CHAPITRE XII
Combien il est utile de joindre l oraison avec l exercice de la conformité a la volonté de Dieu , et comment il faut descendre au détail des choses , jus quà ce qu'on parvienne au troisième degré d&
conformité.
Ruseroque (2) , homme très-docte et trèsversé dans la spiritualité, rapporte qu'une sainte vierge rendant compte a son directeur, qui étoit un grand serviteur de Dieu , delà méthode qu'elle observoit dans son oraison, lui dit qu'elle avoit coutume de méditer sur la passion de Jésus-Christ, et que le fruit qu'elle en tiroit, étoit de se connoître ellemême , de connoîtreses défauts et ses mauvaises inclinations , et surtout d'avoir une extrême compassion des souffrances du Fils de Dieu. Le confesseur lui répondit que ce qu'elle lui disoit étoit très-bien ; mais que cependant on pou voit , sans une grande perfection , se sentir extrêmement touché Ses douleurs de Jésus-Christ , de même que parmi les
(1) Ego dilecto meo, et ad me conversioejus. Cant. 7. io«
(2) Rusbroch. in fine operum suorum.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 3ûQ
hommes, les seuls sentimens naturels font que Von a pitié des douleurs de son prochain. Mais , continua cette sainte vierge , qui vouloit savoir les sentimens de son confesseur, pour y conformer sa conduite , sera-ce une véritable dévotion que de pleurer tous les joursses péchés \ Oui, ma fille, lui repli quat-il ; mais ce n'est pas encore ce qu'il peut y avoir de plus parfait, parce que naturellement tout ce qui est mal en soi donne du déplaisir et du regret. Seroit-ce donc, ajoutât-elle, une parfaite dévotion que de s'attacher à penser aux peines des damnés et à la gloire des bienheureux? Cela non pins, lui répondit-il, n'est point encore ce qu'il y a de plus sublime dans la perfection , car la nature seule abhorre ce qui peut lui causer de la douleur, et se porte a rechercher ce qui peut lui donner du contentement et de la joie. Enfin, voyant qu'elle ne tiroit point d'autre réponse de son directeur, elle s'en alla fondant en larmes, et très-aftligée de ne pouvoir savoir à quoi il falloit qu'elle s'appliquât particulièrement dans ses oraisons, pour les rendre plus agréables à Dieu. Peu de temps après, comraeelle étoit toujours dansla même affliction , il se présenta a elle un jeune enfant d'une beauté surprenante, auquel ayant dit le sujet de son déplaisir, et qu'il n'y avoit personne qui fût capable de la consoler : Ne dites pas cela, lui répondit-t-il, car je puis et je veux vous donner de la consolation. Allez trouver votre père spirituel , et dites-lui que la vérita-
ble dévotion consiste dans un entier renoncement a soi-même , et dans une résignation absolue entre les mains de Dieu , en s'unissant étroitement à lui par amour , et en se conformant entièrement en toutes choses a la volonté divine, La sainte fille , très-satisfaite de ce qu'elle a voit entendu, l'alla dire à son directeur , qui lui répondit que c'étoit la en effet le point essentiel, et a quoi il falloit s'appliquer particulièrement dans l'oraison , parce qu'en cela consiste la véritable charité et l'amour de Dieu, et par conséquent tout notre avancement et toute notre perfection. Blosius(i) rapporte qu'une autre sainle fut avertie de Dieu, qu'en récitant l'oraison dominicale , elle insistât parlicnlièrement sur ces mots : Que votre volonté se fusse sur la terre comme il un s le ciel(z). Et on raconte de sainte Gertrude qu'un jour , 'par inspiration divine, elle dit trois cent soixante-cinq fois ces paroles de Jésus-Christ dans le ]ardin : Que ma volonté ne se fasse pas , mais la vôtre (3) ; et qu'elle sut ensuite que cela avoit été extrêmement agréable à Dieu. Imitons donc ces exemples, et appliquons-nous particulièrement a cet exercice dans nos oraisons.
Mais afin que nous puissions le pratiquer avec plus de facilité et plus de fruit , il faut supposer deux choses, dont la première est, que cet exercice estprincipalemcut nécessaire
(1) Bios. c. xi. mon. spiritual.
(2) Fiat voloota* tua, sicutin cœlo et in terra. Malth. 6.10.
(3) IVon mea voluntas, sed tua fiât. Luc. 22. 42.
DE LA CONFORMITK , etc. 401
dans le temps des adversités , et quand il se présente à nous des choses fâcheuses , et qui répugnent aux impressions delà nature. Car dans ces sortes d'occasions, on a besoin d'une vertu plus ferme, et c'est alors que l'amour que chacun a pour Dieu se fait beaucoup mieux sentir que dans un autre temps. De même que l'affection qu'un roi a pour ses soldats , se témoigne particulièrement dans la paix parles récompenses qu'il leur donne, et que le zèle qu'ils ont pour lui se fait connoître dans la guerre, en combattant et en mourant pour son service : de même la tendresse et la bonté que le souverain maître des rois a pour nous, éclatent principalement dans le temps des consolations et des grâces ; et celui des afflictions et des sécheresses marque l'ex ces de l'amour que nous lui portons. Il est commun a tout le monde, dit le père Àvila (i), de remercier Dieu dans le temps des consolations ; mais c'est le propre des justes de le remercier dans le temps même des adversités. Les actions de grâces qu'on lui rend alors font un concert harmonieux à ses oreilles, et une seule bénédiction qu'on lui donne alors du fond du cœur , lui est mille fois plus agréable qu'une infinité d'autres que Ton pourroit lui donner dans le temps de la prospérité. Aussi l'Ecriture-sainte compare-t-elle le juste à l'escarboucle (2), parce que comme
(1) Tom. a.Epist. fol. iso.
