‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 50 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que c'est jouir de la béatitude sur la terre 3 que d'avoir une parfaite conformité a la, volonté de Dieu.

Celui qui sera parvenu à avoir une conformité entière à la volonté divine , prenant toutes choses comme envoyées par l'ordre de la Providence , et se conformant en cela à tout ce que Dieu veut , aura acquis la suprême félicité des serviteurs de Dieu sur la terre, puisqu'il possédera pleinement cette paix profonde et cette joie intérieure, en quoi consiste la véritable béatitude de cette vie. Car ce qui fait, dit l'Apôtre, le royaume de Dieu , c' est-a-dire la béatitude des Saints dans le monde, ce nest pas le boire et le manger, c'est la justice ., la paix et la joie dans le Saint-Esprit (i). Voilà quel est le

(0 Non est regnum Dei esca et potus , sed justifia , et pal, et gaudium in Spiritu Sancto Ad Rom. i4* 17.

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royaume du ciel en terre ; voilà quel est le paradis de délices , dont nous pouvons jouir ici-bas , et c'est à bon droit que nous l'appelons béatitude, puisque par-la nous devenons en quelque sorte semblables aux bienheureux. Car comme il n'y a point de changement et de vicissitude dans le ciel, et que les bienheureux demeurent toujours dans un même état, et y jouissent perpétuellement de Dieu; aussi dans le monde ceux qui sont parvenus à avoir une parfaite conformité à la volonté divine, et a établir tout leur contentement en celui de Dieu, ne s'inquiètent et ne se troublent aucunement de l'instabilité des choses , et des divers accidens de la vie. Leur volonté est si soumise a celle de Dieu , que la connoissance qu'ils ont que tout vient de lui , et que c'est sa volonté qui s'accomplit dans ce qui leur arrive de fâcheux , fait que préférant la sienne à la leur , toutes leurs souffrances et toutes leurs peines se changent en joie, et toute leur amertume se convertit en douceur et en consolation. C'est pourquoi rien ne sauroit les troubler , puisque n'y ayant que les déplaisirs , les traverses , les douleurs et les affronts qui en pussent être capables, et eux les recevant comme une faveur singulière, à cause de la main qui les envoie, il ne reste plus rien qui puisse aucunement altérer la paix et la tranquillité de leur ame.

Voilà d'où procédoit la tranquillité et la joie qui paroissoit toujours sur le visage et

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dans toutes les paroles et les actions des Saints ; d'un saint Antoine, d'un saint Dominique, d'un saint François et de plusieurs autres grands Saints des siècles passés. On rapporte la même chose de saint Ignace (i). et cela se voit d'ordinaire dans tous les vrais serviteurs de Dieu. Mais peut-être ces grands Saints étoient-ils exempts de toutes les misères de la vie^ peut-être n'étoient-ils pas sujets aux infirmités corporelles, peut-être n'avoient-ils nulle tentation a soutenir, ni rien de pénible à supporter; enfin il ne leur arrivoit jamais aucun accidentfacheux.il leur en arrivoit, sans doute, et de plus fâcheux qu'a nous ; car les afflictions, les mépris et les souffrances sont le partage des Saints ; et ceux que Dieu aime le plus , sont ordinairement ceux qu'il éprouve aussi le plus par toutes ces sortes de choses. Comment donc pou voit-il se faire qu'ils demeurassent toujours dans une même assiette d'esprit, qu'ils conservassent toujours une si grande tranquillité au-dedans et au-dehors, et qu'ils eussent toujours la joie dans le cœur et sur le visage, comme si tous les jours eussent été des jours de fête et de réjouissance pour eux? C'est qu'ils étoient parvenus a avoir une entière conformité à la volonté divine: qu'ils avoient mis tout leur bonheur a la voir accomplir, et qu'ainsi ils rencontroient partout des sujets de satisfaction. Toutes choses se tournent en bien à

(3) Llb. 5. c. 5. Vitœ s. tenalii.

