CHAPITRE V
Qu'on ne peut trouver de contentement qu'en Dieu ^ et que celui qui en cherche ailleurs , n'en aura jamais de véritable.
Ceux qui établissent leur contentement en Dieu et en sa divine volonté, jouissent d'une satisfactionperpétuelle, parce que s'attachant ainsi à la colonne inébranlable de la volonté de Dieu , ils participent a l'immutabilité de cette volonté, et demeurent, par ce moyen, toujours fermes, toujours immuables, et toujours dans une même situation de cœur et d'esprit. Mais ceux qui sont attachés aux clioses du monde, qui y ont mis leur cœur et établi leur contentement, ne peuvent jamais avoir cette satisfaction qui soit véritable et de durée ; car ils suivent la nature de rattachement qu'ils ont pris , et sont exposés comme elles, a toutes les vicissitudes et a toutes les révolutions qu'elles souffrent. Saint Augustin explique cela admirablement bien , sur ces mots du Psalmiste : // a conçu la douleur et a enfanté V iniquité ( i). Vous ne verrez jamais , dit-il , la fin de vos peines et de vos inquiétudes , si vous n'aimez uniquement la
(i) Concepit dolorem , et peperit iniquitatem,
Ps. 7. i5.
seule chose dont on puisse jamais vous priver maigre' vous (i).
Lorsque saint François deBorgia (2), étant encore dans le siècle, arriva a Grenade avec le corps de l'impératrice , et que pour le remettre entre les mains de ceux qui dévoient le recevoir, il fallut, ouvrir le cercueil de plomb où il étoit, et découvrir le visage de ia princesse ; le changement et la dillormité épouvantable qui y parut, et qui fit horreur à tout le monde, lui frappa tellement l'esprit à lui en particulier, que la grâce de Dieu lui touchant le cœur en même temps , et lui faisant connoiire la vanité des choses du siècle, il fit dès-lors une ferme résolution en lui-même de renoncer au monde ; et élevant sa pensée a Dieu: Je vous promets, Seigneur , lui ditil , de ne servir jamais aucun maître qui puisse mourir. Imitons-le en cela ; formons une résolution semblable , et disons a Dieu : Oui, Seigneur, je vous promets de ne mettre désormais mon affection a aucune chose mortelle, a aucune chose périssable , à aucune chose qu'on puisse m'oter contre ma volonté. Sans cela nous ne pourrons jamais avoir de véritable contentement. Car lorsque nous aimons ce qui nous peut être ravi malgré nous, dit saint Augustin, il faut de toute
(2) Non enim poterit labor finiri, nisi hoc quisque diligat quod invito auferri non possit. Aug. in illud Psal. 7. (2) Lib, 1, c. 7. vilce sancli Francisco de Borglâ .
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nécessité qu'il nous cause mille inquiétudes (i); ou l'appréhension de le perdre nous tourmente , ou le regret de l'avoir perdu nous afflige. On ne se voit priver qu'avec douleur de ce qu'on possède avec attachement, et plus rattachement est fort étroit, plus la douleur est violente et sensible. Il confirme encore cela dans un autre endroit , où il dit que celui qui veut chercher son contentement en lui-même , sera affligé (2). Si vous faites consister le vôtre a être dans une telle charge , ou dans un tel emploi , ou à demeurer dans un tel lieu , ou enfin en quelque autre chose de semblable , c'est un contentement que votre supérieur pourra vous ôter ; ainsi vous ne serez jamais satisfait. Si vous le faites dépendre de certaines choses qui vous plaisent maintenant , et de l'accomplissement de vos désirs temporels , les choses changent aisément ; et quand elles ne changeroient pas,vous changerez vous-même, et ce qui vous est agréable aujourd'hui , vous déplaira demain. En effet , le peuple d'Israël ne se dégoûta-t-il pas de la manne , qui satisfaisoit si pleinement à tous ses besoins et à tous ses appétits? Et quand il se vit délivré de la captivité de Pharaon , ne s'ennuya-t-ii pas de sa liberté, ne regretta-t-il pas son esclavage, et ne soupira-t-il pas après les
(1) Nàm cùm ea diliguntur, quae possnmns conlrà voluntatem amittere, oecesse est at pro iis miserrimè laboremua. *4ug. Tract. 24* SUP> Joan.
(2) Qui vult gaudere de se , tristis erit. là. ibùt.
ognons de l'Egypte ? vous nJaurez jamais de contentement , tant que vous l'établirez en des choses qui peuvent changer. [Mais celui , continue le même Saint , qui met sa joie en Dieu, aura une joie éternelle, parce que Dieu est éternel; et ainsi si vous voulez que votre joie soit éternelle , attachez- vous a Dieu qui est éternel (i) ,à Dieu qui ne change jamais , et qui demeure toujours immuable dans an même état.
