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CHAPITRE XIV

De l'indifférence qu'un religieux doit avoir pour toutes les charges et pour tous les emplois auxquels l'obéissance voudra l'occuper.

L'indifférence et la résignation dont nous venons de parler doivent s'étendre de même à tous les emplois auxquels il plaira à l'obéissance de nous attaclier.il est aisé d'en savoir le nombre et les fonctions; que chacun les parcoure tous l'un après l'autre en lui-même , jusqu'à ce qu'il sente une égale disposition d'esprit pour tous. Quant à ceux qui sont les plus méprisables, et auxquels on a par conséquent plus de répugnance , nos constitutions veulent que ce soit à ceux-là (i) que nous nous portions avec le plus de promptitude, lorsque l'obéissance nous l'ordonne. Il n' y a rien où la résignation soit plus nécessaire que dans ces sortes d'occupations, parce que notre orgueil naturel nous en donne de l'aversion ; ainsi, il y a plus de vertu et cle perfection à vouloir bien s'y soumettre pour l'amour de Dieu,quJà vouloir embrasser des emplois plus relevés et plusbonorables.Si quelqu'un s'attacboit pour toute sa vie à un grand seigneur, jusqu'à vou loir le servir dans les fonctions les plus basses de sa maison, s'il en étoit besoin , il témoigneroit sans doute en cela plus de zèle pour son

(0 C. 4. Exam. §. 28. reg. 10. summar.

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service, que s'il ne vouloit s'y engager que dans des emplois honorables, qui portent en quelque façon leur récompense avec eux; et plus il auroit de capaoitépour des chosesplus élevées, plus on devroit lui savoir gré de vouloir s'abaisser à tout. Il en est de même dans la religion : si vous ne vous offrez a servir Dieu qu'en qualité de prédicateur ou de régent en théologie, vous ne faites pas un grand effort , et vous ne donnez pas une grande marque d'ardeur et de zèle pour son service, puisque ces sortes d'emplois sont assez considérables pour mériter qu'on \es recherche pour eux-mêmes. Mais si vous vous offrez à le servir tonte votre vie dans les fonctions les plus basses , les plus contraires a l'orgueil de la nature, et qui répugnent le plus à vos sens , alors vous lui donnez une preuve bien plussignalée de votre ferveur pour son service; et plus vous avez de talent pour les choses grandes et sublimes, plus cette preuve lui est agréable. Cela seul devroit suffire pour nous obliger à désirer toujours les charges les plus abjectes, vu principalement que dans la maison de Dieu , il n'y en a point qui le soient. On dit même communément qu'il n'y en a point de petites chez le roi, parce qu'en quelque qualité qu'on le serve, il y a toujours de l'honneur : combien donc y en at-il plus à servir Dieu, en quelque emploi que ce soit, puisque c'est régner que de le servir ? Saint Basile ( i ) voulant nous exciter à aimer

(0 '» regui fusiiis disput, pet. 2.

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les fonctions les plus basses et les pins viles , rapporte l'exemple de Jésus-Christ, qui s'y exerça non-seulement une fois , en lavant les pieds aux Apôtres, mais toute sa vie, en obéissant à sa sainte mère et a saint Joseph, en tout ce qu'ils vouloient lui commander. Car quoique le texte sacré ne dise rien de lui, depuis douze ans jusqu'à trente, si ce n'est qu'/Z leur était soumis (i), on infère pourtant de là et de leur extrême pauvreté, qu'il falloit qu'il les servît en plusieurs choses très-abjectes. Qu'un chrétien ne dédaigne donc point , dit saint Augustin , de faire ce que Jésus-Christ lui-même a fait (?,)• Puisque le Fils de Uieu n'a pas dédaigné de s'exercer pour l'amour de nous aux occupations les plus basses, ne dédaignons point non plus de nous y exercer pour l'amour de lui , quand même ce devroit être pour notre vie.