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ceux qui aiment Dieu (i). Le juste ne sera point affligé de quoi que ce soit qui lui arrive (2). Les peines, les tentations, les mortifications , tout se convertissoit en joie pour, eux, parce qu'ils sa voient que tout cela pro*cédoit de la volonté de Dieu , dans laquelle, ils avoient établi toute leur félicité, et de cette sorte possédant toute la béatitude dont on peut jouir ici-bas , ils goûtoient par avance une partie des douceurs et des avantages de. la gloire, dont ils dévoient se rassasier un jour pleinement dans le ciel. Sainte Catherine de Sienne dit très-bien a ce sujet, que les justes sont comme J.-C. ; et que de même que le Sauveur ne perdit jamais la béatitude del'ame, quelques peines et quelques douleurs qu'il pût souffrir, aussi les justes, quelques afflictions et quelques adversités qui leur surviennent , ne perdent jamais la béatitude qui consiste dans la conformité à la volonté divine, parce que l'accomplissement de cette volonté sur eux leur est toujours une continuelle matière de joie. Cette sorte de perfection est si sublime et si élevée, que l'Apôtre la souhaitant aux Philippiens : La paix de Dieu , leur dit-il , laquelle est entièrement au-dessus des sens , conserve vos cœurs et vos esprits en J.-C. (3). 11 dit que

(1) Diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum. Ad. Rom. 8. 28.

(2) Non coutrislabit justum quidquid ei accident. Prov*

(5) Et pax Dei, quae cxuperat omnem sensum , custodiat

cette paix est entièrement au-dessus des sens, et surpasse toute sorte d'imagination , parce qu'en effet c'est un don tellement surnaturel, que l'entendement humain ne peut de luimême concevoir comment il est possible qu'un cœur puisse demeurer tranquille parmi les bourrasques et les tempêtes des tentations et des souffrances dont il est continuellement battu dans cette vie. Cela tient en quelque sorte de la merveille du buisson ardent qui ne se consumoit point (i), et du miracle des trois Hébreux qui , au milieu de la fournaise, ne furent aucunement offensés des flammes , et ne cessèrent de chanter les louanges du Tout-Puissant. C'est aussi ce qui faisoit dire à Job en parlant à Dieu : Vous me tourmentez, Seigneur, cF une façon merveilleuse (2) ; comme voulant par-là exprimer d'un côté l'excès des peines et des douleurs qu'il souffroit , et de l'autre la joie et la satisfaction qu'il avoit à les souffrir , puisque la Providence divine l'avoit ordonné de cette sorte. Cassien rapporte (3) qu'un saint vieillard se trouva un jour a Alexandrie, environné d'un grand nombre d'infidèles qui le chargeoient d'injures et d'opprobres, le frappoient , le poussoient , et lui faisoient plusieurs autres sortes d'outrages. Le saint homme demeuroit cependant au milieu d'eux

corda vestra et intelligentias Testras in Christo Jesu. Ad Philip p. 4. 7.

(1) Exod. 7>. 2.

(2) Mirabiliter me crucias. Job. 10. 66,

(3) Collât. 12. c. i3.

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comme un agneau, souffrant et se taisant; et quelques-uns d'entre eux lui ayant demandé par me'pris quels miracles Jésus-Christ avoit faits :Les miracles qu'il a faits, dit-il, sont que quelques injures que vous veniez de me faire, je ne me suis point mis en colère contre vous , et que je n'en ai pas été ému le moins du monde. Voilà une patience admirable : voila une perfection très-sublime et trèsexquise.

Les anciens nous ont laissé par écrit, et saint Augustin le dit après eux en plusieurs endroits (i), que le mont Olympe dans la Macédoine est d'une si excessive hauteur , qu'il surpasse de beaucoup la première région de l'air. Il n'y a jamais ni nuage , ni vent , m pluie sur son sommet , parce que tout cela ne se forme que d'un air épais et grossier, et que l'air y est toujours extrêmement pur. Les oiseaux même ne peuvent voler jusqu'au haut, à cause de sa trop grande élévation; et quand ils y voleroient, ils ne pourroient pas y demeurer, non plus que les hommes et les autres animaux qui n'y sauroient vivre , parce que l'air y est trop subtil pour pouvoir être respiré. Cela fut reconnu par quelques gens qui y mont oient tous les ans, pour y faire certains sacrifices, et qui avoient soin d'y porter avec eux des éponges pleines d'eau , afin que les approchant de leur nez , et respirant 1 air

(i) yJug. lib. 1. de Gènes, ad litl. in opère imperf. c 10. et llb. 1. de^Gencs. contra Manich. c. i5.

