‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 56 sur 86 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De la providence paternelle et particulière de Dieu sur nous 3 et de la confiance filiale que nous devons avoir en lui.

Un des plus grands biens dont jouissent ceux qui sont éclairés par les lumières de la foi ,, est la confiance en la providence de Dieu , et la certitude qu'ils ont qu'il ne peut rien arriver qui ne soit un effet de son ordonnance immuable, et un présent de sa

main. C'est pourquoi le Prophète royal disoit: Seigneur , vous nous avez couverts de votre bonne volonté ainsi que d'un bouclier (i). En effet , nous sommes tellement environnés de toutes parts de l'amour que Dieu a pour nous , qu'il ne peut rien parvenir a nous , qui ne passe auparavant par cette enseigne; ainsi nous n'avons aucune chose à craindre ; car il est certain qu'il ne laissera passer que ce qui sera le plus avantageux et le plus utile pour notre salut. // ni a caché dans son tabernacle au jour des afflictions , dit ce même Prophète , et il ma donné refuge et protection dans le lieu le plus secret de son tabernacle (2). Il fait plus , il nous cache sous ses ailes; et comme si ce n'étoit pas encore assez : Vous les cacherez , dit ce grand roi , dans î endroit le plus caché de votre face (3) ; une autre version porte , dans les yeux de votre face (4). Ainsi le soin qu'il a de nous va jusqu'à nous cacher dans la prunelle de ses yeux ; et cela s'accorde très-bien avec ce que dit ailleurs le même prophète , quand il demande a Dieu quil le conserve comme la prunelle de l'œil (5) /et avec ce que dit le Seigneur lui - même dans Zacharie , quand il nous assure que celui qui nous touchera,

(1) Domine , ut scnto bonae yoluntatis tuae coronâsti no«. Ps. 3. i3.

(2) Quoniàm abscondit me in tabernaculo suo ; in die malorum protexit me in abscondito tabernaculi sui. Ps. 26. 5.

(3) Abscondes eos in abscondito faciei tuae. Ps. 5o. 91.

(4) In oculis faciei tuae.

(5j Gustodi me ut pupillam oculi. Ps. 16. 8.

le touche à la prunelle de l'œil (i). Peut-on jamais rien imaginer de plus pre'cieux et de plus estimable , qu'une protection si singulière et si tendre ?

Que nous sentirions de soulagement dans tous nos maux , et que nous aurions de confiance et de désolation au milieu de nos plus pressans besoins et de nos plus grandes afflictions , si nous étions bien pénétrés de cette vérité? Si un homme voyoit son père très-puissant , très-riche et très-bien dans les bonnes grâces du roi , il se tiendroit sans doute assuré que le crédit et la protection de son père ne lui manqueroient jamais au besoin. A combien plus forte raison devons-nous avoir la même assurance , quand nous venons à considérer que nous avons pour père celui qui est le maître absolu du ciel et de la terre , et qu'il ne peut rien nous arriver, qu'il ne passe auparavant parsesmains ? Combien est-il plus juste que nous ayons une confiance entière en la providence spéciale de celui qui est mille fois plus notre père que tous les pères charnels, et en comparaison duquel ils ne méritent pas seulement le nom de père ? Car il n'y a point de tendresse qui approche de celle que Dieu a pour nous , elle surpasse infiniment toute celle que la nature imprime dans le cœur des pères ; et cela étant , nous pouvons bien être certains que tout ce que nous enverra un tel père , il ne nous l'enverra que

(j) Qui tetigeril vos, tangit pupillam oculi me:. Zach.2.§*

3 74 pART* *• TRArré vin. chap. x.

pour notre avancement et pour notre bien.' L'amour qu'il a pour nous dans son Fils unique , ne lui permettra pas de manquer à procurer l'avantage de ceux pour qui il a livré ce Fils aux souffrances et a l'ignominie de la croix. Lui qui ri a pas épargné son propre Fils j mais qui Va livré pour nous tous , ne nous a-t-il pas donné aussi toutes choses en nous le donnant (i) ] Et lui qui nous a donné si libéralement tout ce qu'il avoit de plus précieux et de plus cber , ne nous donnera-t-ilpas facilement tout le reste ] Que si tout le monde doit avoir cette confiance en Dieu , combien plus doivent l'avoir les religieux, eux qu'il a particulièrement adoptés, à qui il a inspiré les véritables sentimens que des enfans doivent avoir pour leur père, et qu'il a fait renoncer à leurs pères cbarnels, afin qu'ils le prissent luimême pour leur vrai père ? Quel amour et quelle tendresse de père ne faut-il pas se persuader qu'ila pour eux, et quel soin ne doit-on pas croire qu'il en aura ] Mon père et ma mère mont abandonné , mais le Seigneur ni a re* eu (i). Que c'est un échange avantageux que celui que vous avez fait ! et que vous avez choisi un bon père en la place de celui que vous avez quitté ! Désormais vous pouvez cfire avec plus de droit et plus de confiance que personne : Je suis sous la conduite du Sein