Mais pour nous renfermer davantage dans notre sujet, je dis qu'un des principaux motifs qui doivent nous obliger à embrasser de bon cœur quelque emploi que l'obéissance veuille nous donner , c'est de savoir que cet emploi est précisément ce que Dieu demande pour lors de nous. Car , comme nous l'avons déjà dit ailleurs , ce doit être pour nous un grand sujet de consolation et de joie dans toutes les occupations que l'obéissance nous prescrit, que d'être positivement assurés que c'est la

(t) Et erat snbditus illis. Lue. 2. 5i.

(2) Ne dedignetur facere christianus, quod fecit Christus. Aug% Traet. 58. sup.Joan. in illud : Si ergô ego lavi , etc.

volonté de Dieu que nous faisons. Rien ne satisfait plus l'arae que cette pensée : Dieu veut que je fasse maintenant ceci, c'est sa volonté; il ne faut pas consulter davantage, et il n'y a rien de plus à désirer , puisqu'il n'y a rien de meilleur que raccompiissement de la volonté divine. Ceux qui envisagent les choses de cette sorte , ne se soucient pas qu'on leur en commande une plutôt qu'une autre, ni qu'on les occupe à une fonction basse, ou à un emploi relevé, parce que tout leur est égal.

Saint Jérôme rapporte (i) un exemple qui vient très-bien à notre sujet. Il dit que visitant une fois les solitaires du désert, il en vit un qui, par ordre de son supérieur, s'exerçoit deux fois chaque jour à porter une grosse pierre sur ses épaules l'espace d'une lieue , sans nulle nécessité, et sans que le supérieur eût eu en cela d'autre vue que de lui apprendre , et d'apprendre à chacun par son exemple , a obéir avec soumission , et à mortifier son prore jugement. Il y avoit alors huit ans qu'il faisoit continuellement la même chose. Et parce que , continue saint Jérôme, a ceux qui ne connoissent pas le prix et le mérite de l'obéissance, et que l'orgueil et l'indocilité de la nature a empêchés de parvenir a la pureté et à la simplicité de cette vertu, cela pouvoit peut-être sembler un jeu d'enfant, plusieurs personnes lui demandoient avec quel esprit il supportoit cette sujétion; moi-même

(i) In Reg. Monast. c. 12.

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désirant savoir quels mouvemens il ressentoit au fond de son arae pendant cet exercice, je l'interrogeai aussi là-dessus. lime répondit que quand il avoit achevé de porter sa pierre, il avoit autant de satisfaction et de joie en luimême , que s'il eût fait la chose la plus importante que l'on eût pu lui commander , et cette réponse me toucha de telle sorte , que dès-lors je commençai a vivre en véritable religieux.En effet,c'est agir en vrai religieux,que de ne point s'arrêter a ce qui paroît méprisable dans les choses extérieures , et de songer que l'on exécute la volonté de Dieu en les faisant : et ceux qui envisagent de cette sorte tout ce que l'obéissance leur enjoint, font de grands progrès dans la vertu , parce qu'ils ne se nourrissent que de ce qu'elle a de plus pur. L'accomplissement de la volonté divine, dont ils font leur nourriture ordinaire , est cette jleurcle froment dont ils se sont rassasiés (i). Mais je vois bien, dira quelqu'un, que c'est une grande perfection que de faire la volonté de Dieu en toutes choses , et qu'en effet , à quelque exercice que l'on m'occupe , je suis toujours assuré de la faire; cependant je voudras bien l'accomplir en quelque emploi plus considérable. C'est la pécher dans les

Êrincipes ; parce qu'au fond c'est vouloir que lieu fasse votre volonté , et ne vouloir pas vous accommoder a la sienne. Ce n'est pas k vous à prescrire des conditions à Dieu , et à

(1) Et adipe froment* satiat te. Pi- T47* 3#

vouloir qu'il s'ajuste à ce qui vous est plus agréable : c'est à vous à suivre aveuglément celles qu'il lui plaît de vous imposer, et à vous conformer entièrement a tout ce qu'il souhaite de vous. Celui-là, Seigneur, dit saint Augustin , vous sert comme il faut , qui ne cherche point que vous lui commandiez ce qu'il veut, mais qui s'attache simplement à vouloir ce que vous lui commandez (i). Et le saint abbé Nil , écrivant sur l'oraison : Ne priez pas , dit-il , que ce que vous voulez se fasse ; mais priez plutôt comme on vous a appris a prier, que la volonté de Dieu s'accomplisse en vous (2}.

