CHAPITRE III
Des grands avantages qu'apporte la conformité a la volonté de Dieu,
Saint Basile dit que toute la sainteté et toute la perfection de la vie chrétienne consistent a attribuer a Dieu la cause de toutes choses généralement quelconques , et k se conformer entièrement là-dessus à sa divine volonté. Mais afin que nous comprenions mieux le mérite et l'importance de cette conformité , que nous la désirions avec plus d'ardeur , et que nous nous appliquions avec plus de soin à l'acquérir , j'expliquerai en détail les grands biens et les grands avantages qui y sont attachés. Premièrement, elle produit la véritable résignation , ou plutôt elle est elle-même cette résignation parfaite et entière, dont les saints et les maîtres de la vie spirituelle font tant de cas , qu'ils disent que c'est la racine et le principe
(1) Mailh. 8. Si.
de toute la paix et de toute la tranquillité de l'aine : car par cette résignation, l'homme se remet entre les mains de Dieu , afin d' y être comme un peu d'argile entre les mains d'un potier ; c'est-à-dire, afin que la Providence divine dispose de lui comme elle voudra , ne désirant plus dès-lors être a lui-même , ni vivre pour lui-même , ni manger, ni dormir , ni travailler pour lui-même ; mais voulant faire toutes choses pour Dieu seul, et dans la seule vue de son service et de sa gloire. La conformité à la volonté divine fait le même effet; car par elle l'homme s ^abandonne tellement a cette volonté, qu'il ne sait ni désirer, ni chercher autre chose que d'en voir l'accomplissement en lui, non-seulement en tout ce qu'il fait, mais aussi en tout ce qui lui arrive de dehors , et non-seulement dans la prospérité et dans les consolations, mais aussi dans l'adversité et dans les souffrances. Cette soumission est si agréable à Dieu , que pour ce sujet il appelle David un homme selon son cœur. J'ai trouvé, dit-il , un homme selon mon cœur, gui fera toutes mes volontés (i). C'est qu'en effet David étoit si soumis aux ordres delà Providence, qu'il avoit toujours le cœur disposé à recevoir également toutes sortes d'impressions de la main de Dieu ; de même qu'une cire molie est disposée à recevoir telle figure que l'on veut y imprimer;
(0 Inveni virum secundùm corineum, qui facict omnes volontates meas. i. Reg. i3. 14. Act. 10. 22.
etc. 32i
c'est pourquoi il s'écrie en plus d'un endroit: Mon cœur est disposé j, 6 mon Dieu! mon cœur est disposé (i).
Secondement, celui qui aura une entière et parfaite conformité' a la volonté de Dieu, aura acquis une entière et parfaite mortification de toutes ses passions et de toutes les mauvaises inclinations qu'il peut avoir. On sait assez combien cette mortification est nécessaire à un chrétien , et combien elle nous est recommandée par l'Ecriture et parles Saints. Or, pour parvenir à avoir une entière conformité à la volonté divine , cette mortification doit être absolument supposée, parce que la conformité est considérée comme la fin, et la mortification commele moyenpourrobtenir; et la fin, comme chacun sait, est toujours plus parfaite et plus élevée que le moyen. Que la mortification soit un moyen nécessaire pour acquérir une véritable conformité à la volonté de Dieu, rien au monde n'est plus clair ; car il est constant que notre propre volonté et le dérèglement de notre appétit , est tout ce qui met obstacle en nous a cette conformité; par conséquent , plus on renoncera a soimême , et Ton mortifiera sa volonté et son appétit, plus on s'unira et on se conformera a la volonté divine. Pour joindre une pièce de bois rude et mal polie , avec une autre très-bien travaillée, il faut pareillement lara-
(1) Paratum cor meum , Deus, paratura cor meuru. Ps. 56. 5, et Ps» 107. 1.
boter et la polir; sans cela on ne pourra jamais bien les assembler. Voilà ce que fait la mortification en nous ; elle retranche, elle rabote , elle polit ce qui pourroit empêcher notre union avecDieu,afinqu'ensuite nouspuissions nous joindre plus étroitement à lui, en nous conformant entièrement a sa divine volonté. Ainsi, plus on se mortifiera, plus aussi on s'unira à Dieu ; et quand on se sera entièrement mortifié sur tout, alors on parviendra à une entière union et à une conformité absolue à la volonté de Dieu en toutes choses.
Il s'ensuit de là une conséquence qui peut être considérée comme le troisième avantage. C'est que cette résignation et cette conformité entière à la volonté divine, est le plus grand et le plus agréable sacrifice que l'homme puisse offrir à Dieu de son propre fonds. Car dans les autres sacrifices, il n'offre que quelque chose de lui, mais dans celui-ci il s'offre lui-même ; dans les autres sacrifices et dans les autres mortifications , il ne se mortifie que sur quelque chose de particulier : dans la tempérance , par exemple , dans l'humilité, dans la modestie et dans la patience, il n'offre qu'une partie de lui-même à Dieu ; mais ici il s'offre tout entier en holocauste., afin que la majesté divine fasse de lui tout ce qu'elle voudra, comme elle voudra, et quand elle voudra, sans excepter quoi que ce soit, et sans se réserver rien pour lui-même. Ainsi, autant il y a de différence entre
DE LÀ CONFORMITÉ , etc. 3^3
l'iiorame et ce qui appartient a l'homme , entre le tout et la partie; autant y en a-t-il entre ce sacrifice, et tout ce qu'il y a d'autres sacrifices et d'autres mortifications.
