CHAPITRE VII
Comment se doit faire ï examen particulier,
La seconde chose importante que nous nous sommes proposé de traiter , est la manière dont se doit faire cet examen particulier. Il y a trois temps pour l'examen ; et de ces trois temps , il r/y en a que deux où l'on puisse s'examiner. Le premier temps est le matin, sitôt qu'on s'éveille ; et dans celui-là chacun n'a rien autre chose a faire, qu'à former une ferme résolution de s'abstenir tout ce jour-là du vice ou du défaut dont il prétend se corriger. Le second temps est à midi ; et c'est là que se doit faire le premier examen , qui se réduit à trois choses. La première est de demander à Dieu la grâce de pouvoir se souvenir combien de fois on est tombé dans le défaut ou dans le vice qu'on a pris pour matière de son examen. La seconde est d'en
exiger de soi-même un compte exact , en parcourant depuis le moment de son réveil et de la dernière résolution qu'on a faite, jusqu'au moment dans lequel on fait alors son examen : de voir combien de fautes on a commises à cet égard , et de marquer sur du papier ou sur des tablettes autant de points que l'on trouvera avoir fait de fautes. La dernière est de concevoir un extrême regret de celles dans lesquelles on sera tombé, d'en demander pardon à D;eu , et de faire une ferme résolution de n'y plus retomber de tout le reste du jour, moyennant sa grâce. Le troisième temps est celui du soir, avant que de se mettre au lit ; et alors l'examen doit se faire de nouveau, de même qu'a midi, en gardant le même ordre, et parcourant depuis l'examen précédent jusqu'alors, et marquant sur une ligne différente de la première autant de points que l'on trouvera avoir failli de fois pendant ce temps-là. Mais pour déraciner encore plus facilement le vice ouïe défaut dont on a entrepris de se défaire , saint Ignace donne quatre avertissemens, qu'il appelle additions. Le premier est que chaque fois qu^on tombe dans ce défaut ou dans ce vice, on s'en repente aussitôt, en mettant la main sur la poitrine ; car quoiqu'on soit alors devant le monde, cela peut se faire aisément, sans que
{>ersonne s'en aperçoive. Le second, qu'après 'examen du soir, on confère les points qu'on y aura marqués a vec ceux qu'on aura marqués
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le matin, peur voir s'il y aura eu quelque amendement l'après-dînée. Le troisième et le quatrième, que Ton confère aussi pour le même effet les points de ce jour-là avec ceux ceux du jour d'auparavant , et ceux de la semaine où l'on est avec ceux delà précédente. Toute cette doctrine est tirée des Saints. Saint Antoine (i), suivant que le rapporte l'Histoire ecclésiastique, conscilloit que l'on marquât par écrit les fautes dont on se croit trouvé coupable dans son examen; afin que les revoyant ensuite , on en conçût plus de confusion, et que l'on travaillât avec plus de ferveur à s'en corriger. Saint Jean Climaque veut (2) que l'on fasse comme un bon marchand qui, dès qu'il a vendu ou acbeté quelque chose, le marque aussitôt dans son livre, afin de n'oublier rien et de pouvoir mieux faire ses comptes le soir : il veut, dis-je, que dès que l'on a commis quelque faute , on ait soin de la marquer sur-le-champ, pour avoir plus de facilité le soir a faire son examen. Saint Basile et saint Bernard (3) conseillent expressément de conférer un jour avec l'autre , afin que l'on puisse mieux voir si on avance , ou si on recule dans la vertu, et que Ton se porte avec plus d'ardeur a se rendre chaque jour meilleur et plus semblable aux
(1) slnt. Abbas. Sczomen. lib. i. Hist. tr/'p. cap. u. S. Xcceph. I. S. c. 4.
(->) Climac. grad. §. art. n4.
(3) Basil, serm. i. de renunciat. sœc. et spirit. perf. Bern. in speculoMonac.
anges. Saint Dorothée (i) est aussi d'avis que Ton compare une semaine avec l'autre , et même un mois avec l'autre mois.