(») Eccii. 3a. 7.
l'escarboucle jette plus de feu la nuit que le jour , de même la vertu du juste et du véritable serviteur de Dieu brille davantage dans les souffrances et dans les traverses, que dans la douceur des consolations et des heureux succès. C'est de cette parfaite résignation dans les accidens les plus fâcheux, que la même Ecriture-sainte loue particulièrement Tobie, quand elle dit de lui, qu'étant devenu aveugle a près plusieursautres afflictions dont il avoit été visité , il ne s\n fâcha point contre le Seigneur ; mais que demeurant inébranlable dans la crainte de Dieu, il continua à lui rendre grâces tout le reste de ses jours (i), C'est ce que Job avoit fait auparavant au milieu de tous les malheurs et de toutes les souffrances qu'il avoit plu à Dieu de lui envoyer : Et voilà , dit saint Augustin , ce que nous devons tâcher d'imiter. Proposez-vous d'être toujours le même dans l'adversité et dans la prospérité, comme la main qui est toujours la même, et lorsqu'on l'étend et lorsqu'on la ferme (2): car le serviteur de Dieu doit être toujours le même au-dedans de l'ame , quoiqu'au-dehors il paroisse vivement pressé de douleur. Socrate, dit-on, ne fut jamais ni plus gai , ni plus triste en nn temps qu'en un autre; et parmi toutes les
(1) Non est contristatus contra Deutn , sed immobilis in Dei timoré permansit, agens gratias Deo omnibus diebus vitae suae. Tob. 2. i5. \\.
( ) Ut in cunctis idetrTsis, tàm in prosperis, quàm in adversis , sicut manus quae eadem est , et cùm in pa lin uni extenditur, et cùm in pugnum constringitur. Aug. Serm. 4* ad
frat
res m erem.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 4°^
inégalités de la fortune , il se conserva toujours égal à lui-même jusqu'au dernier moment de sa vie ( i ). Nous ne ferons pas un trop grand effort quand nous , qui sommes chrétiens et religieux , nous nous proposerons de gagner sur nous , avec l'assistance de la grâce , ce qu'un païen a voit obtenu de lui par le seul secours de la raison.
En second lieu , il faut savoir qu'il ne suffit pas de se conformer en général à la volonté de Dieu ; car cette conformité vague, et qui ne s'applique à rien de particulier , n'est pas une affaire fort difficile ; et au fond , y a-t-il quelqu'un qui ne dise pas qu'il souhaite que la volonté de Dieu s'accomplisse en toutes choses? Les bons et les médians tien nent tous le même langage a cet égard, et disent tous également tous les jours à Dieu : Que votre volonté se fasse sur la terre comme dans le ciel. Mais il faut quelque chose de plus que cela ; il faut en venir a la dissection ; il faut descendre dans le détail de ce qui pourroit lui donner de la peine s'il arrivoit, continuer toujours jusqu'à ce que nous ayons surmonté toutes sortes de difficultés , et qu'il ne nous reste plus aucun ennemi à vaincre. Enfin il faut faire tête à tout ce qui peut se présenter, et ne point cesser que nous n'ayons dissipé entièrement tout ce qui pourroitnousempêcherdenousuniretdenous conformer absolument à la volonté de Dieu.
(1) Nec hilariorem quisquam , nec tristiorem Socratem viâ« iËqualis luit in tantâ inaequalite fortunae. Cic. I. 3» Tusc.
4o4 PART. I. TRAITÉ VIII. CHAP. XII.
