CHAPITRE VI
Qu'on ne doit pas changer légèrement la matière de l 'examen particulier ; et combien de temps il sera bon de le continuer sur un même sujet.
Il est bon d'observer ici , qu'il ne faut pas changer légèrement la matière de l'examen , prenant tantôt un sujet, tantôt un autre, parce que ce ne serait <ï«^ tournoyer inutilement sans avancer ; mais il faut tâcher de suivre une chose jusqu'au bout, et s'attacher ensuite a une autre avec la même fermeté. Une des causes du peu de profit que quelquesuns tirent de l'examen , est qu'ils ne font rien que par saillies ; de façon qu'après s'être appliqués huit ou quinze jours, ou un mois tout au plus, a acquérir une chose, ils se lassent, et sans l'avoir obtenue, ils passent à une autre qu'ils entreprennent, et qu'ils abandonnent après cela de la même manière, pour se porter aune troisième, où ils réussissent encore aussi peu. Si un homme avoit prisa tache déporter unepierretrès-pesantejnsquesurlacimed'une montagne, et qu'après l'avoir portée jusqu'à une certaine hauteur , il la laissât retomber,
et recommençât a faire toujours la même chose : il est constant que quelque peine qu'il pût prendre , il ne par viendroit jamais à mettre la pierre au lieu où il voudroit. Il en est de même de ceux qui embrassent une matière dans leur examen , et qui, avant que de l'avoir terminée, la laissent et en reprennent une autre et puis une autre. Ils ne peuvent jamais arriver à la fin qu'ils se proposent , ils se fatiguent beaucoup, et nefont rien. Us apprennent toujours, comme dit l'Apôtre, et ne par' viennent jamais à la science de la vérité (i). L'affaire de la perfection n'est pas une affaire qui se fasse par saillies : l'on n'en vient à bout que par une longue persévérance; il faut la prendre a cœur, il faut y insister , ilfauts'opiniâtrer à l'emporter à quelque prix que ce soit. C'est une pensée de St. Chrysostôme (2) . que comme ceux qui travaillent a découvrir quelque trésor, ou quelque mine d'or ou d'argent, ne cessent de creuser la terre, et de surmonter toutes sortes d'obstacles, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé ce qu'ils cherchent ; aussi nous , qui cherchons les véritables richesses spirituelles et le véritable trésor de la vertu et de la perfection , nous devons persévérer dans cette recherche , jusqu'à ce qu'ayant vaincu toutes les difficultés qui nous font obstacle , nous venions enfin à le trouver.
(O Semper discentes , et nunquàm ad scientiam veritatis pervenientes. 2. ad Tim. 3. 7.
(2) Chrysost. Iwm, 5. sup. Gcnes, T. II. 20
Je poursuivrai mes ennemis , dit le Prophète royal , et je les atteindrai; et je ne retournerai point quils ne soient entièrement défaits (i). C'est par cette sainte opiniâtreté, et non pas par des entreprises de boutade que Ton surmonte le vice et que Ton acquiert la vertu.
Venons donc un peu a compte. Depuis le temps que vous vous mêlez de faire votre examen , combien de choses différentes y avez-vous embrassées ? Si vous étiez venu à bout de toutes , vous seriez déjà parfait : que s'il y en a quelqu'une où vous n'ayez pas réussi, pourquoi l'avez- vous laissée? C'est, me direz-vous , parce que vous n'y réussissez pas : mais savez-vous pourquoi vous ne réussissez pas ? C'est parce que vous changez à tout moment de projet, et que vous ne persévérez pas assez dans le même dessein, pour en aroir un heureux succès. Si, au reste, en appliquant votre examen et votre soin à une chose , vous n'y avez pas réussi , vous y réussirez encore moins, quand vous n'y aurez plus d'attention , et que vous ne vous y servirez plus de votre examen. Car si celui qui forme de saintes résolutions ne laisse pas, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, de manquer souvent , que fera celui qui n'en forme jamais, ou qui n'en forme que tard? Après tout, ce sera toujours quelque frein pour vous empêcher de faire des chutes si
(i) Persequar inimicos meos, et comprehendam illos : et non convertar, donec deficiant. Ps. 17. 5S,
fréquentes , de vous proposer trois fois régulièrement par jour dene plus tomber : et quoique, au bout de quelque temps , il vous semble que vous n'en soyez pas plus avancé , ne perdez pas cependant courage , et n'abandonnezpoint votre entreprise, mais bumiliez-vous dans l'examen , concevez-y une extrême confusion de votre foiblesse, et faites de nouvelles résolutions de vous corriger. Dieu permet les chutes, et souffre qu'il demeure toujours quelque Jébuséen dans la terre de promission, c'est-à-dire , que vous ayez toujours quelque défaut ou quelque vice à combattre ; afin qu'étant pleinement convaincu que de vousmême vous ne pouvez rien , et que c'est de lui seul que doivent venir toutes vos forces, Vous ayez toujours recours à lui , et vous y soyez continuellement attaché. Il arrive assez souvent que dans la difficulté qu'on trouve à vaincre tout-à-fait ses passions , on n plus de soin et plus de ferveur pour son avancement , que si Dieu accordoit d'abord la victoire qu'on lui demande.
