CHAPITRE XIII
De la conformité qu'un religieux doit avoir a la volonté divine , pour aller et pour demeurer en quelque part du monde que l'obéissance T appelle.
Afin que nous puissions tirer plus de fruit de cet exercice de résignation à la volonté de Dieu , et mettre en pratiquece que nous avons dit , nous marquerons ici quelques choses principales sur lesquelles nous devons nous exercer ; et quand nous aurons parlé de celles qui regardent particulièrement nos constitutions,
(ï) Dilectus meus uaihi , et ego illi. Cant. 2. i5.
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(car c'est en celles-là qu'il est juste qu'un religieux montre principalement sa vertu et sa soumission), nous viendrons ensuite aux générales, qui concernent tout le monde. Cependant , ce que nous dirons , chacun pourra l'appliquer à d'autres conjonctures semblables , suivant les obligations de son état et de sa profession.
Dans la septième partie de nos constitutions (i), saint Ignace parlant des missions, qui sont une des principales fius de notre institution , dit que ceux de la Compagnie doivent avoir une telle indifférence d'esprit pour tous les lieux où l'obéissance peut les destiner, qu'ils doivent être toujours également prêts a aller et a demeurer en quelque part du monde ou elle veuille les envoyer, parmi les fidèles ou chez les infidèles, chezles catholiques ou chez les hérétiques. C'est sur quoi les religieux profèsde notre compagniefontun quatrième vœu solennel d'obéissance au pape , promettant d'aller par-tout où il voudra , sans retardement , sans excuse, sans répugnance, à pied ou a cheval , avec de l'argent ou sans argent , et demandant l'aumône , selon que le pape le trouvera plus h propos. La fin que l'on s'est proposée en établissant ce vœu, dit saint Ignace (2) , a été de pouvoir mieux rencontrer , par ce moyen , ce qui seroit de la vo-
(1) 7. p. Const. e. 2. 5. a.
(2) P. 1. Exam. §. 5. 5. p. Const. c. 3. §. 3. S. p. 9. e. i. $»' i3, et p. -. e. ii §. 5.
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cmté cle Dieu, parce que, comme les premiers >ères de la Compagnie étoient de diverses lations , et qu'ils ne savoient pas dans quelle >artie du monde ils seroient plus agréables à )ieu , si ce seroit parmi les chrétiens ou parni les infidèles, ils jugèrent à propos, pour ne >oint faillir en suivant leur propre choix, de aire ce quatrième vœu entre les mains du ricaire de Jésus-Christ , afin qu'il les distrimât par le monde, selon qu'il l'estimeroit le }lus expédient pour le service et pour la plus grande gloire cle Dieu. C'est pourquoi, ajou- ;e-t-il , il ne faut pas qu'aucun religieux cle la Compagnie projette d'aller, ou cle demeurer plutôt en un lieu qu'en un autre ; mais il faut rvoir une telle indifférence à ce sujet, que >ans envisager autre chose que le plus grand service et la plus grande gloire de Dieu , on j'abandonne absolument entre les mains du supérieur qui en tient la place.
Pour montrer jusqu'à quel point notre saint instituteur veut qu'il nous soit indifférent d'aller en quelque endroit de la terre que l'obéissance puisse nous appeler , il ne faut que rapporter l'exemple suivant. Le père Lainez lui ayant dit une fois (i), qu'il avoit envie d'aller aux Indes , pour y procurer le salut de tant d'infidèles , dont les âmes se perdoienfc clans l'aveuglement de l'idolâtrie, faute d'ouvriers évangéliques qui y allassent travailler : Et moi , répartit le Saint, je n'en ai
(i) Lib. 5. c. 4- ejus vîtœ.
aucune envie. Le père Lainez lui en demandant la cause : C'est, lui répondit-il, que puisque nous avons fait vœu d'obéissance au pape , afin qu'à son gré il nous envoie en telle partie du monde qu'il voudra pour le service de Dieu , nous devons nous conserver dans une entière indifférence là-dessus, sans pencher plus d'un côté que d'un autre; et pour moi , si je me sentois comme vous quelque inclination d'aller aux Indes, je tâcherais de m'en donner une toute opposée, afin de me remettre par ce contre-poids , dans la juste égalité et dans l'indifférence d'esprit oùil faut être pour acquérir la perfection de l'obéissance.
Nous ne disons pas ceci pour condamner les désirs d'aller en mission aux Indes ; car ils sont très-louables et très-saints d'eux-mêmes : et saint Ignace veut (i) que les supérieurs se réjouissent quand les religieux, qui sont sous leur charge , leur témoignent avoir ces sortes de désirs, parce que c'est d'ordinaire la marque de la vocation de Dieu , et le moyen que les choses se fassent avec plus de satisfaction et plus de douceur. Mais nous voulons faire voir par-là quelle indifférence saint Ignace veut que nous ayons pour toutes sortes de lieux et d'emplois, puisqu'il ne veut pas même que nous ayons aucun attachement pour une chose si importante au service de Dieu , et si pénible, de peur que cela ne détruise en nous l'indifférence où nous devons toujours être
(i) 7. p. Const. c. 2, Utt. L.