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a travers, ils pussent le condenser par ce moyen. Ils avoient encore coutume, avant que de descendre de la cime de la montagne d'y écrire sur le sable quelques lettres , que l'année d'après ils retrouvoient aussi bien formées et aussi entières qu'ils les avoient laissées ; ce qui n'auroit pu être, s'il y eût fait la moindre haleine de vent , ou qu^il y fût tombé la moindre goutte de pluie. Voila le symbole du comble de la perfection , auquel sont parvenus ceux qui ont une entière conformité a la volonté de Dieu. De même que l'Olympe est élevé au-dessus des nues, et que son sommet jouit d'un air toujours serein (i); de même ils sont élevés au-dessus de toutes les choses de la terre , et les oiseaux de proie, c'est-à-dire, les désirs déréglés et les passions, ne pouvant porter leur vol jusqu'à eux, la paix et la tranquillité de leur cœur n'est jamais troublée par le moindre mouvement et par la moindre agitation du monde.

Saint Augustin (2) écrivant sur ces paroles de Jésus-Christ, dans saint Matthieu : Bienheureux les pacifiques , parce quils seront appelés en fan s de Dieu (3) , dit que le Sauveur du monde appelle les pacifiques bienheureux et enfans de Dieu , parce qu'il n'y a

(1) Nubes excedit Olympus pacem summa tenent. Lucan. lib. 1. Pharsal.

(q) Aug. lib. 11. de. serm. Domini inmonte.c. S.

(5) Beati pacifîci , quoniàm filii Dei vocabuntur. Matth. 5.9.

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rien en eux qui résiste à la volonté divine ; et qu'au contraire ils s'y conforment en toutes choses, comme de bons enfans, qui tâchent de se rendre semblables a leur père , en tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils n'ont point d'autre volonté ni d'autre contentement que la volonté et le contentement de leur père. C'est la un des plus grands points de la vie spirituelle; et celui qui sera parvenu k se conformer ainsi en tout a la volonté de Dieu, à recevoir tout comme venant de la main de Dieu, et a établir toute sa satisfaction et toute sa joie dans l'accomplissement de ce que Dieu veut, aura trouvé le paradis sur la terre. Tout est devenu paisible autour de lui, et sa demeure est dans S ion (i). 11 pourra , dit saint Bernard (2), chanter avec toute confiance ce cantique du Sage : J'ai cherché le repos en toutes choses,et je demeurerai dans l'héritage du Seigneur (3) : car il aura trouvé en effet le véritable repos; il auratrouvé cette joie pleine et parfaite 3 quil n est au pouvoir de personne de lui ôter (4)-

Que nous serions heureux , si nous pouvions gagner sur nous de mettre toute notre joie dans l'accomplissement de la volonté de Dieu , et si nous pouvions parvenir à n'avoir

(1) Factus est in pace locus ejus , et habitatio ejus in Sion. Psat. 75. 5.

(a) Bern. in sentent.

(o) la his omnibus requiem quaesivi, et in bœreditate Domini morabor. Ecclî. a4« H«

(4) Ut gaudium vestrum sit plénum. Et gaudium vestrum uemo tollet à vobis. Joan. 16. i'\ et 22.

plus en toute chose d'autre volonté que la sienne ! Faites , Seigneur , lui devons-nous dire, que je ne sache vouloir, ou ne vouloir pas que ce que vous voulez, ou ne voulez point; faites que ce soit là toute ma douceur et toute ma consolation; car il tn est avantageux de m attacher de telle sorte à mon DieUj que je ne fonde mon espérance quen lui (i). Encore une fois, que nous serions heureux, si nous étions toujours si unis à Dieu, que dans toutes nos actions et dans toutes nos afflictions et nos souffrances, nous n'eussions rien en vue que l'accomplissement de sa volonté sur nous ! C'est ce qui a fait dire à un saint homme (2) , que celui à qui tout n'est rien qu'une seule chose , qui rapporte tout à une seule chose, et qui ne voit tout que dans une seule chose, conservera toujours son cœur dans une assiette tranquille, et demeurera en paix dans le sein de Dieu.

(1 ) Mihi autem adhœrere Deo bonuni est, et ponere in Domino spem meam. Ps. 72. 28.

(2) Delmit. Christ. I. i.c. 3.

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