux , et sans rien dire , et prend tant de plaisir à le voir , qu'il n'en sauroit détacher sa vue. Disons mieux : l'état où l'ame se trouve alors , ressemble à celui des bienheureux dans le ciel. La béatitude consiste dans la vue et dans la contemplation de Dieu ; et lorsque nous serons dans la gloire, cette seule vue nous absorbera entièrement en lui pour toujours, et nous fera jouir d'une félicité éternelle, sans aucun secours du raisonnement, et sans que nous nous lassions jamais de le regarder. Au contraire, nous serons con* tinuellement transportés d'une nouvelle joie; nous trouverons à tous momens un nouveau goût à cette manne céleste(i); et enfin il nous semblera que nous aurons sans cesse de nouveaux sujets d'admiration. La même chose arrive dans cette espèce d'oraison si parfaite et si sublime , que l'on appelle contemplation. Quand il plaît a Dieu d'élever une ame jusque-là , elle ne se lasse point de le contempler ; et sans se servir de son raisonnement , sans s'ennuyer jamais, elle ne fait que tenir perpétuellement la vue attachée sur lui. Mais, FEcriturene marque pas seulement que Dieu
(1) Apoe, 14. i5.
fera cette grâce au juste : elle dit quïZ l'en remplira , parce que cette grâce est si abondante , que ne pouvant tenir dans un vase aussi étroit que le cœur de l'homme, elle s'épanche nécessairement au - dehors ; aussi ajoute-t-elle aussitôt : Que les discours de sagesse pleuvront de sa bouche , et que dans son oraison j, il bénira le Seig?ieur{i). C'est alors que se font les colloques avec Dieu ; c'est alors que l'ame étant éclairée par cette lumière céleste , et élevée au-dessus d'elle-même, le temps est propre pour s'entretenir aYeclui. C'est pourquoi saint Ignace nous avertit (2) que nous entrions dans ces colloques, dès que nous nous y sentons poussés par un mouvement intérieur de la grâce. Ces paroles méritent d'être bien remarquées , et veulent dire en substance que quand , après avoir appliqué toutes les puissances de notre ame a la méditation , notre cœur vient a s'enflammer, et que nous nous sentons secrètement excités à nous entretenir familièrement avec Dieu; c'est alors que nous devons le faire avec confiance, et que le temps est propre pour demander et pour obtenir toutes choses. Car la prière qui part d'un cœur que Dieu a touché de cette sorte , est celle qu'il exauce ; d'autant, comme dit saint Augustin (3), que quand il nous porte lui-
(1) Et ipse tanquàm imbres mittet eloqaia sapientix sua? -7 et in oratione confitebitur Domino. Eccii. 3g. 9.
(2) Occurente nobis spirituali motu ad colloquia veniamu&. S. Ignat lib. exer. spirit. In respect 1 et a.
(3j Au g, lib de vçrb. Dom. serm. 5 et 29 .
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même à lui demander quelque chose , c'est une marque qu'il a dessein de nous l'accorder. Voilà donc quelle est cette espèce d'oraison si sublime que Dieu donne à qui il lui plaît, et quand il lui plaît, suivant ces paroles : Si le Seigneur le veut j il le remplira de V esprit d'intelligence.
Que si le Seigneur ne veut pas nous favoriser d'une grâce si singulière, il ne faut pas pour cela , dit S. Bernard , nous affliger , et perdre courage ; mais il faut nous contenter de la pratique des vertus , et nous croire heureux , pourvu que Dieu nous maintienne dans sa grâce , et qu'il nous préserve de tomber dans le péché. Dieu veuille , dit ce grand saint , que j'aie la paix de l'ame , la douceur et le repos d'une bonne conscience , l'esprit de miséricorde , de simplicité et de charité envers le prochain, le don de me réjouir avec ceux qui sont dans la joie , et de pleurer avec ceux qui pleurent : et je n'en demande pas davantage. Tout ce qui est au-delà, je le laisse aux apôtres, et aux hommes purement apostoliques (1). Le haut des montagnes sert de retraite aux chamois ; mais le creux des rochers est celle des hérissons (2). Que ces montagnes de la contemplation , qui sont si
(i) Utinam detur mihi pax , bonitas, gaudium in Spiritu Sancto , misereri in hilaritate , tribuere in simplicitate , gaudere cum gaudentibus, flere cum flentibus, et bis contentus ero. Caetera sanctis apostolis , virisque apostolicis derelinquo. Bern. serm. 36. sup. Cant.