(i) Quietiàm proprio Filio suo non pepercit, sed pronobis omnibus tradidit illlum , quomodô non etiàm cum illo omnia nobis donavit ? A d Rom. 8. 02.

(2) Pater meus , et mater mea derelique runt me ; Dominus autem assumpsit me. Ps. 26. 10.

DE LA CONFORMITÉ , etc. 3"]^

gneur , et rien ne me manquera (i). // est vrai que je suis pauvre et dénué de toutes choses ; mais le Seigneur prend pitié de moi (2). Qui ne se consolera , et qui ne sentira dans son coeur un épanchement extraordinaire de tendresse pour Dieu, quand il fera réflexion que c'est Dieu lui-même qui prend soin de lui , et qui lui subvient avec autant de bonté et d'application , que si dans toute l'étendue de l'univers sa providence éternelle n'avoit aucune autre créature a conserver \ Que nous trouverions de sujets d'aimer Dieu, et de nous abandonner tout-à-fait a lui , si nous faisions les réflexions que nous devons sur sa providence paternelle , et sur la tendresse qu'il a pour nous î

C'est delà que naît, dans les véritables serviteurs de Dieu , cette confiance filiale qu'ils ont en lui , et qui est telle en quelques-uns , qu'il n'y a point de fils qui en ait une si grande en la protection de son père. Car ils savent que Dieu a pour eux des entrailles plus que de père, et non-seulement plus que de père, mais aussi plus que de mère, et plus tendres mille fois que celles de la plus tendre mère du monde. C'est lui-même qui nous en assure, en parlant à son peuple par la bouche dJIsaïe. Une mère , dit-il , peut-elle jamais oublier son fils, jusqu'à n avoir pas pitié de celui qu'elle a porté dans son sein? Mais quand elle

(1) Dominos régit me , et nihil mihi deerit. Ps. 22. 1.

(2) Ego autem mendicussum, et panper ; Dominus sollicitus est meî. Ps. 3g. 18.

Y oublierait, je ne vous oublierai jamais; je porte S ion gravée dans mes mains , et ses murs sont toujours devant mes yeux (i). C'est comme s'il disoit : Je vous porte entre mes mains , et j'ai les jeux continuellement attachés sur vous, pour vous protéger et pour vous défendre. Il nous explique encore ceci chez le même prophète , par une autre comparaison pleine de tendresse : Ecoutez- , ditil , enfans d'Israël ; que je porte dans mon sein (2) : comme voulant nous donner par-la ci entendre , que de même que les entrailles 'de la mère servent de demeure , de nourriture et de toutes choses au fruit qu'elle porte, de même les entrailles de la miséricorde divine nous tiennent lieu de toutes choses , et fournissent à tous nos besoins. C est pour ce sujet que les justes ont en toutes sortes de rencontres une si ferme confiance en son secours, que rien de tout ce qui peut arriver de plus fâcheux dans la vie ne les inquiète et ne les trouble. Celui qui se confie dans le Seigneur, dit Jérémie, est comme un arbre planté le long des eaux: Au temps de la sécheresse, il ne sera en peine de rien (3); c'est-à-dire, que rien n'ébranlera son cœur, et qu'il n'aura aucune inquiétude de toutes les traverses de la vie , parce qu'il

(1) Numquid oblivisci potest mulier infantem sunm,ut non misereatur filio uteri sui ? Et si illa nbJita fuerit,ego tamen non obliviscar tuî. Ecce in rnanibus meis descripsi te ; mûri tui coràm oculis meis sernper. Isa;, ig. i5et 16.

(2) Qui portamiai à meo utero, ha!. \6. 5.

(S) Et in tempore siccitatis non erit sollicitum. Jcrçm, 17. 1S.

