CHAPITRE PREMIER
Dans lequel on établit deux principes , touchant la conformité a la volonté de Dieu,
Qtiil soit fait , Seigneur } non pas comme je le veux , mais comme vous le voulez (t). Le Fils de Dieu , disent les Saints, est descendu du ciel, et s'est revêtu de notre chair pour deux choses : l'une pour nous racheter par son sang; l'autre pour nous enseigner , par sa doctrine , le chemin du ciel , et nous instruire par son exemple. Car de même , dit saint Bernard (2) , qu'il nous auroit été inutile desavoir le chemin , si nous fussions demeurés dans la prison ; de même il ne nous eût servi de rien d'être tirés de la prison, si nous n'eussions pas su le chemin. C'est pourquoi, comme Dieu est invisible , il étoit nécessaire, afin que nous puissions le suivre et l'imiter , qu'il se rendît visible et se revêtit de notre humanité ; de même que le
(1) Non sicut ego volo, sed sicut tu. Matth. 26.39
(2) Bern. serm, 3. in Circumcis. Dam.
3o4 PART. L TRAITÉ VIII. CHÀP. I.
berger s'habille de la peau de ses brebis, afin qu'elles le suivent plus volontiers en voyant leur ressemblance. S'il n'ëtoit pas véritablement Dieu , dit saint Léon , il n'apporteroit point de remède; s'il n'étoit pas véritablement homme , il ne donnèrent point d'exemple (i). Il a fait voir en l'une et en l'autre de ces deux choses l'excès de l'amour qu'il a pour les hommes : la grâce de la rédemption a été abondante (2); l'instruction ne l'a pas moins été , puisqu'il nous a instruits non-seulement par la doctrine de ses paroles, mais bien plus encore par l'exemple de ses actions. Jésus commença à agir et à enseigner^), dit saint Luc. Il commence premièrement par agir, et cela toute sa vie; ensuite il en emploie les deux ou trois dernières années à enseigner.
Or, entre plusieurs enseiguemens qu'il nous a donnés , un des principaux est que nous ayons une entière conformité à la volonté de Dieu. C'est une doctrine que non* seulement il nous a enseignée par ces paroles , lorsque nous apprenant à prier , il nous a montré à dire au Père éternel : Qu* votre volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel (4) ; mais qu'il nous a aussi confirmée
(1) Ni esset verus Deus, non adferret retnedium ; oisi esset homo verus, non praeberet exempluni. Léo. papa. l-« ttrm. 1 , de yaliv. Dom.
(2) Et copiosa apud eum redemptio. Ps. 129. 7.
(3) Gœpit Jésus facere et docere. Act. 1. 1
(4) Fiat voluntas tua , sicut in cœlo et in terra. Matth, 6. 10.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 3o£
par son propre exemple , puisqu'il dit luimême : Je suis descendu du ciel, non pas pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui ni a envoyé (i). C'est pourquoi dans l'oraison qu'il fit au jardin,lorsqu'il étoit sur le point de donner le dernier accomplissement à l'ouvrage de notre salut , quoiqu'il eût. horreur de la mort en tant qu'homme, et que pour faire voir qu'il l'étoit véritablement , il dit : Mon Père, sJil est possible^ faites que ce calice passe loin de moi (2), sa volonté cependant demeura toujours dans une parfaite soumission à celle de son père, et il ajouta aussitôt : Toutefois qu il soit fait non pas comme je veux , mais comme vous le voulez (3).
Pour traiter cette matière à fond , et pour bien établir la pratique de cette conformité, il faut supposer deux principes sur lesquels roule toute cette doctrine. Le premier est que notre avancement et notre perfection consistent en la conformité a la volonté de Dieu, et que plus cette conformité sera grande, pi us notre perfection le sera aussi. Ce principe est très-clair et très-aisé a comprendre, parce qu'il n'y a point de doute que la perfection consiste essentiellement dans la charité et dans l'amour de Dieu , et que plus on aimera Dieu, plus par conséquent on sera parfait.
(1) Descendi de cœlo, non ut faciam voluntatem meam ; sed voluntatem ejus qui misit me. Joan. 6. 58.
<a) Pater mi, si possibile est, transeat à me calix istc Natlh. 26. 09.
(3) Verumtamen , non sicut ego volo , sed sicut tu. Jbld,
3û6 PART. I. TRAITÉ VIII. CHAP. I.