Que l'on remarque bien ceci. C'est un point très-utile, et qui peut s'appliquer généralement à tout ce qui peut nous arriver de fâcheux. Ce n'est pas à nous, c'est à Dieu seul de choisir en quoi , et comment nous devons souffrir ; ce n'est pas à vous non plus de choisir quelle espèce de tentation vous devez avoir , et de dire : Si c'étoit une autre sorte de tentation, je la souffrirois aisément; mais pour celle-ci elle m'est insupportable. Les peines que nous endurons ne seroientplus des peines, si elles étoient telles que nous voudrions; et si vous désirez véritablement de plaire à Dieu , vous devez lui de-

(0 Optimus minister tuus est, qui non magis intnetur hoc àteaudire, quod ipse voluerit, sed potiùs hoc velle quod ù te voluerit. au%. tib. 10. Ccnf. c. 26.

(2) Non ores, ut fiant quae fieri velis , sed potiùs ora sicut orare didicisti , ut fiât voluntas Dei in me. NU. c. 20. de oraU

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mander qu'il vous conduisepar où il veut, et non pas par où vous voulez. Que s'il vous envoie ce qu'il peut y avoir déplus désagréable pour vous , et ce que vous pouvez avoir plus de répugnance à souffrir , et que cependant vous vous y soumettiez avec une entière résignation, alors vous serez un parfait imitateur de Jésus-Christ, qui demandoit, non pas que sa volonté fût faite, mais que celle de son Père fût accomplie (i). Nous ne pouvons pas dire que nous ayons une véritable conformité à la volontédeUieu, si nous ne nous abandonnons pas tout-a-fait entre ses mains ^afin qu'il fasse de nous tout ce qu'il voudra, et quand et comment il voudra , sans nulle contradiction de notre part, et sans aucune sorte de réserve.

Blosius rapporte (2) que sainte Gertrude s'étant mise un jour en prières pour une personne qui supportoit impatiemment les souffrances et les tentations que Dieu lui avoit envoyées , le Seigneur lui dit : Vous direz à la personne pour qui vous me priez , que puisque le royaume du ciel ne peut s'acquérir que par les souffrances , et que celles que je lui envoie ne sont pas selon son gré, il faut donc qu'elle s'en choisisse elle-même d'autres. Cettesainte vierge comprit aisément par ces paroles , et par la manière dont le Seigneur les dit, que c'est une dangereuseespèce d'impatience, que de vouloir se choisir soi-

(1) Lac. 22. 42«

(2} C, 10. Mon. spir.

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même des souffrances à sa mode , et de dire que l'on ne sauroit supporter celles que Dieu envoie, et qu'elles ne sont pas utiles pour le salut. Car chacun doit être fermement persuadé que ce que Dieu lui envoie, est précisément ce qui lui est le plus utile ; ainsi il faut qu'il le reçoive avec patience, en se conformant absolument a la volonté divine. Pour faire l'application particulière de ceci a notre sujet, de même que ce n'est pas à vous de choisir quellesoeines et quelles tentationsvous devezsouffrir, mais qu'il faut que vous receviez, comme de la main de Dieu, toutes celles qu'il vous envoie, et que vous croyiez que c^est ce qu'il y a de pins avantageux pour votre salut : de même ce n'est pas a vous de choisir quelle charge et quelle fonction vous devez faire ; mais il faut que vous preniez, comme de la main de Dieu, l'emploi auquel l'obéissance vous a destiné , et que vous soyez convaincu que c'est en effet ce qui vous est le plus convenable et le plus utile.