La différence que le Saint-Esprit met entre un homme fou et un homme sage et juste , est que le fou change comme la lune, et que le juste demeure dans la sagesse comme le soleil. (2). En effet , il ne nous paroît pas plus de changement dans le corps de la lune, qu'il en arrive dans le corps d'un fou qui est aujourd'hui dans son croissant , et demain dans son déeours ; aujourd'hui transporté de joie, et demain accablé de tristesse ; enfin il est tantôt d'une humeur , et tantôt d'une autre ; parce qu'il a attaché son contentement aux choses du monde , qui étant changeantes et variables , font qu'il varie comme elles, et que selon la diversité des succès , il se laisse continuellement emporter à divers mouvemens. Mais pour le juste, il demeure toujours dans un même état , comme le soleil. Il n'y
(1) Qui autem de Deo vultgaudere , semper gaudebit, quia Deus sempitemus est. Vis habere gaudium sempiternum l adhaere illi qui sempitemus est. ld. ibld.
(2) Stultus sicut luna mutatur ; homo sanctus îd sapientiâ manet sicut sol. Eccli. 27. 12.
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a point en lui de croissant , ni décours ; il est toujours tranquille, toujours serein, toujours satisfait, parce qu'ayant établi toute sa satisfaction en Dieu et dans l'accomplissement de la volonté divine , c'est un bien qui n'est point sujet au changement , et que personne ne peut jamais lui ravir. On dit que le saint abbé Déicole avoit toujours le visage riant, et qu'étant interrogé d'où lui venoit cette gaieté continuelle, il répondit qu'elle venoit de ce que personne ne pouvoit lui ôter Jésus-Christ (i).Il avoit trouvé le contentement véritable, puisqu'ilavoit mis son bonheur dans une chose qui ne pouvoit jamais lui manquer , et dont rien n'étoit capable de le priver. Faisons de même , et que les justes se réjouissent dans le Seigneur. Remarquez , dit saint Basile sur ces paroles (2) , que le prophète ne dit pas que vous vous réjouissiez dans l'abondance des biens temporels , ni de ce que vous êtes doué de beaucoup de capacité et de savoir ; ni de ce que vous possédez une santé parfaite , ou de ce que vous avez de grandes forces corporelles ; ni enfin de ce que vous êtes estimé et honoré des hommes ; mais il dit que vous vous réjouissiez dans le Seigneur , que vous fondiez toute votre joie et toute votre espérance en lui, et que vous fassiez consister toute votre satisfaction dans l'accomplisse*
(1) Quia Ghristum à me tollere nemo potest.
(2) Basil, in itlud : Exultate, justi, in Domino. Ps. 3a. .
ment de sa volonté. En effet, il n'y a que cela seul qui puisse nous satisfaire pleinement , et tout le reste ne peut jamais nous donner de contentement véritable.
Saint Bernard, dans un sermon qu'il a fait sur ces paroles de saint Pierre dans saint Matthieu : Voilà que nous avons laissé toutes choses (i), prouve parfaitement bien cette vérité. L'ame raisonnable , dit-il , peut bien être occupée de toutes les choses du monde, mais elle ne peut jamais en être remplie (2). Elles ne peuvent servir qu'a allumer davantage sa soif, elles ne sont pas capables de l'éteindre. 1/ avare, dit le Sage, ne sera jamais rempli d 'argent (3) : plus il en aura, plus il souhaitera d'en avoir , et jamais il n'en sera rassasié. Il en est de mêmedetoutle reste des biens passagers : et savez-vous, dit saint Bernard , pourquoi ils ne peuvent jamais rassasier l'ame ? parce qu'ils ne sont pas la nourriture propre et naturelle de l'ame (4). De même que l'air et le vent ne peuvent jamais servir d'aliment à notre corps , et que l'on tiendroit pour fou un homme qui, mourant de faim , ouvriroit la bouche à l'air comme un caméléon , et croiroit que cela pourroit le nourrir et le sustenter; de même, continue le Saint, ce seroit une insigne folie des'ima-
(1) Ecce nos reliquimus omnia. Maith. 19. a-. \*) Anima rationalis caeteris omnibus occupari potest , repleri non potest. Bern. sup. illud Malth.
(3) Avarus non implebitur pecunià. Eccl. 5. 9.
(4) Quia non aunt naturales cibi aniniae. Btrn. de difig. Deo, e. 3.
etc. 34 r
giner que l'ame raisonnable , qui est un pur esprit, pût jamais être rassasiée par des choses sensibles et corporelles. Elle peut bien en être enflée, mais ilest irapossiblequ'eile en soit rassasiée ( 1 ) , parce que ce n'est pas une nourriture qui lui soit propre. Donnez à chacun ce qui lui convient; au corps une nourriture corporelle , et à l'esprit une nourriture spirituelle; caria justice est le pain de lame, et il n'y a de bienheureux que ceux qui en sont affamés , parce qu'il n'y aura qu'eux de rassasiés (2).