DE LA CONFORMITÉ , etc. ^17

sait que rien ne peut arriver sans la volonté de son Père, en la tendresse et en la bonté, duquel il a une telle confiance, qu'il est entièrement persuade que tout se fait pour son plus grand bien , et que tout ce que Dieu lui âtera d'une part , il le lui rendra de l'autre avec usure.

De cette confiance filiale que les justes ont en Dieu, naît daus leur ame cette paix et cette tranquillité heureuse, qui nous est marquée par ces paroles d'Isaïe : Mon peuple se reposera dans la beauté de la paix , dans les tabernacles de la confiance , et dans une tranquillité abondante en toutes sortes de biens ( i ). Le prophète met ensemble la paix et la confiance, parce qu'en effet la paix de l'esprit est une suite nécessaire de la confiance , et que celui qui se confie pleinement en Dieu , ne craint rien , et ne se trouble de rien , sachant qu'il a Dieu pour protecteur. Je dormirai, et je me reposerai dans la paix, dit le Psalmiste , parce que c'est vous , Seigneur , qui par unebonté singulière m'avez fortifié dans l espérance (2). Mais la confiance dont nous parlons ne nous donne pas seulement une parfaite tranquillité, elle nous remplit aussi de la véritable joie des fidèles : Que le Dieu d'espérance , dit l'Apôtre , vous remplisse de toute sorte de joie , et vous comble de sa paix dans

(1) Sedebit populus meus in pulchritudine pncis, et in tatemaculis fiduciae , et in requie opulenlà. Isa. 02. 18.

(2) In pace in idipsum dormiam et reqniescam, quoniànitc> Domine, singularitcr in speconstituisti me. "s« 4-9c*10*

/a /bf , q/z/z g^e ^oz/i1 augmentiez en espérance par la vertu du Saint-Esprit (i). La ferme croyance qu'on a que Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut , et qu'il fait tout pour notre bien, est cause que non-seulement on est exempt de tous les troubles et de toutes les inquiétudes qui agitent ceux qui regardent les choses avec les yeux de la chair ; mais que même dans les événemens les plus fâcheux, on sent toujours de la satisfaction et de la joie. Et plus cette confiance est parfaite , plus aussi la tranquillité et la joie sont grandes , parce que plus on aime Dieu , et plus on se confie en lui , plus aussi on est assuré que tout ce qui viendra de lui se tournera toujours en bien, étant impossible qu'on puisse se persuader autre chose de la tendresse et de la bonté infinie qu'il a pour nous.

Voila ce qui fortifioit les Saints , et ce qui les rendoit si tranquilles et si assurés dans les souffrances et dans les périls , qu'ils ne craign oient ni les hommes , ni les démons,, ni les bêtes sauvages , ni rien généralement de tout le reste des créatures , parce qu'ils sa voient bien que sans la permission de Dieu , elles n'avoient aucun pouvoir de leur nuire- Saint Aihanase rapporte que les démons apparurent une fois a saint Antoine sous diverses figures de lions , de tigres , de taureaux et de serpens , l'environnant de tous côtés, et tâ-

(1) Deus autcm spei repleat vos ornai gandio et pace ia credendo , ut abundetis in spe, et rirtute Spiritùs Sancti. Aà Rom, i5. i3.

chant de l'épouvanter, les uns avec leurs dents et leurs griffes , les autres avec des mugissemens et des sifïïemens effroyables. Le Saint cependant se moquoit d'eux, et leur disoit : Si vous aviez quelque pouvoir , un seul de vous suffiroit pour combattre contre un homme; mais parce que Dieu vous a ôté vos forces, et que vous êtes foibles , vous vous joignez plusieurs ensemble, pour tâcher au moins de m' effrayer par le nombre. Si Dieu vous a donné quelque puissance sur moi, me voici, dévorez-moi ; mais s'il ne vous en a pas donné la permission , pourquoi faites-vous inutilement tant d' efforts ?La connoissancequ'avoit ce grand Saint qu'ils ne pouvoient rien lui faire d'eux mêmes , et son entière résignation à la volonté divine, étoit ce qui produisoit en lui cette fermeté de cœur et cette tranquillité d'esprit. L'histoire ecclésiastique est pleine d'exemples de cette nature (i); et la vie de S.Ignace nous en fournit un presque tout semblable ; mais , pour ne pas répéter deux fois une même chose, je me contenterai de rapporter celui que nous lisons dans lesecondlivre de savie(2).Un jour qu'il faisoit voile vers Rome, il s'éleva une si furieuse tempête, qu'un coup de vent ayant brisé le mât, et rompu presque toutes les amarres et tous les cordages du vaisseau, tous ceux qui étoient dedans , saisis de fray eur et s'imaginant que leur dernière heure étoit venue , n'attendoient plus rien que la

