‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 6 sur 86 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans lequel cette doctrine est plus particulièrement expliquée , et eonjîrmèe.

Pour un plus ample éclaircissement , et une plus grande confirmation de cette doctrine, les saints et les maîtres delà vie spirituelle disent (i) , que pour parvenir à cette espèce d'oraison et de contemplation si élevée dont nous venons de parler, il faut premièrement s'appliquer a mortifier ses passions , faire un fondement solide de toutes les vertus de la morale chrétienne , et s'exercer long-lemps à les pratiquer. Sans cela , ajoutent-ils, c'est inutilement que l'on prétend s adonner a la contemplation , et en faire comme une profession particulière. Car il faut que vous luttiez comme Jacob , avant que de voir Dieu comme Israël , et de pouvoir dire : J'ai vu Dieu face à face (2). Il faut que

(i) Greg. lib.y Mor . c. 27. Bern. serm. 46. sup. Cant Isid. l'b 5 c, i5 S. Thom 2.2. 9. 182 art. 3. et Cajetan. ibid. (s) Opor/ct ut priiis sit Jacob luctans quàm Israël, ac Deum viden*, ac dicens : Vidi Deum facie ad faciem.

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vous combattiez contre vos passions , que vous les vainquiez , et que vous surmontiez toutes vos mauvaises habitudes , avant que de pouvoir parvenir à cette union intime avec Dieu. Blosius dit (i) que celui qui veut s'élever à un degré très-éminent de l'amour de Dieu, et qui cependant ne travaille pas soigneusement à se corriger , à réprimer ses vices , et a se dépouiller de l'amour déréglé des créatures , est semblable à un homme qui, étant chargé de fer et de plomb, et étant lié par les pieds et les mains , voudroit monter au haut d'un grand arbre. C'est pourquoi on avertit d'ordinaire ceux qui sont préposés a la direction spirituelle des autres , qu'avant que de leur parler de contemplation , ils leur apprennent premièrement a bien mortifier leurs passions ; qu'ils les forment à la patience, à l'humilité , a l'obéissance; et que les exerçant continuellement a toutes les vertus de la vie active chrétienne , ils leur en fassent acquérir une habitude parfaite. Plusieurs , pour n'avoir pas observé cette méthode , et s'être élevés tout d'un coup à la vie contemplative , sans avoir passé par l'active , qui doit être la première, se trouvent, après plusieurs années d'oraison, aussi dépourvus de vertus, aussi impatiens , aussi colères , et aussi orgueilleux qu'auparavant : de sorte que si on les touche le moins du monde sur quelqu'un de leurs défauts, ils font éclater aussitôt leurs

(i) Blosius in tabula spirité addit, i.

ressentimens par des paroles d'impatience et d'aigreur , et découvrent ainsi leur imperfection et leur peu de retenue. Le père Everard Mercuriano, général de la Compagnie, explique très-bien cette vérité , dans une lettre qui] a écrite sur ce sujet. Plusieurs, dit-il, entendant parier d'un autre exercice d'oraison et d'amour de Dieu plus sublime que l'oraison ordinaire, de certains actes anagogiques , et de je ne sais quel silence de toutes les facultés de lame, ont voulu , plutôt par défaut de discernement que par aucun véritable désir de leur avancement spirituel,s'é]ever avant le temps a l'exercice de la vie unitive , comme a l'exercice le plus héroïque et le plus parfait de tous , et par le moyen duquel on surmonte les vices avec moins de peine, et l'on acquiert les vertus avec plus de facilité. Mais parce qu'ils se sont élevés a cela avant le temps, ils ont perdu beaucoup de temps et ont si peu avancé, qu'au bout deplusieurs années, ils se trouvent aussi bouillans dans leurs passions, aussi entiers dans leurs sentimens et dans leurs volontés , et aussi attachés à leurs propres commodités, que s'ils n'avoient jamais eu aucun commerce , ni aucune communication avec Dieu. Enfin, lorsque l'on veut disposer d'eux dans les choses qui ne leur plaisent pas , ou qui ne sont pas selon leur sens , ils sont aussi peu dociles que le premier jour, et ont autant de répugnance que jamais à soumettre leur jugement à la

volonté de leurs supérieurs. Cela vient de ce qu'ils ont voulu voler avant que d'avoir des ailes ; et qu'au lieu d'aller par le grand chemin, qu'ils dévoient tenir, ils ont voulu l'abréger en prenant mal a propos la traverse. Ils n'ont point bâti sur le fondement de la mortification de leurs passions , et de la pratique des vertus ; ainsi ils n'ont pu rien faire de solide : ils ont bâti sur le sable; et l'édifice qu'ils a voient élevé avec beaucoup de travail , est tombé par terre à la première secousse de vent. Mais ce qui fait encore mieux voir combien cette doctrine est véritable , et combien elle est généralement reçue , c'est qu'elle est communément suivie par tous les saints, lorsqu'ils établissent les trois espèces d'oraisons qui répondent aux trois sortes de voies, qu'ils appellent purgative, illuminative , et unitive. Saint Grégoire de Nazianze , et tous ceux qui ont écrit de la vie spirituelle, ont tiré cette doctrine de saint Denjs, aréopagite ; ils conviennent tous en ce point , qu'avant que de nous adonner a cette espèce d'oraison élevée , qui répond a la voie unitive , il faut nous appliquer a ce qui concerne la voie purgative et illuminative.il faut premièrement nous exercer long-temps a avoir une vive douleur de nos péchés ; travailler a déraciner nos vices et nos mauvaises inclinations, et tâcher en imitant Jésus-Christ, d'acquérir les véritables vertus qui éclatent dans toute sa vie. Que si nous voulons faire autrement , et que sans

passer par ce chemin , nous prétendions aller plus ayant , nous ne ferons que des tentatives inutiles, et nous serons toujours abusés. Pour s'élever a la connoissance des plus hautes sciences, il faut avoir étudié long-temps dans les moindres ; et pour arriver au haut de l'échelle , il faut avoir passé par les premiers échelons.

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