‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 52 sur 86 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans lequel on fait voir encore d'une autre manière , que la conformité à la volonté de Dieu est un moyen pour être content.

Saint Augustin , écrivant sur ces paroles du Sauveur dans saint Jean : Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom , je le ferai (3) , dit (4) qu'on ne doit pas faire consister la paix et la tranquillité de son ame à faire ce qu'on veut, et à obtenir ce qu'on souhaite, parce que ce n'est paslà d'ordinaire ce qui nous convient , et que souvent même

(i) Quid ergô per mulfa vagaris , homuncio, quaerendo bona anima? tuae et corporis tui? Ama tuum bonum in quo sunt omnia bona, et sufficit : desidera simplex bonum quod est omne bonum , et satis est. Aug. de spiritu et anima, c. 64-

(2) Benedic, anima mea , Domino, qui replet in bonis desiderium tuum. Ps. 102. 2. 5.

(3; Quodcumque petieritis Patrem in nomine meo, hoc taciam. Joan. 14. i3.

(4) Aug.sup. UludJoan.

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l'accomplissement de nos propres désirs peut nous être préjudiciable ; mais qu'il faut essayer de trouver sa satisfaction a tout ce que Dieu présente , et que c'est là précisément ce que nous lui devons demander. Car, lorsque nos désirs nous portent à des choses mauvaises et nous éloignent des bonnes , nous devons, dit-il, prier Dieu, non pas qu'il nous accorde les mauvaises ; mais qu'il fasse que les bonnes puissent nous plaire ( i ). En un mot, si nous trouvons moins de satisfaction dans l'accomplissement de la volonté divine, que dans l'accomplissement de la nôtre, nous devons demander à Dieu, non pas que la nôtre s'accom plisse , car ce seroit peut-être notre malheur, mais qu'il fasse que nous nous accommodions avec plaisir à la sienne, qui ne sauroit jamais nous être qu'avantageuse. Il allègue a ce sujet ce que l'Ecriture rapporte des enfans d'Israël, qui s'étant dégoûtés delà manne que Dieu leur envoyoit du ciel , désirèrent et demandèrent des chairs. Ils obtinrent leur demande , mais elle leur devint funeste. Us avoient encore les morceaux dans la bouche , que la colère de Dieu s élevant contre eux, tua les -principaux d'entre eux, et renversa par terre V élite du peuple d Israël. (2). Il est indubitable que la manne que Dieu

(1) Quandô enim nos délectant mala, et non' délectant bona, rogare debemus potiùs Deum, ut délectent bona , cjuam ut concedantur mala. là. ibid.

(a) Adhùc escae eorum erant in ore ipsorum, et ira Dei ascendit super eos , et occidit pingues eorum , et electos Israël impedivit. Ps. 77. 5o. et 3i.

leur envoyoit du ciel étoit meilleure que les viandes qu'ils demandoient, et que les ognons d'Egypte après lesquels ils soupiroient : Par conséquent, ce nJétoit pas là, ajoute St. Augustin , ce qu'ils dévoient demander. Ils dévoient prier Dieu de leur guérir le palais, afin de pouvoir savourer ]a manne du ciel (i) ; et de cette sorte ils n'eussent rien eu d'ailleurs à désirer , puisque dans la seule manne ils trouvoient le goût de toutes les viandes qu'ils eussent pu souhaiter. Lorsqu'il arrivera donc que la tentation ou le dérèglement de nos désirs vous aura ôté le goût de la vertu , et que, semblable a un malade , vous désirerez des choses qui vous pourroient nuire , il ne faut pas que vous en croyiez le dérèglement de vos désirs, et que vous vous attachiez à vouloir que ce que vous souhaitez , arrive : car -f au lieu d'y trouver un contentement solide, vous n'y rencontreriez que de l'inquiétude et du dégoût. Ce que vous devez vouloir , ce que vous devez demander à Dieu , c'est qu'il vous guérisse le palais , et qu'il vous ôte l'amertume, qui vous empêche de trouver de la douceur dans l'accomplissement de sa volonté ; et par ce moyen vous parviendrez à posséder le véritable contentement et la véritable paix de l'ame.

oaint Dorothée (2) nous enseigne un autre chemin , pour parvenir à cela , ou , pour mieux dire , il explique la même chose d'une

(0 Sap. 16. 20.

(2) Doroth. Doct. 9.