Quant a la méthode que saint Ignace nous prescrit pour nous corrigerdequelquedéfaut, qui est d'entreprendre cet amendement à diverses reprises, et seulement pour peu d'heures a chaque fois, c'est une méthodeque saint Chrysostôme (2), saint Ephrem et saint Bernard (3) approuvent comme très-efficaces , pour déraciner quelque vice et quelque défaut que ce soit. Plutarque même la recommande '4) comme très-utile, et rapporte a ce propos l'exemple d'un homme , qui étant naturellement très-colère, et ayant heaucoup de pein e a se vaincre la-dessus, prit a tâche d'être tout un jour sans se fâcher. 11 s'en empêcha ce jour-la j et voyant qu'il avoit su se contenir , il se proposa de demeurer encore tout le lendemain dans la même retenue. Cela lui réussit de la même sorte, et enfin ayant pratiqué la même chose pendant plusieurs jours, ii gagna tant sur lui par ce moyen, qu'il devint d'une humeur très-douce et très-modérée. ^ oila justement quelle est la méthodeque saint Ignace veut que nous observions dans l'examen particulier, afin de nous rendre le combat plus facile , et la victoire plus aisée. Quand un
(i) Doroih. Doct. 10.
{a) Chrysost. serm. conlrà concubinarios.
(3) Bcrn, in quâdam formula benè vivendi canonic. tt lîcarior. c. i\,
(4) Plut, in dial. de cohibendâ iracundiâ.
malade est dégoûté , et qu'il a besoin cependant de se nourrir, on ne sert pas devant lui toute la viande qu'on veut qu'il mange ; la quantité le rebuteroit :ponr éviter cela, on ne lui présente rien que morceau à morceau, et on lui en fait prendre ainsi autant qu'il est nécessaire pour sa nourriture. Saint Ignace nous traite de la même manière dans l'examen particulier : il nous y gouverne comme des malades , en voulant que nous ne nous j proposions qu'une chose, et pour peu d'heures ; car s'il falloit y en embrasser plusieurs, ou en entreprendre une pour longtemps ; s il falloit , par exemple , garder le silence toute une année, ou baisser les yeux toute sa vie , peut-être la seule pensée en rebuteroit, peut-être croiriez-vous ne pouvoir jamais obtenir de vous , de vous assujétir à une si grande retenue et à une contrainte si étrange , et il vous sembleroit que ce seroit mener une vie trop mélancolique et trop ennuyeuse. Mais quand on songe que ce n'est que pour une matinée, on trouve que c'est peu de chose, et il n'y a personne qui ne puisse gagner sur soi de recueillir ses regards , et de retenir sa langue pour si peu de temps. L'après-dînée ensuite on ne fait de résolution quepour jusqu'ausoir; car pourle lendemain, Dieu y pourvoira; et que savez-vous même si Vous irez jusque-là?Que si vous yallez,ce n'est encore qu'un jour, et quand vous y serez, vous n'aurez nul regret d'avoir passé le pré-
cèdent avec modestie , et vous ne vous sentirez point de la contrainte que vous vous serez imposée ; au contraire , vous en aurez plus de facilité, et plus de dispositions à continuer. Quand je fais réflexion là-dessus, je crois quelquefois que beaucoup de gens ont tort de ne se pas fixer à ne faire de résolution que pour un demi-jour , car cela leur seroit d'un trèsgrand secours , pour rendre leurs résolutions plus efficaces.
Il est rapporté dans les Chroniques de saint François (1), que frère Junipère, quoiqu'il fût toujours très-retenu à parler, et qu'il n'eût pas besoin de se réprimer ladessus , garda une fois le silence six mois durant, en se servant de la méthode suivante. D se proposa de le garder le premier jour , au nom du Père éternel ; le second , au nom du Fils ; le troisième , au nom du Saint-Esprit ; le quatrième, en l'honneur de la Vierge;tous les autres ensuite, jusqu'au bout des six mois
Èar dévotion h quelque Saint en particulier. >e cette sorte, et prenant ainsi les choses en détail, non-seulement on s'excite davantage à se corriger du défaut dont on a entrepris de se défaire ; mais on a aussi plus de honte et de confusion d'y retomber, quand on voit qu'on n'a pu se commander pour si peu de temps : ainsi on ne peut que se trouver toujours parfaitement bien de mettre cette méthode en pratique.
(1) Hisl. Min. p. a. /. 6. eh. 38.
HrQ PART. I. TRAITÉ VII. CIIAP. VIII.