Au reste, Dieu fait tant de cas de cet holocauste de notre cœur , que c'est là précisément ce qu'il demande de nous. Donnez-moi, dit-il , votre cœur , mon fils (i). De même que l'oiseau royal ne se repaît que de cœurs, aussi ce que Dieu estime le plus, est le cœur ; et si vous ne lui donnez le vôtre, vous ne sauriez d'ailleurs lui faire aucun présent qui le contente. Mais après tout, ce n'est pas nous demander beaucoup. Car si, pour nous satisfaire pleinement , nous qui ne sommes qu'un peu de terre et de poussière, il ne suffit pas de tout ce que Dieu a créé ; et si pour remplir notre cœur, tout petit qu'il est*, il ne faut pas moins que Dieu , comment croyez-vous pouvoir contenter Dieu , en ne lui donnant qu'une partie de votre cœur , et réservant l'autre pour vous ] C'est s'abuser que dele prétendre ; notre cœur ne peut être partagé de cette sorte : Carie lit est si étroit, dit Isaïe, qu'il faut que Vun ou Vautre tombe : et la couverture si courte,quelle ne sauroit les couvrir tous les deux (2). Le cœur de l'homme est un lit étroit , il n'y peut tenir que Dieu seul ; et c'est pour ce sujet que l'Epouse l'appelle un petit lit : J'ai cherché , dit-elle,
(1) Prsebe , fili mi, cor tuum mihi. Prov. a3. »6.
(2) Coangustatum estenimstratum , ità ut alter décidât, et pallium brève utrumque perire non potest. h. 28. 20.
toutes les nuits dans mon petit lit celui que faime de toute mon ame (i). Elle avoit tellement rétréci le lit de son cœur, qu'il n'y avoit de lieu que pour son époux (2) ; et quiconque voudra, au contraire, élargir son cœur pour y faire place à un autre , en chassera Dieu au même instant. C'est de ce passage que le Seigneur se plaint par Isaïe , quand il dit : Vous m avez découvert pour recevoir Vadultère auprès de moi. Vous avez élargi votre lit , et vous avez contracté alliance, avec d" autres (3). Si nous avions mille cœurs, nous devrions les offrir tous a Dieu, et croire encore que ce seroit peu en comparaison de ce que nous lui devons.
En quatrième lieu, quiconque aura une parfaite conformité à la volonté divine, aura aussi, comme nous l'avons déjà dit, une charité parfaite ; et plus il augmentera dans cette conformité , plus aussi il augmentera dans la charité et dans l'amour de Dieu , et par conséquent dans la perfection , qui consiste dans cette charité et dans cet amour. Outre que nous avons déjà suffisamment établi cette vérité dans le premier chapitre, ce que nous venons de dire dans l'article précédent, peut encore servir à tirer une nouvelle induction pour la confirmer ; car
(1) In lcctulo mco per noctes quaesivi quem diligit anima
caea. Cani. 3. 1 .
(Y) Gilbcrtus 4bb. serm. 2. în Cant. a pud Bernard,
(ô) Qiua juxtà me discooperuisti , et suscepisti adulte-
rum, dilatâsti cubile tuum , et pepigisti cum eis foedus. 1$.
DR LA CONFORMITÉ , etc. 3^5
l'amour de Dieu ne consiste pas dans les paroles , mais dans les actions. La preuve de l'amour, dit saint Grégoire , ce sont les œuvres (i) ; et plus les œuvres nous coûtent et sont difficiles, plus elles marquent d'amour. C'est pourquoi saint Jean voulant expliquer l'excès de l'amour que Dieu avoit eu pour le monde. Dieu, dit-il, a aimé le monde à un telprint , qu'il a donné son Fils unique (2). Et Jésus-Christ parlant lui-même de l'amour qu'il portoit a son Père , Afin , dit-il, que le monde commisse que faime mon Père, et que je fais ce que mon Père ma commandé , levez-vous, allons-nous-en (3). Mais où alloitil? il alloit pour souffrir la mort sur une croix; et c'est en accomplissant un ordre si rigoureux , qu'il a véritablement témoigné au monde qu'il aimoit son Père. Ainsi l'amour se témoigne par les actions ; et plus les actions sont grandes et pénibles , plus on fait paroître d'amour. Or., la conformité entière h la volonté de Dieu est , comme nous l'avons dit , le plus grand sacrifice que nous lui puissions faire de nous-mêmes ; parce qu'elle suppose une mortification parfaite de tous nos sens, et une résignation absolue, par le moyen de laquelle nous nous offrons à
(0 Piobatio dilectionis exhibitio est operis. Greg,homilJôo+ In Evang.
(2) Sic Deus dilexit mundum , ut Filium suum unigenitum daret. Joan. 5. 16.
(3) Ut cognoscat mundus quia diligopatrem, et sicut mandatum dédit mihi pater, sicfacio, surgite, eamushinc. Joan. 14. 10.
Dieu, et nous nous remettons entre ses mains, afin qu'il fasse de nous ce qu'il lui plaira. Il n'y a clone rien en quoi on puisse montrer plus d'amour pour Dieu , qu'en cette conformité , puisqu'en cela on lui donne et on lui offre généralement tout ce qu'on a , et tout ce qu'on pourroit jamais ou avoir ou désirer ; et que si on avoit quelque chose de plus , on le donneroit aussi de la même sorte.