L'Evangile est plein de cette doctrine ; les Epîtres de saint Paul en sont pleines , et les livres des Saints en sont remplis. L'amour de Dieu est le plus grand et le premier commandement de tous ( i ) La charité est le lien de la perfection (2). La chanté l'emporte sur tout le reste (3). Or , de même que ce qu'il y a de plus élevé et de plus parfait dans toutes les vertus , c'est d'aimer Dieu ; de même aussi ce qu'il y a de plus sublime , de plus pur et de plus exquis dans cet amour , c'est de se conformer absolument à la volonté divine , et de n'avoir en toutes choses point d'autre volonté que celle de Dieu ; car l'amitié , dit saint Jérôme (4^, après l'orateur romain (5, n'est véritablement ferme et solide , que quand nous ne savons vouloir et ne vouloir pas , que ce que notre ami veut ou ne veut point; et ainsi, plus on sera conforme et soumis à la volonté de Dieu , plus sans doute on sera parfait. Outre cela , il est constant qu'il n'y a rien de meilleur et de plus parfait que la volonté de Dieu , par conséquent on deviendra meilleur et plus parfait à proportion que l'on s'unira davantage à cette volonté , selon l'induction de ce philosophe , qui disoit : Si Dieu est ce qu'il y a de plus parfait, il est infaillible que
(1) Hoc est maximum et primum mandatum. ftlatth. 32. 5o.
(2) Caritas est vinculum perfectionis. Ad. Coll. 3. i4« (5) Major autem horum est caritas. 1. Ad Cor. i3. i3.
(4) Eadem velle, eteadem nolle , ea demùm firma amicitia est. Hieron. cp. ad Demelriad,
(5) Cic, de Amiciâ,
DE LA CONFORMITÉ ^ etc. 3c»7
plus une chose lui ressemblera , plus elle sera parfaite.
Le second principe est , qu'il ne peut rien arriver dans le monde que par Tordre et la volonté de Dieu ; et cela doit toujours s'entendre au péché près , duquel il n'est ni ne peut être la cause ou Fauteur ; parce que s'il répugne a la nature du feu de refroidir , a celle de la glace d'échauffer , et à celle de la lumière d'obscurcir , il répugne encore bien davantage à la bonté infinie de Dieu d'aimer le mal et d'en être la cause, Vos jeux sont purs, Seigneur, dit le prophète Habacuc; vous ne pouvez voir le mal , et vous ne sauriez regarder V iniquité (i). Comme dans le monde, pour exprimer l'aversion qu'on a pour quelqu'un, on dit d'ordinaire qu'on ne sauroit le regarder : de même le prophète dit ici que Dieu ne sauroit regarder l'iniquité , pour exprimer par-la combien elle lui est en horreur. Vous nêtes pas un Lieu à qui V iniquité plaise (2), dit David, en un endroit ; et ailleurs : Vous avez aimé la justice, et vous avez haï V iniquité (3). Enfin l'Ecriture-sainte parle en mille lieux de la haine que Dieu a pour le péché ; ainsi il est constant qu'il n'en peut être la cause ni T auteur. Mais hors le péché, tout le reste, les souffrances , les peines , les afflictions , tout
(1) Mundi sunt oculi tui ne videas malum, et respicere ad iniquitatem non poteris. Habacuc. i. i3.
(2) Quoniàra non Deus volens iniquitatem tu es. Ps. 5. 5. {$) Dilexisti justitiam, et odisti iniquitatem. Ps. 44« 8.
3û8 PART. I. TRAITÉ VIII. CHAP. I.
arrive par l'ordre et par la volonté de Dieu. Ce principe est incontestable , et ce que les Païens ont supposé touchant la fortune, n'est qu'une chimère. La fortune n'est rien , et ce n'est point elle , par conséquent , qui donne les biens qui s'appellent communément biens de fortune : c'est Dieu seul qui les distribue ; et le Saint-Esprit nous apprend cette doctrine, lorsqu'il nous dit par la bouche du Sage : Que les biens et les maux , la vie et la mort , la pauvreté et les richesses , tout nous vient également de Dieu (i).