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pour toutes celles auxquelles l'obéissance peut nous destiner.
Il s'ensuit de là quelques conséquences , qui peuvent faire connoître encore plus clairement ce que je dis. Premièrement , que si le désir que quelqu'un auroit d'aller aux Indes , le possédoit de telle manière qu'il en eût moins d'indifférence et de disposition pour tout ce que l'obéissance pourroit lui commander d'ailleurs , cette sorte de désir seroit entièrement condamnable; par 'exemple, si l'envie d'aller aux Indes, ou en quelque autre endroit de la terre , faisoit que je me déplusse dans celui où l'on m'auroit envoyé , ou si elle me rendoit plus tiède et plus négligent dans les fonctions de l'emploi qu'on m'auroit donné, il est constant qu'elle seroit blâmable, et qu'elle ne viendroit point de Dieu, puisqu'elle seroit opposée à sa volonté. Car Dieu ne peut être contraire à lui-même; de. plus, les inspirations du Saint-Esprit ne sont point accompagnées d'inquiétude et de trouble; au contraire , elles portent avec elles la paix et la tranquillité dans le cœur, Et c'est une des marques que donnent les maîtres de la vie spirituelle, pour pouvoir discerner les désirs qui viennent de Dieu ou de l'homme.
En second lieu , il s'ensuit que celui qui se sent une disposition universelle et égale pour tousles lieux et pour toutesles choses auxquelles l'obéissance peut le destiner, ne doit point s'affliger de ce qu'il ne se sent poiut d'inclination particulière pour les missions éloi-
Al 2 PART. I. TRAITÉ TIII. CHAP. XIII.
enées. Car la disposition d'esprit où il est, n'en est pas moins bonne pour cela ; au contraire, elle n'en est que meilleure, puisque celle où saint Ignace veut que nous soyons tous dans la compagnie , est que nous n'ayons aucune inclination particulière qui nous porte plus à une chose qu'à une autre , et que nous soyons comme la languette de la balance , sans pencher d'une ou d'autre part. Il étoit une fois dans la résolution d'envoyer le père Natal a quelque mission ; mais pour faire les choses avec plus de douceur, il voulut auparavant savoir de lui à quoi il avoit le plus d'inclination. Le père Natal lui répondit par écrit, qu'iln'en avoit aucune autreque de n'en point avoir; et voilà ce que notre saint fondateur estime le plus dans un religieux , et avec raison. En effet, celui qui s'affectionne à quelque chose de particulier, semble se lier en quelque sorte à cela seul ; mais celui qui est dans une disposition égale et indifférente pour tout ce qu'on peut lui ordonner, embrasse généralement toutes choses ; et comme Dieu regarde le cœur, et qu'il répute la volonté pour le fait , c'est à son égard , comme si l'on .avoit généralement tout exécuté.
'Pour mieux éclaircir encore cette vérité, e dis que si c'est par lâcheté et par mollesse e cœur que l'on ne sent aucun désir d'aller aux Indes ; si c'est que l'on craigne de quitter les commodités dont on jouit au lieu où l'on est , ou que l'on appréhende les fatigues et les périls auxquels on est exposé dans ces sortes
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de missions ; alors il y a en cela de l'imperfection et de l'amour-propre. Mais si ce n'est point lâcheté qui empêche d'en former le désir, ou faute de vouloir bien souffrir toutes choses pour l'amour de Dieu et pour le salut des âmes ; que ce ne soit que l'incertitude de ce que Dieu veut; qu'on se sente également disposé a tout ce qu'on pourroit connoître qui seroit de sa volonté , et tout prêt a aller aux Indes ou en Angleterre , avec autant et plus de joie que si onl'avoit souhaité avec ardeur , parce qu'on seroit assuré que ce ne seroit point sa propre volonté , mais celle de Dieu qu'on accompliront ; en ce cas , il n'y a point de doute que ce ne soient là les meilleurs sentimens que l'on puisse avoir. Aussi y oyons-nous que les supérieurs choisissent très-volontiers pour la mission des Indes , ceux en qui ils reconnoissent cette disposition d'esprit égale et universelle.
