CHAPITRE II
Dans lequel le second principe est plus particulièrement expliqué.
C'est une vérité tellement appuyée sur l'autorité de la sainte Ecriture, que toutes les traverses et les souffrances viennent delà main de Dieu, qu'il ne seroit pas nécessaire de nous arrêter a la prouver, si le démon par de vaines subtilités , ne tâchoit de l'obscurcir et de la rendre douteuse. Car de cette autre vérité que nous avons avancée, que Dieu n'est point la cause ni l'auteur du péché , il essaie d'en tirer une conclusion fausse , en faisant croire a quelques-uns , que quoique.
(0 Doroth. Doct. 7.
les maux qui arrivent par le moyen des causes naturelles , ou des créatures sans raison , comme les maladies , la faim et la soif, le froid et le chaud, viennent de la main de Dieu, parce que les causes d'où ils procèdent sont incapables de péché ; le mal toutefois qui arrive par le moyen d'un homme dont on aura été ou volé, ou blessé, ou déshonoré , ne vient point de la main de Dieu, et n'est point dirigé par Tordre de sa Providence , mais procède seulement de la malice et de la volonté vicieuse de l'homme. On ne peut soutenir cefte opinion , sans être dans une dangereuse erreur ; et saint Dorothée dit très-bien à ce sujet, en reprenant ceux qui ne reçoivent pas toutes choses comme envoyées delà main de Dieu : Lorsque nous entendons dire quelque chose contre nous, nous faisons comme les chiens : car de même que quand on leur jette une pierre , ils courent après pour la mordre, et laissent celui qui l'a jetée , ainsi nous, laissant Dieu qui nous envoie ces sortes de mortifications pour l'expiation de nos péchés , nous courons a la pierre , c'està-dire , nous nous en prenons au prochain, et nous tâchons de nous en venger contre lui (i).
(.1) Nos verô cùm verburu ullum in nos dirtum audimus , •canes imitamm. Hi enîm , si quis in eos lapidem jeeerit, jacente dimiiso, lapidem remordent. Ità nos, Deo derelieto, qui tiobis tribulatiooes hujuscemodi ad peccatorum purgationem procurât, ad lapidem, hoc est, ad prosimam currimus. Voroth. doct. 7.
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Pour détruire entièrement cette erreur, et pour établir solidement la vérité contraire , les théologiens remarquent que dans un péché que l'on commet, deux choses concourent; l'une, le mouvement ou l'acte extérieur; l'autre le dérèglement de la volonté , par lequel on s'éloigne de ce que les commandemens de Dieu prescrivent. Dieu est la cause et l'auteur de la première ; l'homme seul est l'auteur et la cause de la seconde. Supposons, par exemple, qu'un homme se bat contre un autre et le tue; pour le tuer, il a fallu qu'il ait mis l'épée à la main , qu'il ait haussé et alongé le bras, qu'il ait porté le coup, et qu'il ait fait d'autres mouvemens naturels , qui peuvent être considérés en eux-mêmes , et entièrement distingués delà volonté déréglée de celui qui les a faits pour tuer un homme. Dieu est la cause de tous ces mouvemens considères de cette sorte; et c'est lui proprement qui les produit , comme il produit tous les autres effets qui partent des créatures dépourvues de raison. Car de môme qu'elles ne peuvent ni se mouvoir ni agir sans Dieu ; de même sans lui, l'homme ne pourroit ni remuer le bras , ni mettre la main a l'épée. De plus , ces sortes d'actes naturels n'ont rien d'eux-mêmes de mauvais , parce que si un homme s^en servoit ou pour sa seule défense nécessaire, ou dans une guerre juste, ou comme ministre de la justice , et qu'il tuât un autre homme, il est constant qu'il nepét. il 27
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cheroit pas. JMais quant à ce qu'il y a de vicieux dans l'action, c' est-a-dire, quant au dérèglement de la volonté qui l'a déterminé à faire un meurtre , et qui détourne l'esprit de la droite voie de la raison ; quoique ce soit une chose que Dieu permette par un secret jugement de sa Providence, puisque pouvant l'empêcher, il ne le fait pas, il est vrai cependant de dire qu'il n'en est nullement la cause. On explique ceci par la comparaison suivante. Un homme a reçu au pied une blessure qui le rend boiteux : ce qui fait qu'il marche, c'est la faculté qu'il a de se mouvoir; mais ce qui fait qu'il boite , c'est sa blessure. Il en est de même d'une action vicieuse : la cause de l'action est Dieu; mais la cause du péché qui y est mêlé , procède du libre arbitre de l'homme.
