CHAPITRE VIII
Que dans l'examen on doit principalement s arrêter sur la douleur de ses fautes et sur la résolution de s'en corriger.
Ce que l'on doit toujours remarquer touchant la manière de faire l'examen, c'est que des trois points qu'il contient , les principaux sont les deux derniers , qui consistent à concevoir une extrême douleur et un extrême regret de ses fautes et de ses négligences , et à faire une ferme résolution de s'en corriger. Excitez-vous à la componction dans vos lits ( i) , dit le Psalmiste ; et comme c'est dans la componction , et dans le véritable repentir de ses fautes, et dans le ferme dessein de n'y plus retomber, que réside toute la vertu et toute l'efficacité de l'examen : aussi est-ce à cela qu'il faut particulièrement s'attacher. Une des principales causes pour lesquelles beaucoup de gens profitent si peu des examens , est qu'ils ne s'y occupent presque qu'a chercher combien de fois ils ont failli , et qu'à peine ils ont achevé ce point, que le temps destiné pour l'examen étant près de finir, ils passent superficiellement sur tout le reste, et ne s'arrêtent point à se repentir de leurs fautes , à en
(0 In cubilibas vestris compungimiai. Ps. 4« 5.
demander pardon a Dieu , à former une sérieuse résolution de s'en corriger, ou l'aprèsdînée, ou le lendemain, et a le prier de leur donner des forces pour cet effet. De la vient que lelendemainils font autant de chutes que le jour d'auparavant , parce que n'ayant rien fait qu'en rappeler le nombre dans leur mémoire, ils ne se sont pas appliqués à chercher le moyen de se corriger , qui consiste a avoir une vive douleur de ses péchés, a se proposer fermement de n'y plus retomber, et à en demander la grâce à Dieu. Sans cela il ne faut pas espérer que l'on se corrige jamais; car l'amendement pour l'avenir dépend tellement du regret du passé , que Y un se règle toujours par l'autre : étant certain qu autant qu'on a d'horreur de quelque chose , autant on apporte de soin a l'éviter.
Nous prêchons tous les jours aux gens du monde une morale dont il est juste que nous fassions nous-mêmes notre profit. Pourquoi, disons-nous, les gens du monde retombentils si facilement dans les mêmes pèches, après tant de confessions ] C'est d'ordinaire parce qu'ils n'ont pas eu une véritable horreur de leurs vices et qu'ils n'ont pas porte a confesse une ferme résolution de ne plus pécher ; de sorte que comme leur cœur ne s est pas converti tout-à-fait a Dieu, et qu'ils n ont renonce au vice qu'a demi, ils retournent aisemen k ce qu ils n'ont jamais entièrement abandonné*. Que s'Us avoient eu un regret effectif
or S PART. I. TRAITÉ vu. chap. vm.
et une véritable horreur de leur péché, et qu'ils eussent fait une ferme résolution de n'y plus retomber, ils n'y retomberoient pas au sortir de la confession , avec la même facilité que s'ils ne s' étoient point confessés. Examinons-nous sur cette règle, nous trouverons que ce qui fait que nous commettons F aprèsaînée les mêmes fautes que le matin, et les mêmes aujourd'hui qu'hier, c'est que nous n'en avons pas eu un véritable repentir, que nous ne les avons pas abhorrées de tout notre cœur , que nous n'avons pas conçu un ferme dessein de nous en corriger , et que nous ne nous sommes pas arrêtés là-dessus. Que si nous nous étions bien acquittés en cela de notre devoir , nos rechutes ne seroient. pas si fréquentes; car on n'a pas coutume de se laisser aller si aisément a faire une chose qu'on a détestée , et qu'on a eu regret d'avoir faite. Quand le repentir est véritable , non-seulement c'est un remède pour le passé, mais c'est aussi un préservatif pour l'avenir , parce que celui qui a le péché en horreur, est très-éloigné de tomber dans le péché. L'efficacité de ce remède n'étoit pas ignorée de cet ancien philosophe, qui voyant qu'une courtisane lui demandent une grande somme pour s'abandonner à lui: Je n'achète point Jui dit-il, un repentir si cher (i). Et qu'on remarque bien cette réponse ; elle est digue non-seule-
(0 Epo tanti pœnitere non emo. De Demoslhene referi. An%. Getl. t. i. c. 8.
