‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 44 sur 86 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Qu'il est (Tune grande utilité d'ajouter quelques pénitences a l'examen.

SAixTignace ( 1 ) ne se contentoit pas encore qu'on eût dans le cœur une vive douleur de ses fautes, et qu'on fît résolution de n'y plus retomber : car afin qu'on pût venir plus facilement à bout de se corriger , il vouloit qu'à l'examen particulier on ajoutât quelque pénitence corporelle, pour l'exercer ensuite sur soi , tout autant de fois qu'on tomberoit dans la faute dont on auroit entrepris de se corriger. Le P. Louis de Grenade rapporte des exemples de quelques serviteurs de Dieu, qu'il avoit connus, qui pratiquoient cette méthode: entre autres il parle d'un qui se mordoit rudement la langue, toutes les fois que dans son examen du soir il trouvoit que le long du jour il lui étoit échappé de dire quelque parole mal a propos, et d'un autre qui se donnoit sévèrement la discipline pour toutes les fautes dans lesquelles il lui étoit arrivé de tomber. I^ saint abbé Aga thon (2 porta pendant trois ans un petit caillou dans la bouche , pour ac-

(1) Lib. 1. ejus vitœ, c. 10.

(2) Rcfcr. Folater. I. i. anlrop.

quérir la vertu du silence ; et de même que le cilice sert à mortifier la chair , et est comme un perpétuel avertissement de garder la chasteté, de même ce caillou lui servoit de frein pour réprimer sa langue, et lui étoit un avertissement continuel de ne pas s'émanciper à trop parler. Nous lisons aussi quesaint Ignace étant sujet, au commencement de sa conversion, à rire beaucoup , surmonta ce défaut à. force de prendre la discipline , s'en donnant chaque nuit autant de coups qu'il lui étoit arrivé de fois , le jour, de rire le moins du monde ; et sans doute il ne peut qu'être d'un très-grand secours d'ajouter ainsi quelque pénitence à son examen, parce que lorsqu'on en use de cette sorte, la crainte du châtiment fait qu'on est plus retenu à faillir. Quelque mauvais que soit un cheval, l'éperon le fait aller; et pourvu qu'il sente seulement qu'on enait,c'estassez,il va de lui-même sans qu'on le pique. Si a chaque fois qu'on rompt le silence, on étoit obligé de se donner publiquement la discipline, ou de jeûner trois jours au pain et a l'eau , suivant l'ancienne pratique des religieux, on seroit assurément bien plus réservé à parler.

Outre cet avantage et le mérite de la pénitence en soi, etoutre qu'elle sert desatisfaction et d'expiation pour nos fautes, elle renferme encore un autre bien;c' est queDieu a coutume d'exaucer les prières et les souhaits de celui qui se mortifie et qui afflige son corps, et c'est

1k un des effets que les Saints attribuent a la pénitence et à la mortification extérieure, et que saint Ignace marque particulièrement dans le livre des Exercices. Dès le premier jour , dit l'Ange a Daniel , que vous avez appliqué votre esprit à l'intelligence des choses célestes f en sorte que vous avez affligé votre corps en la présence de votre Dieu , vos prières ont été exaucées ( i ). Daniel ajouta le jeûne et les austérités a l'oraison , et par-là il obtint ]a liberté de son peuple, et mérita que Dieu lui révélât de grands mystères, et lui fit plusieurs grâces signalées. Aussi voyons-nous que c'est un moyen qui a toujours été extrêmement en usage dans l'Eglise , pour implorer l'assistance de Dieu dans les calamités publiques qu'elle a souffertes , et dans tous les besoins des fidèles. Quand un enfant ne demande la mamelle que par quelques marques peu pressantes , sa nourrice la lui refuse souvent, ou du moins elle le fait un peu attendre ; mais quand il la demande en pleurant et en priant , elle ne peut plus s'empêcber de la lui donner aussitôt. Dieu en use de même à notre égard. Quand on lui demande la vertu d'humilité, ou de patience, ou de chasteté, ou la victoire de quelque tentation, ou quelque autre chose semblable, et qu'on n'y emploie que les prières et les désirs, souvent il n'accorde pas ce qu'on lui de-

(i) Ex die primo quo posuisti cor tuum ad intelligendnru, ut te affligeres in conspectu Dei tui , exaudita surit verba tua, Van, 10, 12.