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autre manière. Il dit que celui qui soumet tellement sa volonté à celle de Dieu , quJil ne sait vouloir ou ne vouloir pas , que ce que Dieu veut ou ne veut point , parvient ainsi à faire toujours sa volonté propre , et à posséder toujours une paix et une tranquillité profondes. Posons un exemple de ceci dans ce qui regarde l'obéissance , et par-là nous ferons plus clairement comprendre ce que nous voulons établir , et nous ferons , comme on dit , d'une pierre deux coups. Nous disons Ordinairement à ceux qui veulent être religieux , et suivre le chemin de l'obéissance : Prenez garde au moins à quoi vous prétendez Vous engager ; car lorsque vous serez dans la religion, il faudra que vous comptiez de ne plus faire votre volonté en quoi que ce soit. Mais saint Dorothée dit au contraire : Allez, ne vous mettez point en peine , il ne tiendra qu'à vous de faire ce que vous voudrez, et je vous enseignerai un moyen pour faire toujours votre volonté; non-seulement sans crime , mais d'une manière même très-sainte et très-parfaite. Savez-vous comment ? C'est que celui qui n'a point de volonté propre, fait toujours sa propre volonté (i). Un religieux qui a l'esprit souple et soumis à toutes les choses de l'obéissance, et qui n'a nul attachement à sa volonté, n'agit jamais contre sa volonté, parce qu'il fait la sienne de celle

(i) Qui propriam non habet voiuntatem , suam ipsius senior agit voluntatem.

d'autrui : et c'est ainsi que renonçant a notre propre volonté , il se trouve que nous la faisons toujours (i). Tâchez de n'avoir point d'autre volonté que celle de votre supérieur, et vous ferez votre volonté tout le long du ]Our, vous la ferez même avec mérite. Par ce moyen vous dormirez fant que vous voudrez, parce que vous ne voudrez pas dormir plus long-temps qu'il n'est permis par l'obéissance, vous mangerez ce que vous voudrez , parce que vous ne voudrez manger que ce qu'on vous donnera ; enfin vous ne ferez que l'oraison et la lecture que vous voudrez , vous n'accomplirez que la pénitence que vous voudrez, vous n'aurez point d'autre emploi que celui que vous voudrez, et généralement vous ne ferez rien que ce que les règles et l'obéissance vous enjoignent. Ainsi un véri» table religieux , en ne voulant jamais faire sa yolonté , la fait toujours ; et par-la il acquiert cette satisfaction et cette tranquillité d'esprit qu'on ne sauroit avoir dans la religion, qu'en faisant sa volonté propre de celle des supérieurs et des règles.

Aussi est-ce en cela seul que consiste toute la facilité et toute la difficulté de la vie religieuse , et de là que dépend tout le contentement et tout le chagrin de ceux qui l'ont embrassée. Si vous vous déterminez h abandonner votre propre volonté , et à prendre celle de votre supérieur pour la vôtre , tout

(■) Et sic nolentes propriam volantatem implere, inreni* »ur iliam semper replevisse.

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vous sera doux et aisé dans la religion, et vous y vivrez en paix et en joie. Mais si vous avez une autre volonté que celle du supérieur, vous n'y pourrez demeurer qu'avec déplaisir; deux volontés opposées sont incompatibles dans un même sujet. Et nous-mêmes , quoique nous n'ayons qu'une seule volonté , cependant, parce que nous avons un appétit qui s'oppose à notre volonté et à notre raison, quelle peine n'avons-nous point à le soumettre entièrement, tout inférieur , et tout subordonné qu'il est a la volonté ? Comment donc pourra-t-on accommoder ensemble dans la religion deux volontés contraires, dont chacune prétendra être la maîtresse ! Personne ne peut servir deux maîtres (i). La difficulté qu'on trouve dans la vie religieuse ne vient pas tant des mortifications extérieures, que delà répugnance de notre volonté, et du vice de notre imagination, qui, par sa manière de concevoir les choses nous les rend fâcheuses et difficiles. Cela peut aisément se connoître par la différence que nous éprouvons en nous, lorsque nous avons des tentations , ou lorsque nous n'en avons point. Lorsque nous en sommes exempts, nous sentons que tout nous est aisé et agréable ; mais s'il survient une tentation , et que le chagrin et la mélancolie s'emparent de notre esprit, alors ce qui avoit accoutumé de nous être facile , nous devient insupportable, et la pratique nous en paroît impossible. La difficulté ne consiste pas (1) Nemo pottest duobus dominia scrTÎrc. Matih. 6. «4*

dans la chose , puisque la chose est toujours la même quelle étoit auparavant; mais elle consiste dans la mauvaise disposition de l'esprit : de même que , quand un malade a de l'aversion pour les viandes, la faute ne vient pas des viandes qui sont bonnes et bien apprêtées; mais elle vient de l'humeur peccante du malade , qui fait que tout lui paroît amer et de mauvais goût.

La faveur la plus particulière que Dieufasse à ceux qu'il appelle à la religion , est de leur faire trouver du plaisir à suivre la volonté d'autrui; et c'est la proprement la grâce de la vocation , par laquelle nous avons été préférés à nos frères qui sont demeurés dans le siècle. Car enfin , qui vous a donné la facilité de vous dépouiller de votre propre volonté, pour vous attacher à celle d'autrui? Oui vous a donné un cœur nouveau, pour abhorrer les choses du monde , et pour aimer la retraite , l'oraison et la mortification ? Ce n'est point une inclination qui soit née avec vous ; la nature vous en a même donné de toutes contraires : Car les sens et V esprit de V homme , dit l'Ecriture , sont portés au mal dès sa jeunesse ( i). C'est un don qui vient de Dieu , et c'est lui qui , pour vous dégoûter des choses du monde, ou vous trouviez tant de douceur, vous les a rendues amères , et qui , pour vous faire trouver du goût à celles du ciel, qui vous sembloient si amères, vous les a assaisonnées