Car quoique toutes ces choses arrivent par le moyen des causes secondes , il est certain cependant qu'il ne se fait rien dans toute 1 étendue de l'univers , que par l'ordre et la volonté du souverain maître qui le gouverne. Rien ne se fait par hasard a l'égard de Dieu ; il a tout arrêté lui-même de toute éternité ; il a compté tous les cheveux de votre tête , et il ne vous en tombera pas un sans son ordre. ]\Iais pourquoi ne parler que des hommes , comme si la Providence ne s'étendoit pas aussi sur tout le reste? Deux passereaux , dit Jésus-Christ , ne se donnent-i/s pas pour une obole 1 cependant aucun d'eux ne tombera à terre sans la permission de votre Père céleste (2). Il ne se remue pas même une feuille d'arbre sans sa volonté, et c'est aussi
(1) Bona et mala, vita et mors, paupertas et honestas à Deo sunt. Eccli. 11. 14.
(2) Nonne duo passeres asse vaeoeunt? et unus ex illis non cadet super terram sine Pâtre vestro. Matlh, 10. 20.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 3 OC)
par cette même volonté que se régissent les choses auxquelles il semble que le hasard ait le plus de part. On tire au sort , dit le Sage , mais cest le Seigneur qui règle le sort (1). Il ne faut pas s'imaginer qu'il y ait en cela rien qui se fasse à l'aventure ; ce qui paraît le plus avoir été déterminé par le sort, est un effet de Tordre immuable de la Providence qui ajuste toutes choses à ses fins. Le sort tomba sur Mathias (2), dit saint Luc, et sans doute cène fut pas fortuitement qu'il y tomba: ce fut par une disposition particulière de cette Providence divine qui l'a voit destiné de toute éternité a l'apostolat, et qui vouloit se servir de celte voie.
La seule lumière naturelle a suffi pour faire parvenir quelques philosophes a la connoissance de cette vérité, et a leur faire dire que quoi qu'eu égard aux causes secondes, plusieurs choses arrivassent par hasard; cependant eu égard à la cause première , elles n'arri voient que par l'ordre delà Providence. C'est , disent-ils , comme si un maître ayant envoyé un serviteur en quelque endroit pour quelque affaire , y en envoyoit ensuite un autre pour une autre affaire , sans que l'un eût aucune connoissance de l'envoi del'autre, mais avec intention pourtant qu'ils se rencontrassent tous deux au même lieu : leur ren-
(1) Sortes mittuntur in sinum , sed à Domino temperantur. Prov. 16. 33.
{2) Cecidit sors super Mathiam. Art. 1. 26.
3lO PART. I. TRAITÉ VHI. CHAP. I.
contre a leur égard seroit véritablement fortuile ; mais à l'égard de leur maître , ce seroit une chose de dessein prémédité. Il en est de même de ce qui nous semble arriver ici-bas fortuitement : à l'égard des hommes qui Voient arriver les choses contre leur attente, et sans même y avoir songé, c'est un effet du hasard; mais à l'égard de Dieu , c'est la suite nécessaire, et l'exécution de l'ordre éternel de sa Providence , qui l'a voulu ainsi pour des fins secrètes et cachées qui ne sont connues qu'à lui seul.
Ce que nous devons inférer de ces deux principes, c'est ce que nous avons avancé d'abord , que puisque toutes choses nous viennent de la main de Dieu, et que toute notre perfection consiste anous conformer à ce qu'il veut , il faut les recevoir toutes comme venant de lui, et nous conformer entièrement là-dessus à sa divine volonté. Ne prenez rien comme arrivé par hasard, ou par la conduite et par la malice des hommes, car c'est là justement ce qui a coutume de faire le plus de peine : et ne vous imaginez pas que telle ou telle chose vous soit arrivée, parce que quelqu'un s'en est mêlé , ni que sans telle ou telle rencontre , cela se seroit tourné d'un autre côté. Ce n^esl pas là a quoi il faut prendre garde ; mais par quelque voie et par quelque détour que les choses viennent , recevez-les toutes comme venant de la main de Dieu , puisque c'est lui en effet qui vous les envoie par ces moyens.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 3ll
Un des anciens Pères du désert disoit ordinairement , qu'un homme ne pouvoit avoir de véritable repos ni de véritable satisfaction dans la vie , s'il ne faisoit son compte que dans le monde il n'y avoit rien que Dieu et lui. Et saint Dorothée rapporte (i)que ces anciens Pères s'étoient tellement habitués k prendre toutes choses, comme venant de la main de Dieu, de quelque nature qu'elles fussent , et de quelque manière qu'elles leur vinssent , que par ce moyen ils se maintenoient dans une profonde tranquillité d'esprit, et menoient toujours une vie céleste.
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