Mais combien de temps , me dira-t-on , faut-il continuer l'examen particulier sur une même matière ? Saint Bernard et Hugues de Saint-Vie! or font une question presque pareille ; savoir : combien de temps il faut combattre contre un vice; et ils répondent qu'il faut combattre jusqu'à ce qu'on ait acquis un tel avantage sur l'ennemi , que sitôt qu'il ose reparoître on puisse le réprimer facilement ,
et l'assujétir par la raison. Ainsi il ne faut pas attendre que la passion soit entièrement étouffée, et qu'on ne sente plus nulle répugnance , car ce neseroit jamais fait, et Hugues de saint ^Victor dit que c'est plutôt le partage des angesr que celui des hommes. Il suffit que la passion que vous vous êtes proposé de vaincre , ne vous tourmente plus guères, et qu'elle vous donne si peu d'embarras , qu'aussitôt qu'elle se soulève, vous puissiez la surmonter aisément en toute sûreté , etalors vous pouvez aller attaquer d'autres ennemis , et prendre un autre sujet pour votre examen. Sénèquemême nous enseigne comment nous devons nous comporter en cela. Nous combattons, dit-il > contre les vices , non pas afin que nous les vainquions entièrement, mais afin que nous n'en soyons pas vaincus (i).Il n'est donc pas nécessaire d'attendre que le vice soittellement mort en nous, que nous ne le sentions plus du tout; c'est assez que nous l'ayons tellement aftbibli et tellement désarmé, qu'il ne puisse plus apporter aucun obstacle a ce qui est le plus convenable pour notre salut.
Le moyen cependant le plus sûr pour ne pas se tromper en cela, est d'en conférer avec son directeur, parce que c'est là en effet une des choses sur quoi on a le plus besoin de conseil. Il y en a quelques-unes sur lesquelles il suffit de s'être bien examiné
(a) Cootrà vitia pugnauius, non ut penitùs vincamus, sed ne vincamur. Sencc. lit. 3. de orai.
quelque temps ; il y en a d'autres auxquelles l'examen d'une et de plusieurs années est bien employé ; car si tous les ans nous déracinions un vice de notre ame , nous serions bientôt parfaits (i) : il y en a d'autres aussi à l'acquisition desquelles toute la vie seroit très-bien occupée, parce qu'il n'en faut qu'une de celles-là pour acquérir la perfection. INous avons l'exemple de quelques personnes qui, ayant pris une chose à cœur , et en ayant fait touteleur viele sujet perpétuel deleur examen particulier , se sont par-là signalées , les unes dans la patience , les autres dans l'humilité , les autres dans l'exercice d'une entière conformité à la volonté divine, et les autres dans -celui de faire toutes clioses purement pour Dieu. Il faut que nous tâchions de la même sorte d'exceller en quelque vertu , insistant et persévérant dans notre dessein , jusqu'à ce que nous en ayons obtenu entièrement l'effet. Cela, au reste , n'empêche pas qu'on ne puisse interrompre quelquefois l'examen qu'on se sera proposé de faire toujours sur cette matière; au contraire , il sera bon même de le discontinuer pendant huit ou quinze jours , et de prendre alors pour sujet de son examen, de bien observer le silence , de bien faire ses exercices spirituels , de parler avantageusement de tout le monde, de ne dire rien qui puisse offenser personne de quelque façon que ce soit , et de se réformer ainsi sur plu-
(1) Delmit. Chr. lib. 9. c. 11.
sieurs autres choses de cette nature , et sur plusieurs défauts légers qui poussent et qui reverdissent facilement en nous , lorsque de temps en temps on n'a pas soin de les arracher. Mais après cette interruption, il faudra retourner à notre première et principale affaire, et continuer a nous y appliquer de telle sorte , que nous parvenions enfin à notre but.