Ainsi Dieu n'est ni ne peut être la cause et l'auteur du péché. Mais pour ce qui est des autres maux, soit qu'ils arrivent parle moyen des causes naturelles et des créatures sans raison , soit qu'ils arrivent par le moyen des hommes , et enfin par quelque canal qu'ils passent, et de quelque façon qu'ils viennent , nous devons toujours tenir pour constant qu'ils viennent de la main de Dieu , et qu'ils ne sont envoyés que par sa Providence. C'est Dieu qui a poussé la main de celui qui vous a frappé , et qui a remué la langue de celui qui vous a dit une parole outrageante : Un y a point de mal dans la ville , dit Amos, que
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le Seigneur naitjait ( i ). Et la sainte Ecriture est pleine de cette vérité, attribuant très-souvent à Dieu le mal qu'un homme a fait à un autre , et disant que c'est Dieu lui-même qui Va fait.
Dans le second livre des Rois , Dieu parlant du châtiment dont il avoit résolu de punir les crimes de David, se fait lui-même l'auteur de tous les maux qui dévoient lui arriver par le moyen d'Absalon. Ce sera ^ dit-il , de votre propre maison que je susciterai le malheur contre vous. Je vous enlèverai vos femmes à vos yeux } et je les donnerai à d'autres. Vous avez péché en secret ; et moi j accomplirai cette parole en présence de tout le peuple d'Israël ^ et à la face du soleil (2). C'est par cette même raison , et sur ce même fondement que les rois impies , qui exécutoient des cruautés atroces sur le peuple de Dieu , sont appelés dans l'Ecrituresainte , les instrumens de la justice divine. Malheur à /Izur , V instrument de ma fureur (3), dit le Seigneur dans Isaïe, et parlant de Cyrus dont il devoit se servir pour châtier les Chaldéens , il dit quil Va pris par la main poursoumettre les peuples devant lui(^)-
(1) Si erit malum in civitate, quod Domiaus non feceritî Amos 3. 6.
(2) Ecce ego suscitabo super te malnm de domo tuâ , et tollam uxores tuas in oculis tuis, et dabo proximo tuo. Tu enim fecisti absconditè : ego autem faciam verbum istud in conspectu omnis Israël, et in conspectu solis. 2. Reg. 12. n et 12.
(3) V» Assur, virga furoris mei ? h. 10. 5.
(4) Cujus apprehendi dexteram, ut subjiciam ante faciena ejus génies. Is. 45 1.
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Saint Augustin traitant cette matière :
Leur impiété, dit-il , est devenue comme une liaclie dans la main de Dieu : ils ont été faits les instrumens de Dieu courroucé ; mais ils n'ont point eu de part au royaume de Dieu Boaisé. Car Dieu fait en cela comme les hommes : un homme qui est en colère contre son fils, prend les premières verges qu'il rencontre sous sa main , lui en donne quelques coups , et les jetant ensuite au feu, il conserve à ce fils l'héritage qui lui appartient. C'est ainsi que Dieu se sert quelquefois des Tnéchans pour punir et pour corriger les bons (i).
Nous lisons dans l'Histoire ecclésiastique (2), qu'après la prise de Jérusalem, Titus se promenant un jour autour des murailles , et voyant tous les fossés remplis de corps morts, dont la puanteur infectoit toute la contrée, leva les yeux au ciel, en prenant Dieu à témoin que ce n'étoit pas lui qui étoit cause d'un si horrible carnage et d'une si épouvantable désolation. La même histoire fait encore foi (3), qu'Alaric marchant pour aller saccager Rome, et un saint religieux étant allé autlevant de lui pour le conjurer de ne vouloir
(1) Impietas eorura tanquàtn securis Dei facla est. Facti surit instnimeriium irati, non regnum placati : facit hoc enini Dens quod plerùmque facit et homo. Aliquaûdù iratus homo apprehendit ^irgam iaccntem in medio , fortasséqualecumquc sarmentum ; ca:dit indé fi!ium , ac deindè , projicitsarmentum in ignem , et filio servat ha?redilatem : sic aliquandô Deus per rr.alos erudit bonus. Aug. sup. Psal. 70.