ment d'un philosophe , mais aussi d'un chrétien et d'un religieux. Quelquefois je considère l'étrange folie, ou plutôt la fureur de ceux qui se déterminent à pécher , en disant : Je me repentirai ensuite , et Dieu me pardonnera. Peut-il tomber dans le sens commun que , pour satisfaire votre passion , et pour prendre un plaisir d'un moment , vous vous déterminiez a avoir toute votre vie un regret et un repentir perpétuel ? Car je veux que Dieu vous pardonne ensuite votre péché; mais afin qu'il vous le pardonne , il faut que vous vous en repentiez, il faut que vous a yez un extrême regret de l'avoir commis. Cette raison est, ce me semble, très-puissante, à ne parler même que moralement, et quand celle de l'amour de Dieu, qui doit toujours faire notre principal motif, seroit comptée pour rien, et que nous ne regarderions que nousmêmeset notrepropre satisfaction. Je neveux pas faire ce que je sais que j'aurai ensuite un extrême regret d'avoir fait : le plaisir de me contenter passera en un moment; la douleur de n'avoir pu me vaincre durera toute ma vie ; ainsi je ne puis trouver de satisfaction à pécher. Je ri ) achète pas un repentir si cher , je ne veux pas qu'un plaisir si court me coûte un regret si long. L'Apôtre exprime encore mieux ce sentiment par ces paroles : Quel fruit , dit-il , avez-vous tiré alors des choses dont vous rougissez maintenant (i) 1 Quelle
(i) Qnem fructum habnistis tùnc in illis , in quibus nùnc erubescitis ? Rom. 6. 21.
proportion y a-t-il d'un contentement si passager avec la douleur que vous en aurez ensuite? Tout ceci doitmûrementse considérer par avance , et quand après cela on est attaque' de la tentation, il faut se dire a soi -même: Je ne veux pas faire ce qui me donneroit de la honte et du regret tout le reste de mes jours. Lorsque vous avez envie de détourner quelqu'un de faire quelque chose. Prenez garde, lui dites-vous, à ce que vous allez faire, vous vous en repentirez après coup ; et s'il veut persister dans son dessein, il vous répond alors, qu'il ne s'en repentira pas. C'est qu'il n'y a personne qui ne voie bien que s'il croyoit se devoir repentir , ceseroit une insigne folie défaire ce qu'il sauroit devoir lui causer ensuite du regret et de la douleur.
Je me s;us un peu étendu sur cet article , afin qu'onvoie combien lavéritable componction et le véritable repentir de ses fautes est impuissant remède pour empêcherd'yretomber, et afin que Ton connoisse par-là combien il est important de s'arrêter particulièrement là-dessus dans les examens. Il est vrai qu'on peut avoir conçu une vive douleur de ses péchés, et une ferme résolution de se corriger , et ne laisser pas cependant d'y retourner , parce qu'après tout , nous ne sommes pas des anges; nous sommes des hommes foibles, formés de terre, et dune matière par conséquent qui peut aisément se briser et se dissoudre, et aisémentsereprendreet se raccommoder.Mais
comme lorsqu'un séculier, au sortir de la confession , se laisse emporter aux mêmes juremens, aux mêmes passions et aux mêmes péchés dont il vient de se confesser, nous disons ordinairement, qu'il faut qu'il n'en ait pas eu un véritable regret , et qu'il n'ait pas formé un véritable dessein de s'en corriger, puisqu'il retourne sitôt à son premier train de vie: aussi c'est une grande marque qu'un religieux n'a pas, ou dans son examen du soir ou du matin, un véritable repentir de n'avoir pas observé le silence , et qu'il n'a pas fait une ferme résolution de ne le plus rompre, lorsque dès le même jour ouïe lendemain , il est aussi peu soigneux de le garder , que s'il n'avoit point fait d'examen ; et ce que je dis d'une chose, je le dis de toutes celles sur lesquelles on fait son examen particulier. Vous auriez honte d'avouer devant vos frères, ou de vous entendre reprocher en leu uce une faute que vous auriez déjà faite trolfmi quatre fois devant eux : combien auriez- vous plus de confusion d'y retomber devant Dieu , si vous vous en étiez accusé déjà véritablement devant lui, que vous vous en fussiez repenti de tout votre cœur, que vous lui en eussiez demandé pardon, et que vous lui eussiez promis de vous en corriger , et cela non pas trois ou quatre fois seulement, mais trois ou quatre douzaines de fois? Il n'y a point de doute que nous nous corrigerions , et que nous profiterions d'une autre sorte que nous ne faisons,
si nous nous repentions véritablement et que nous fissions une ferme résolution de nous corriger.
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