Ce n'est pas même encore assez ; il faut passer plus avant el ne point nous arrêter, que nous ne soyons parvenus à sentir intérieurement une extrême joie de voir accomplir en nous la volonté de Dieu , parle moyen même des souffrances et des opprobres, et voilà le troisième degré de conformité. Car, dans cette vertu, aussi bien que dans les autres, il y a plusieurs degrés qui peuvent tous se réduire à trois , suivant la distinction de ceux que les Saints établissent dans la vertu de la patience. Le premier degré est , lorsque loin de désirer et d'aimer les choses fâcheuses qui peuvent arriver, on les fuit au contraire leplusqu'onpeut; mais que cependant on aime mieux les souffrir que de commettre aucun péché pour les éviter : et c'est là le degré le plus bas, et ce qui est précisément d'une obligation indispensable. Ainsi, quoique Ton soit sensiblement affligé des maux que Ion souffre , qu'on gémisse quand on est malade, qu'on crie dans la violence de la douleur , qu'on pleure la mort de ses parens et de ses amis, on peut cependant avec tout cela avoir de la conformité a la volonté divine. Le second degré est lorsque, quoique de soi-même on ne se porte pas a désirer les peines et les afflictions , cependant , lorsqu'elles sont arrivées , on les reçoit et on les souffre de bon cœur , parce qu'on sait que c'est la volonté de Dieu qui s'exécute ; et ce qu'il y a de plus dans ce degré que dans l'autre , c'est qu'il fait que l'on aime , en quelque sorte , la peine pour l'amour de Dieu , et que
l'on veut bien l'endurer, non-seulement avec patience , en tant que l'on y est obligé sous peine de péché , mais aussi avec quelque joie, en ce que l'on croit que c'est une chose agréa* ble à Dieu. Le premier degré fait que l'on souffre les choses avec patience ; le second fait qu'on les endure avec une prompte et facile disposition d'esprit à tout ce que Dieu veut. Mais le troisième et le plus parfait de tous , c'est lorsque , par un excès d'amour pour Dieu , non-seulement on souffre et on reçoit de bon cœur toutes les peines et toutes les afflictions qu'il envoie ; mais que même on les prévient par ses désirs , et que l'on se réjouit quand elles sont arrivées , parce que l'on sait qu'elles n'arrivent que par l'ordre adorable de sa volonté. C'est ainsi queles apôtres, après avoir été publiquement battus de verges , sortirent de l'assemblée des Juifs , en se réjouissant de ce quils avoient été jugés dignes d'être ignominie usementout rages />our îe nom de Jésus- Christ ( i ). Et c'est ce qui faisoit dire à saint Paul, quil étoit rempli de consolation , et quil se sentoit comblé de joie au milieu de toutes ses souffrances (2). Le même Apôtre loue les Hébreux de la même chose , lorsque dans l'épître qu'il leur adresse , il leur dit : Vous avez regardé avec joie la perte de vos bienSy connoissant que vous avez d'ail-
(1) liant gandentes à conspectu concilii, quoniàm digni babiti sont pro Domine Jesu contumeliam pati. Acl. 5. 4'- #
(a) Repletus sum consola tioue , superabundo gaudio ia onmi tribulatione nostrâ. 2. Cor. 7. 4-
4o6 PART. I. TRAITÉ VIÏI. CHaP. XII.
leurs de meilleures et de plus solides richesses ( i ). Tâchons de parvenir , avec la grâce de Dieu, à recevoir ainsi avec joie tout ce qui peut nous arriver de fâcheux ; et , comme dit saint Jacques dans sa première épître canonise : Considérez, mes frères, commeun grand sujet de joie, toutes les diverses afflictions qui 'vous arrivent, (2). Nous devons trouver une si grande douceur dans tout ce qui est de la volonté divine, que cela doit nous adoucir toutes les amertumes delà vie, et nous rendre agréable tout ce qui peut y survenir d'affligeant et de fâcheux. Si l'esprit s'attache fortement à Dieu, dit saint Grégoire, tout ce qu'il peut y avoir d'amer dans la vie , lui devient doux; il rencontre son repos dans les peines et dans les afflictions, et il désire même la mort avec ardeur , afin de jouir plus pleinement de la vie future (3) .
Sainte Catherine de Sienne , dans un dialogue qu'elle a composé de la perfection du chrétien, dit qu'entre plusieurs choses que son divin époux lui avoit apprises , il lui a oit dit qu'il falloit qu'elle se renfermât dans la divine volonté , comme dans une retraite assurée , et qu'elle y demeurât comme la perle
(0 Et rapinam bonorum vestrorum cum gaudio suscep;stis, cognoseentes vos babere meliorem et manentem substantiam. Ad Heb. 10. ?4«
(a) Omne gaudium existimate, fratres mei, cùm in tentatione-i varias incidcritis. Jac. i. 2.
(V) Si mens in Deum forti intentione dirigitur, quidquid sibi in hâc vîtâ amarum sit, dulce aestimat , omne quod afïligit, requiem putat, transire et per mortem appétit, ut . btine pleniùs vitam "osait. Greg. Ub. j.Mor.c. 7.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 4°7
dans sa nacre, ou comme l'abeille dans sa ruche , sans sortir jamais de là en quelque manière que ce fût. Qu'au commencement elle trouveroit peut-être le lieu étroit ; mais qu'il lui paroîtroitensuite très-spacieux, et que sans sortir de là , elle se promèneroit clans les demeures éternelles des bienheureux, et obtiendroiten peu de temps ce que hors delà elle ne pourroit acquérir dans un long espace d'années. Usons-en de cette sorte, et que ce soit là notre continuel exercice. Mon bien-aimé est tout à moi y et je suis tout à lui (i). Dans ces seules paroles il y a de quoi s'exercer toute sa vie ; c'est pourquoi nous devons les avoir incessamment dans la bouche et dans le cœur.
V^5VVXSVVSVNSVV>J\SV\SVV"VVVVVVv:V"V \ÎV\S\SVV\SV'VV\SNSV"\SVVVVNSV>»I