On ajoute (1) encore a ceci un autre point, qui est d'une perfection très-consommée : c'est de nous résigner a la volonté de Dieu avec une telle confiance , que nous n'ayons pas la moindre curiosité de savoir ce qu'il lui plaira de faire de nous. Comme c'est la plus grande marque de confiance qu'un maître puisse donner à un serviteur, que de se reposer sur lui du soin de tout, sans vouloir

()) Bios. c. io. tnonit. spir.

DE LA CONFORMITÉ g etc. ^2$

prendre connoissance de rien : Voilà, dit Joseph, que mon Seigneur nia tellement abandonné toutes choses, qu il ignore ce au il a dans sa maison ( r): de même c'est une preuve d'une extrême confiance en Dieu , que de ne vouloir pointsavoirce qu'il veut faire de nous. Je suis en bonnes mains ; cela me suffit : Mon destin , Seigneur , est entre vos mains (i). Je vis en paix et en assurance avec cela , et je ne veux pas en savoir davantage.

Quant à ceux qui désirent des postes et des emplois plus élevés que ceux où ils sont , s'iniaginant qu'ils y feroient plus de fruitpour le service de Dieu et pour le salut des âmes , ils se^ trompent extrêmement de croire que ces désirs ne partent que du zèle qu'ils ont pour la gloire de Dieu et pour l'utilité du prochain. Ce sont des sentimens qui viennent de leur ambition, de l'envie qu'ils ont d'être estimés et considérés, de l'attachement qu'ils ont a leurs propres commodités, et de ce que l'emploi qu'ils souhaitent estou plus honorable ou plus conforme à leurs inclinations , que celui auquel on les occupe. Si vous étiez dans le monde, et que vous ne dépendissiez de personne, il vous seroit libre de quitter une chose pour une autre, dans la vue de son plus grand service, parce que vous ne pourriez pas fournir seul à tout. Mais il n'en est pas de même

(1) Ecce dominns meus, omnibus mihi traditis , ignorât ^uid habeat in domo suâ. Gènes. 59. 8.

(2) In manibus tuis sortes me». Ps, 5o. 16.

dans la religion: on ne peut pas y abandonner une fonction pour une autre; il faut que l'une et l'autre se fassent, il faut que chacun y tien ne sa partie , et que si vous faites le dessus , un autre y fasse la basse. Que si vous étiez humble, vous devriez même désirer que tout autre que vous fût employé dans les charges les plus importantes, parce que vous devriez croire que tout autre s'en acquitteroit mieux que vous , et y seroit moins en danger de se laisser aller à des sentimens de vanité.

C'est une doctrine très-utile pour le fait particulier dont nous traitons , et pour plutieurs autres semblables, que celle que saint Ignace établit (1) pour fondement dans l'élection des choses qui dépendent de notre choix. Il dit qu'il y a en cela trois degrés d'humilité, et que le plus parfait est de choisir toujours entre deux occasions de servit également Dieu, celle où l'on voit qu'il y a plus d'abaissement et plus de mépris, afin de mieux imiter Jésus-Christ , qui a voulu poui l'amour de nous se soumettre au mépris et à l'opprobre des hommes. Un autre avantage que Ton peut encore tirer de la , c'est que dans les fonctions abjectes , il se mêle moins d'intérêts propres que dans tous les autres, et qu'ainsi on y a moins lieu de s'y chercher soi-même, et on y est moins exposé aux tentations de la vaine gloire. Dans les emplois bas on exerce en même tempslacharitéetl hu-

[*) Lib. Exerc. spirlt.

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milité;et on conserveparticulièrementl'humilité, puisque c'est la principalement qu'elle s'entretient. Mais dans les emplois élevés, on n'exerce que la charité avec quelques risques de l'humilité* ; et cela devroit suffire non-seulement pour nous empêcher de les désirer, mais aussi pour nous obliger a les craindre.

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