(2) Montes excelsi ceivis, petra refngium herinaceis. Ps< io3. 18.
hautes et si élevées , soient donc le refuge de ceux qui , avec une légèreté extraordinaire, courent à la perfection : moi , qui ne suis qu'un pécheur, tout hérissé des épines de mes péchés , je me retirerai dans les trous de la pierre angulaire, qui est Jésus 'Christ ; je me cacherai dans ses plaies ; je laverai mes fautes dans son sang , et ce sera la mon oraison. Que si le grand saint Bernard se contente de la pratique des vertus, et d'une vive douleur de ses péchés, et laisse cette autre espèce d'oraison plus suhlime aux hommes apostol'ques , à qui il plaira à Dieu de communiquer une grâce si signalée, il est juste que nous nous contentions aussi de la même chose ; que nous ne nous appliquions dans l'oraison qu'à pleurer nos péchés, à mortifier nos passions, a déraciner nos mauvaises habitudes , et a surmonter tous les obstacles qui se rencontrent dans le chemin de la vertu , et que cette espèce d'oraison , qui est si au-dessus de notre portée, nous la laissions
Îioiir quand il plaira a Dieu de nous y appeer, et de nous y élever lui-même. Encore sera-t-il bon d'être extrêmement sur nos gardes , lors même qu'il nous semblera qu'il nous v appelle; car il y a souvent de grands abus en cela. On s'imagine quelquefois être appelé a l'exercice de la contemplation, parce qu'on y trouve je ne sais quelle douceur et quelle facilité, et néanmoins on se trompe; ce n'est pas une vocation de Dieu,
DE L'oRAiSON. 3l
c'est une entreprise de l'homme, c'est une illusion du démon, qui vous porte a la vie contemplative , pour vous détourner des obligations de la vie active , et pour faire que vous vous acquittiez mal de l'une et de l'autre. Un grand maître de la vie spirituelle dit très-bien (i) , que comme ce seroit une hardiesse et une imprudence extrême, qu'un homme, a qui un roi auioit commandé de le servir à table, osât s'y asseoir sans sa permission ; aussi estce une indiscrétion très-condamnable de s'abandonner entièrement à la douce oisiveté de la contemplation , si on n'y est expressément appelé de Dieu même. Saint Bonaventure donne à ce sujet un très-bon conseil, et dit (2) qu'il faut s'exercer à ce qui est d'une utilité assurée, comme à se défaire de ses habitudes vicieuses et de ses mauvaises inclinations , et à acquérir les vertus solides ; et qu'en cela il n'y a aucun abus à craindre ;
I)arce qu'il est infaillible , que plus on travailera à se mortifier, à s'humilier , et à se résigner à la volonté de Dieu , plus on lui sera agréable , et on acquerra de mérite pour le ciel. Mais ces autres exercices si sublimes et si relevés sont sujets, dit-il, aux tromperies et aux illusions du démon : parce que souvent on prend pour être de Dieu ce qui n'en est pas, et que l'on compte pour beaucoup ce qui est en effet moins que rien. C'est pourquoi dans la vie spirituelle , on doit choisir ses
(1) Bios, in spec. spirlt. c. 11.
(2) Bon. de proeessu Relig. e. 20.
exercices, et s'y appliquer, non pas suivant la douceur qu'on y trouve, mais selon l'utilité qu'on en retire pour son avancement dans la vertu; et ce sentiment est entièrement conforme à la doctrine générale des Saints , comme nous allons le faire voir.