(i) Greg. refert. simile exempt, iib. 5. dial. c. 16. (2) Lib. 5. ejus vitœ, e. 9.

mort. Dans cette extrémité et dans l'épouvante que la vue de la mort prochaine donnoit généralement a tout le monde, il ne se sentit touché d'aucune crainte : laseulechose qui lui fit peine, fut de songer qu'il n'avoit pas si bien servi Dieu qu'il le devoit; mais du reste il n'eut aucune appréhension, parce qu'il savoit que les vents et la mer lui obéissent (i), que les tempêtes ne s'excitent que par son commandement, et que les vagues ne peuvent engloutir personne sans sa permission. C'est à cette confiance filiale en Dieu et à cette tranquillité d'ame, que nous devons tâcher de parvenir , en produisant continuellement des actes de conformité à la volonté divine, et en creusant , par le moyen de l'oraison et de la méditation , dans le trésor de la providence toute paternelle de Dieu sur nous. Je suis certain qu'il ne peut rien m'arriver sans son ordre , et que les hommes , les démons , ou quelque autre créature que ce soit , ne peuvent faire que ce qu'il voudra. Queses ordres donc s'exécutent sur moi : je ne dois rien refuser de ce qu'il m'envoie, et je ne désire autre chose que l'accomplissement de sa volonté. Nous lisons de sainte Gertrude (2), que les périls , les travaux , la perte de ses biens , et même ses propres péchés et ses propres défauts, ne furent jamais capables de rien diminuer de la ferme confiance qu'elle avoit en la miséricorde de Dieu; parce qu'elle étoit

(0 Quia venti et mare obediunt ci, Matth. 8. 27. (2) Bios, en, mon. spiritual.

XitL JL.A URIFWHT1 , CIC. OOI

fortement prévenue que, quoiqu'il lui pût arriver d'agréable ou de fâcheux , tout cela étoit toujours également dirigé à son plus grand bien , par la disposition de la providence. Comme cette sainte Vierge avoit des révélations fréquentes , Dieu lui apparut un jour , et lui dit : Celui qui a une ferme confiance en moi , croyant que je puis et que je veux l'assister en toutes choses , me perce le cœur de telle sorte, que je ne puis en quelque façon , ni me résoudre à répandre mes consolations sur lui , à cause du plaisir que j'ai à le voir dans cette résignation absolue qui augmente son mérite , ni manquer aussi à le favoriser , poursatisfaire aux obligations de ma bonté infinieetdel'extrême tendresse que j'ai pour lui. Il parle a notre manière, et comme parleroit une personne que l'excès de l'amour mettroit dans l'incertitude de ce qu'elle auroit à faire.

On rapporte aussi de sainte Mathilcle (i), que Dieu lui dit un jour : Je suis très-aise que les hommes se confient en ma miséricorde; et quiconque aura une humble et ferme confiance en moi, je le favoriserai en cette vie , et je lui ferai en l'autre plus de bien qu'il ne mérite. Plus on se confiera en ma bonté , plus on obtiendra de grâces de moi ; car il est impossible qu'on n'obtienne

Î)as de moi tout ce qu'on en aura espéré sur a foi de mes promesses : c'est pourquoi il est avantageux aux hommes qui espèrent de

{i) Id ubi sup%

moi de si graudes choses , de se confier aussi tout-à-fait en moi. Une autre fois cette même Sainte demandant à Dieu ce qu'il falloit principalement croire et attendre de sa bonté ineffable : Croyez , lui répondit-il , qu'après votre mort je vous recevrai comme un père reçoit un fils bien-aimé , et qu'il n'y a jamais eu de père qui ait si libéralement fait part de tous ses biens à son fils unique , que je vous ferai part des trésors inépuisables de ma grâce , en me communiquant moi-même à vous. Quiconque aura cette confiance en ma bonté infinie, et se résignera entre mes mains avec un esprit de charité et d'humilité, sera éternellement heureux.

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