mande , ou du moins il diffère long-temps à l'accorder ; mais quand on joint la pénitence à la prière, qu'on mortifie sa chair, et qu'on s'afflige devant lui, alors on en obtient plus aisément et bien plus certainement tout ce qu'on souhaite. Dieu aime tendrement les justes ; et lorsqu'il voit qu'ils tourmentent et qu'ils affligent leur chair , pour obtenir quelque chose de lui , il en a compassion et use d'uneplus grandèmiséricorde envers eux. Si l'Ecriture-sainte clit(i) que Joseph voyant les larmes et l'affliction de ses frères , ne put davantage se contenir , et qu'il se découvrit aussitôt à eux, que fera celui qui nous aime bien plus tendrement que Joseph n'aimoit ses frères ? Que fera Jésus-Christ notre frère, quand il verra notre mortification et notre douleur ? C'est donc un moyen qui ne peut que nous être très-utile en toutes manières.

Tout ceci s'accorde parfaitement bien avec ce que ditCassien, lorsqu'il traite de quelle manière nous devons nous comporter dans la guerre spirituelle contre nous-mêmes, c'est-adire, dans l'examen particulier. Puisqu'il est question dans cette guerre , d'obtenir ce qui nous est le plus nécessaire, qu'elle se fait pour déraciner la passion ou la mauvaise inclination qui domine le plus en nous, qui nous entraîne le plus violemment après elle, qui nous

(1) Non se poterat ultra cohibere Joseph, et dixit fratribus suis : Ego sum Joseph. Gen, 45. 1 et 3.

met eu de plus grands dangers , et qui nous fait tomber en des fautes plus grièves , puisqu'il y va de vaincre le vice dont la défaite nous assure la victoire sur tous les autres, et qu'il s'y agit d'acquérir la vertu dont la possession nous donne l'acquisition de toutes les autres : quelle précaution , quel soin , quelle application ne faut-il point qu'un religieux apporte dans une chose qui lui est d'une si grande importance ? Qu'il en fasse , dit Cassien(i),saprincipaleentreprise;qu'il applique toute son étude et toute son attention a en Tenir a bout; que tous ses jeûnes tendent à cela ; que ce soit le but des soupirs et des gémissernens de son cœur; que ce soit la fin qu'il se propose dans ses veilles et dans ses méditations ; qu'il soit continuellement en prières et en larmes pour ce sujet , et qu'il insiste sans relâche auprès de Dieu, pour en obtenir ce qu'il souhaite. Mais ce n'est pas seulement dans l'examen que nous devons nous attacher à cela , il faut nous y appliquer encore dans l'oraison , et non-seulement dans le temps prescrit pour l'oraison , mais aussi plusieurs fois le long du jour , en éle-

(1) Adversùs illud arripiat principale certamen, omnem curam mentis ac soliicitudinem ergà illius impugnationem observationemque drfigens, adversùs illud quotidiana j*'juniorum dirigens spécula, contra illud cunctis momentis , eordis suspiria , crebraque gernituum tela cnntorquens : adversùs illud vigiliarum labores, ac meditationes sui cordis iropendens, indesinenterquoque orationem ad Deum et fletus f'unuens, et impuguationis suae extinctionem ab illo specialiter ac jugiter posceas. Cass. coll. 5. abb. Serm. c. 14.

vant notre cœur à Dieu , et lui disant avec des soupirs et des gémissemens : Seigneur, donnez-moi l'humilité : Seigneur , donnezmoi la chasteté ; Seigneur , donnez-moi la patience. Il faut aussi pour cet effet visiter souvent le saint Sacrement, en demandant à Jésus-Christ , avec ferveur , la grâce dont nous avons le plus de besoin, et recourir à l'intercession de la Vierge et des Saints pour l'obtenir ; il faut que nos jeûnes , nos disciplines , toutes les austérités et toutes les dévotions particulières que nous pratiquons , ne tendent à autre chose;et enfin, puisque c'est une affaire qui nous importe si fort, il faut l'avoir continuellement dans l'esprit et dans le cœur. Si nous nous y prenions de cette sorte, nous nous apercevrions bientôt du profit que nous tirerions de nos examens , parce que Dieu , voyant notre affliction , exauceroit notre prière, et nousaccorderoit l'accomplissement de nos désirs. Ceci, au reste , mérite d'autant plus d'être remarqué, qu'on peut s'en servir utilement dans toutes sortes de rencontres et de tentations. Saint Bonaventure rapporte (i) que la Vierge étant une fois apparue à sainte Elisabeth de Hongrie , lui dit qu'ordinairement Dieu n'accordoit aucune grâce particulière a l'ame, que par le moyen de l'oraison et des mortifications corporelles.

(1) Bonav. in Fit. Christi , c. 5.

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