(2) Hist. EccL p. 1. /. 5. c. 1.
(5) Hist. EccL p. 2. /. 9. c. 2.
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pas être la cause de tant de maux qui arriveroient : Ce n'est pas ma propre volonté, lui répondit-il, qui me porte à cette entreprise , mais j'y suis poussé par un fantôme qui me. tourmente, et qui me presse jour et nuit , en me répétant à toute heure : Va à Rome et détrais-la. De sorte donc que toutes choses viennent delà main de Dieu, etsont envoyées par sa volonté et par son ordre. C'est pourquoi lorsque Semeï maudissoit David, et lui jetoit des pierres,, David, pour empêcher ceux qui vouloient se venger de cette insulte, leur dit : Le Seigneur lai a ordonné de maudire David ; et qui est-ce qui ose demander pourquoi le Seigneur en use ainsi (i)? C'està-dire , le Seigneur l'a choisi comme l'instrument dont il veut se servir pour me châtier. Mais il n'est pas surprenant que les hommes soient les inst rumens de la justice et de la Providence divine , puisque même les démons qui sont si endurcis dans leur malice, et si ardens a notre perte, sont aussi quelquefois ici-hasles ministres de cette mêmeProvidence et de cette même justice. Saint Grégoire (2) , sur ces paroles du premier livre des Rois : Le mauvais esprit du Seigneur saisissoit Saùl (3) , remarque qu'un même esprit est appelé esprit du Seigneur, et mauvais esprit , mauvais parle caractère de sa mauvaise volonté:
(1) Dominus praecepit ei ut maîediceret David : et quis est. qui audeatdicere, quarc sic fecerit. 2. Beg. 16. 10.
(2) Gregor. iib. 18. Moral, c. 3.
(3) Spiritus Domini malus arripiebat Saùl. 1. Reg. 16. 23^
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et du Seigneur , pour montrer que c'étoit Dieu qui se servoit de lui pour la punition de Saùl : ce que le texte sacré déclare plus ouvertement au même endroit , quand il dit, que le mauvais esprit tourmentoit Saùl de la part du Seigneur (i). C'est par la même raison , dit ce grand Saint (2) , que les démons qui affligent et qui persécutent les justes , sont appelés par l'Ecriture , les larrons de Dieu (3). Ils sont appelés larrons , pour marquer l'envie qu'ils ont de nous faire du mal ; et de Dieu y pour faire connoître qu'ils tiennent de lui le pouvoir qu'ils ont de nous nuire. Saint Augustin fait a ce sujet une observation trèsjuste. Job , remarque ce Père , ne dit pas : Le Seigneur me Va donné, le démon me Va été (4); mais sachant bien que le démon ne peut faire aucun mal, si ce n'est celui que Dieu lui permet de faire , il rapporte tout également à Dieu , et dit : Le Seigneur me Va donné , le Seigneur me Va été (5). C'est pourquoi, continue le même Saint, rapportez toutes vos souffrances à Dieu ; car le démon ne peut rien vous faire, sans la permission de celui qui a la puissance d' en-haut (6). Hé
(1) Exagitabat eurn spiritus nequam à Domino, i. Reg, 16. 14.
(2) Gregor. lib. i{. , Moral, c. 18.
(5) Job . 19. 12.
(4) Non dixit Job : Dominus dédit, diabolus abstulit, Aug. in Ps. 5i.
(5) Dominus dédit , Dominus abstulit. Job. t. ai.
(6) Prorsùs ad Deum refer flagellum tuum , quia nec diabolus tibi aliquid facit, nisi ille permittat, qui desuper habet potestatem. Aug. ubi sup.
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quoi, les démons ne purent pas même entrer dans les pourceaux des Géraséniens (i), sans en avoir eu auparavant la permission de Jésus-Christ ! comment pourront-ils vous affliger et vous tenter, sans cette même permission? eux qui sans cela n'ont pu toucher à des pourceaux, comment toucheront -ils aux enfans ?