Mais pour revenir à notre point principal , ]e dis que saint Ignace veut que nous ayons tous une indifférence et une résignation si grandes pour demeurer d'aussi bon cœur en un endroit qu'en un autre , que même la considération de notre santé ne soit pas capable de nous donner d'autres sentimens. Il dit,, dans la troisième partie des constitutions , qu'il est de notre vocation et de notre institut d'aller par-tout où l'on nous juge plus utiles pour le service de Dieu et pour le salut du prochain. Que si cependant on voit
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par expérience que l'air de quelque climat soit contraire à un religieux, et qu'il s'y porte toujours mal , le supérieur doit alors considérer s'il est a propos de l'envoyer en quelque autre endroit , où sa santé devenant meilleure , il puisse s'employer avec plus defruit a u service deDieu et des âmes. Ce ne sera pas cependant, ajout e-t-il (i), à celui qui sera infirme de demander ce changement , ou d'y témoigner de l'inclination; mais il faudra en laisserle soin au supérieur. Ce que l'on exige ici de nous , n'est pas assurément peu de chose ; car il faut un grand détachement de soi-même, pour pouvoir, lorsqu'il s'agit de sa santé , et qu'on la voit dépérir tous les jours, non-seulement s'abslenir de demander à changer d'air, mais même s'empêcher d'en faire paroître aucun désir. De sorte que pour ce qui est daller en mission chez les infidèles ou chez les hérétiques , on peut bien proposer ses pensées et ses désirs , pourvu que ce soit avec une entière résignation entre les mains du supérieur ; mais s'il est question de changer de lieu pour rétablir sa santé , il n'est pas permis ni de demander le changement, ni même de montrer qu'on le souhaite. Tout ce qu'on peut faire , quand on est en cet état, et qu'on se sent incapable de satisfaire aux obligations de son emploi , c'est d'en donner avis au supé rieur, et nos règles mêmes nous le pres-
(1) Non tamen erit ipsius infirmi hujusmodi mutationem postulare, nec animi propensionem ad eam ostendere, sed superioris curae id relinquetur.
crivent. Mais aussi après cela l'inférieur n'a plus rien a faire , et c'est au supérieur à voir ensuite s'il est a propos de l'envoyer ailleurs pour y reprendre des forces , et rendre plus de service a la compagnie, ou si quelque inutile qu'il soit au lieu ou il est , il ne sera pas plus expédient , pour la gloire de Dieu , qu'il y demeure. Quoi qu'il en soit , ce n'est pas a l'inférieur à en juger; c'est au supérieur qui le gouverne en la place de Dieu , et a qui il doit tellement abandonner sa conduite, qu'il croie toujours que ce que le supérieur lui ordonne , est ce qu'il y a de plus avantageux pour le service de Dieu et pour son propre salut. Combien y a-t-ilde gens qui demeurent dans des pays très-éloignés du leur, et trèscontraires a leur santé, seulement parce qu'ils y trouvent de quoi subsister. Combien y en a-t-il qui passent les mers , qui vont à Constantinople, en Afrique, aux Indes, et qui, pour un gain léger , exposent non-seulement leur santé , mais même leur vie? Ce ne sera donc rien de fort surprenant, quand nous qui sommes religieux , nous ferons , pour l'amour de Dieu et par obéissance , ce qui se fait tous les jours dans le monde pour un intérêt passager. Que s'il vous vient quelquefois dans la pensée , que l'indisposition que vous cause le lieu où vous êtes, vous rend inutile à tout, et qu'ailleurs vous pourriez vous employer avec fruit pour le service de Dieu, souvenez-vous en même temps , qu'avec tout cela il vaut
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encore mieux demeurer inutile où vous êtes , en vous soumettant à la volonté de Dieu, que de rendre de grands services en suivant la vôtre , et conformez-vous h cet égard à la volonté divine , qui exige cela de vous , pour des causes qui lui sont connues , et qu'il n'est pas nécessaire que vous sachiez.
Nous lisons dans les chroniques des frères mineurs ( i) , que le bienheureux frère Gilles, ayant eu permission de saint François d'aller et de demeurer dans telle province et en telle maison de Tordre qu'il voudroit, fut a peine quatre jours dans cette liberté , que l'inquiétude et l'agitation , succédant au calme et à la tranquillité d'esprit qu'il avoit accoutumé d'avoir , il supplia le Saint de lui marquer une maison pour y demeurer , sans lui en laisser le choix , parce que cette liberté si vague et si étendue qu'il lui avoit donnée, ne servoit qu'a le déconcerter et a troubler son repos. Les bons religieux ne trouvent point la paix et la satisfaction de lame dans l'accomplissement de leur volonté : ainsi , ils n'affectionnent point un lieu plus qu'un autre , mais celui où l'obéissance les envoie , est toujours le meilleur pour eux, parce qu'ils savent que c'est celui qui leur est déterminé par la volonté de Dieu , dans laquelle ils mettent tout^ leur contentement et tout leur repos.
(0 i. p. lib. -.c. 5.
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