Saint Augustin explique ceci encore plus particulièrement dans un endroit de ses Soliloques , où parlant de l'ame raisonnable , et adressant la parole à Dieu : Vous l'avez rendue capable, dit-il, de contenir votre majesté infinie , afin qu'il n'y eût que vous seul dont elle pût être remplie (3). Quand l'enchâssure d'une bague est faite sur la mesure de quelque pierre précieuse, quelque autre chose qu'on puisse y mettre n'y viendra jamais bien juste. Il n'y aura que la pierre pour laquelle elle a été faite qui puisse en remplir parfaitement tout le vide; et si l'œuvre est faite en triangle, tout ce qui est d'une autre figure ne le remplira jamais. -Notre
(1) Inflari potest, satiari non potest. ld. Ibld.
(?) Panis namqne animae justitia est, et soli beati qui esufiunt illam, quouiàm ipsi saturabuntur. ld. sup. illttd Maith. ig. 5*7. Ecce nos reliquimus omnia.
(3) Facta est capax majcstatis tuae: ut à te solo et à nullo alio possit impleri. Aug. c. ZSoliloq.
34^ PART. I. TRAITÉ VUl. CHÂP. V,
ame a été créée à l'image de la très-sainte Trinité , et avec une enchâssure , pour ainsi dire , qui est faite pour Dieu seul ; ainsi , il est impossible qu'aucune autre chose que lui en remplisse entièrement le vide. Toute la terre, et tout ce que nous pouvons nous imaginer hors Dieu, n'en seroit jamais capable. Vous nous avez faits pour vous, Seigneur , et notre cœur sera toujours inquiet, jusqu'à ce qu'il se repose en vous (i). La comparaison dont on se sert d'ordinaire à ce sujet , de l'aiguille d'un cadran solaire , est très-juste et explique très-bien les paroles de saint Augustin. Le propre de cette aiguille , quand elle a été frottée d'aimant, est de regarder toujours vers le nord ; et elle y est si violemment portée par l'impression que l'aimant fait sur elle, que si on la tourne d'un autre côté , elle ne cesse de s'agiter, qu'elle ne se soit remise dans sa première situation. Il en est de même de nous à l'égard de Dieu : il a imprimé en nous une inclination naturelle , qui nous porte continuellement vers lui , comme vers notre nord et vers notre dernière fin; ainsi tant que notre cœur ne sera point tourné vers Dieu , nous serons toujours , comme cette aiguille, dans une agitation et dans une inquiétude perpétuelle. De toutes les parties du ciel qui se meuvent , quelque partie qu'elle regarde , elle ne s'arrête point ; mais sitôt qu'elle a trouvé le point immobile du ciel , elle de-
(i) Fecisti nos , Domine , ad te, et inquietum est cor nostrum, donec requiescatin te. Aug. I. i. Conf. c. 1.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 343
meure fixe et immobile. De même, tant que vous aurez les yeux et le cœur tournés vers les choses du monde, qui sont changeantes et périssables , vous n'aurez jamais de repos et de satisfaction ; mais tournez-les vers Dieu qui est immuable , et vous demeurerez dans une tranquillité et dans une joie parfaites.
Quand il n'y auroit que cela seul , nous devrions du moins , pour la considération de notre propre intérêt , nous porter à chercher Dieu. Car nous savons , mes frères , dit saint Augustin, que tout le monde cherche son contentement , mais par malheur tout le monde ne le cherche pas où il faut (i). L'importance est de savoir discerner le véritable contentement d'avec celui qui ne Test pas ; et le mal est que le plus souvent on se laisse tromper par de vaines images de plaisir , et par de fausses apparences de bien. L'avare , l'ambitieux, l'orgueilleux , le gourmand et le charnel, tous cherchent leur contentement ; mais l'un le met à amasser beaucoup de richesses , l'autre à parvenir à de grandes dignités, l'autre à être respecté des hommes, l'autre à faire bonne chère, et l'autre à satisfaire l'impureté de see désirs. Aucun d'eux ne cherche son contentement où il doit ; et ainsi aucun d'eux ne le trouvera jamais, parce que tout ce qu'ils désirent , et tout ce qu'il y a dans le monde,
(1) Scimus, fratres, quôd omnis homo gaudere desiderat ., sed non oranes ibi quaerunt gaudium ubi oportet inquiri. Aug* serm, 38. de Sanetis.
est incapable de rassasier l'ame, et de lui donner une véritable joie. Pourquoi donc , mal avisé que vous êtes , continue le même Saint, vous tourmenttz-vou s a chercher inutilement en mille endroits , des biens qui puissent remplir votre ame et satisfaire votre corps ? Aimez un seul bien , qui comprend tous les autres biens , et cela suffit : aspirez a un seul bien, qui est un bien souverain et universel, et c'est assez ( i). Et vous, 6 mon ame, bénissez le Seigneur, qui comble vos désirs de ses biens{i).