(i) Sensns enim , et cogitatio humani cordis in malum prona sunt ab adolescentià suâ. Gènes. S. ai.

etc. 35i

le douceur. Je vous rends grâce , Seigneur , lisoit sainte Agathe , de ce que vous m'avez ;ardée dès mon enfance , et de ce que vous tvez ôté de mon cœur l'amour du siècle (i). Dar ce n'est pas nous qui rendons un grand ervice à Dieu en nous faisant religieux ; c'est ui qui nous fait une grande grâce , en nous appelant à la religion , pour y manger la manne du ciel, tandis que les gens du monde >e nourrissent des aulx et des ciboules l'Egypte.

Je me mets quelquefois à considérer à ijuel point les gens du monde , depuis le plus grand jusqu'au plus petit , renoncent tous à eur propre volonté, et s'assujétissent a celle d'autrui , pour un léger intérêt d'honneur ou d'utilité. Ils règlent leur manger et leur dormir sur l'appétit et sur le sommeil d'autrui ; et ils sont tellement faits a cela, ils ont tellement réduit leur volonté à celle d'autrui , qu'ils prennent plaisir à cette manière de vivre , et s'en font une habitude agréable. Cependant ce ri est que pour recevoir une couronne corruptible , au lieu que celle que nous espérons, est incorruptible et éternelle (2). Quelle merveille donc,, que nous prenions plaisir à une forme de vie si réglée que celle de la religion, et que nous fassions notre volonté de celle de notre supérieur , qui est

(1) Domine, qui me custodisti ab infantiâ, qui abstulisti à me àmorem saeculi. Sançta Agaiha.

(2) Et illi quidem ut corruptibilem coronam accipiant , no* autem incorruptam, 1. Cor, 9. 25.

meilleure que la nôtre , puisque les gens du monde se conforment de telle sorte aux dérèglemens de celle d'autrui, qu'ils se plaisent à la suivre , et a faire de la nuit le jour, et du jour la nuit ? Quelle merveille, que nous fassions pour l'amour de Dieu, et pour acquérir la vie éternelle, ce qu'ils font pour une foible considération de gloire etd'utilité^C' est pourquoi déterminons-nous fermement à faire notre volonté de celle de notre supérieur, et ainsi nous ferons toujours la nôtre : nous vivrons avec une extrême satisfaction dans "la religion , et notre joie y sera toujours trèsspirituelle et très-pure.

Revenons maintenant à ce que nous disions, et appliquons ceci à notre sujet; faisons toujours notre volonté de celle de Dieu, en nous y conformant en toutes choses , et ne sachant vouloir ou ne vouloir pas, que ce que Dieu veut ou ne veut point; et par ce moyen nous parviendrons a faire toujours notre propre volonté, et à vivre dans une parfaite tranquillité d'esprit. Il est constant que si vous ne vouliez jamais que ce que Dieu veut , vous auriez toujours l'accomplissement de vos désirs ; parce que la volonté de Dieu ne peut jamais manquer d'être entièrement accomplie. Sénèque même (i)a très-bien reconnu cette vérité par les seules lumières de la raison naturelle : Ce qu'il y a de principal , ditil j c'est de pouvoir supporter les adversités

(i) Sener* in prœf. lib. 3, nalur. quœst*

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avec joie, et de recevoir tout ce qui nous arrive, comme si nous avions voulu qu'il arrivât ; car nous avons dû le vouloir, si nous sommes persuadés qu'il n'arrive rien que par l'ordre de la providence divine. Que nous vivrions contens , si nous pouvions venir à bout de faire ainsi notre volonté de celle de Dieu , et de ne vouloir jamais que ce qu'il voudroit ! Et que nous devrions nous croire heureux, non-seulement parce que notre volonté seroit toujours accomplie de cette sorte, mais principalement parce que nous verrions que celle de Dieu que nous aimons , s' accomplirent continuellement en nous et en toutes choses. Car quoiqu'il soit bon de se servir de la première considération , ce n'est néanmoins qu'à la dernière que nous devons entièrement nous arrêter, et ce n'est que dans le seul contentement de Dieu , et dans la seule exécution de sa volonté que nous devons établir toute notre satisfaction et toute notre ]oie. Tout ce que le Seigneur a voulu, HP a fait dans le ciel et sur la terre, dans la mer et dans les abîmes (i), et il fera toujours tout ce qu'il voudra. Car, tout ce que vous voulez y Seigneur , vous le pouvez (2). Tout est soumis à votre puissance, et il ri y a personne qui puisse résister à votre divine volonté (3)

(i) Omnia qusecumqoe voluit fecit, in coelo et in terra , in mari et in omnibus abyssis. Ps. s 34- 6-

(2) Subest tnim tibi, cùm volueris , posse. Sap. 12. 18.

(3) In ditione enim tuâ cuncta sunt posita, et non est qui 3>ossit tu» resistere voluntati. Esther. id. 9.

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