CHAPITRE Vif
De ï oraison mentale ordinaire.
Laissant a part l'oraison la plus sublime , puisqu'on ne peut l'enseigner , ni même expliquer ce que c'est, ni de quelle manière elle se fait, et qu'enfin elle n'est point en notre pouvoir ; que Dieu ne nous la commande point , et ne nous en demandera point compte : nous parlerons maintenant de l'oraison mentale ordinaire , qui peut en quelque sorte s'enseigner , et que chacun peut acquérir , si , au conseil des directeurs spirituels, et au secours delà grâce de Dieu , il joint, comme il doit , ses propres soins.
Entre plusieurs grâces très-considérables , qu'il a plu a. Dieu de faire à la compagnie de Jésus , c'en est une très-particulière de nous avoir donné une forme d'oraison approuvée par le saint Siège, ainsi qu'il se peut voir dans le bref qui est au commencement du livre des exercices spirituels , composé par saint Ignace. Dans ce bref, qui est de
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Paul III , H est porté expressément que le pape , après avoir fait examiner ces exercices avec une très-grande attention , non-seulement les approuve et les confirme , mais comme ils sont très-utiles et très-salutaires , il exhorte tous les fidèles à les pratiquer.Cette forme d'oraison fut communiquée par Notre- Seigneur à saint Ignace, qui nous l'a communiquée ensuite delà même manièrequ'ill'avoit reçue. Cela étant, nous avons droit d'espérer de la miséricorde de Dieu qu'il nous fera plusieurs grâces par le moyen de cette oraison , puisque lui-même nous en a prescrit la forme. C'est par-la qu'il a attiré a lui notre bienheureux fondateur et ses compagnons ; c'est dans la pratique de cette sainte méthode qu'il lui a fait concevoir le dessein , et former le plan de la compagnie; et c'est par le même moyen qu'il a gagné plusieurs autres âmes à lui. Ne cherchons donc point a aller par d'autres voies , ne nous attachons point à d'autres espèces d'oraisons extraordinaires ; mais embrassons celle que nous avons : tâchons de nous y conformer entièrement, et comme de bons enfans, imitons l'exemple de notre Père. Dansl'exercicedes trois puissances del'ame, qui est le premier des exercices dont nous venons de parler, saint Ignace nous enseigne la méthode qu'on doit garder dans l'oraison pour les autres exercices. C'est que, quelque point spirituel que nous choisissions, nous devons y exercer les trois puissances de notre ame> la
mémoire, l'entendement et la volonté. La mémoire , ea nous remettant devant les jeux de Tesprit, le point ou le mystère qui doit faire le sujet de notre oraison ; l'entendement, en recherchant et considérant les choses qui peuvent le plus servir a échauffer notre volonté; la volonté enfin , en lui faisant produire les actes qui dépendent d'elle. C'est ce dernier point , qui est le principal de tous , et celui auquel nous devons nous arrêter; parce qu'il est la fin de la méditation , et parce que le fruit , qui doit se tirer de toutes les réflexions et de tous les discours de l'entendement, ne va qu'a émouvoir la volonté a la recherche du bien et a la fuite du mal. Au reste, on n'a donné à cet exercice le nom d'exercice des trois puissances, que parce que c'est le premier dans lequel cette espace d'oraison nous est enseignée; car d'ailleurs, les trois puissances de l'a me doivent être employées également dans les exercices suivans , aussi bien que dans celui-ci.
Cette forme d'oraison que notre saint fondateur nous a enseignée , et qui est en usage dans la compagnie , n'est point singulière, et n'est point, comme quelques autres, remplie d'inventions et de nouveautés qui tiennent de l'illusion. Aucontraire, c'est uneméthode trèscommune, pratiquée par les anciens Pères, et très-conforme a la nature humaine qui, étant raisonnable , se gouverne par la raison , et s'y laisse persuader et convaincre : de sorte qu'il n'y a point de doute que cette manière doit être par conséquent plus facile , plus sûre et
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plus utile que les autres. Il ne faut donc pas que dans l'oraison nous soyons comme des statues, ou comme des gens extasiés; mais il faut que par le moyen de cet exercice des puissances de notreamemous attirions l'espritdeDieu sur nous, et que comme il demande la coopération de ses créatures , nous ayons soin de coopérer avec lui : c'est ce que nous apprend saint Ignace(i 'dans le livre des exercices.Toutes les autres espèces d'oraison, oii le discours et l'entendement n'ont point départ, où toutes les opérations deTame demeurent dans la suspension et dans le silence, toutes ces espèces, dis-je, qui sont prises de la théologie mystyquc,ne doivent, communément parlant, ni s'enseigner ni se rechercher; et ceux qui les emhrassent étant encore nouveaux dans la spiritualité^ n'ayantpasencoreuneparfaiteconnoissance de leurs passions , ni une grande pratique des vertus , sont sujets a beaucoup d'illusions et de tromperies. Lorsqu'ils pensent être fort avancés , et avoir beaucoup gagné sur eux, ils trouvent que leurs passions , qui étoient comme assoupies par l'appât et parla douceur de l'oraison , se réveillent ensuite avec un extrême danger pour eux , et sont aussi vivesetaussi bouillantes que jamais. Ce qu'il y a encore de mal dans ces manières si retirées et si particulières , c'est que d'ordinaire on y contracte une certaine dureté d'esprit , et je ne sais quelle disposition k recevoir toute sorte d'illusions et de tromperies,
(1) Lib, Exere, spir. e» 4- et 5, .
pour des vérités essentielles ; et c'est pour cela que saint Ignace se déficit de cette espèce d'oraison, et disoit que ceux qui s'y appliquoient , étoient communément sujets à ces sortes d'inconvéniens.
Je dis donc que la première chose que nous devons faire dans l'oraison, c'est de nous représenter, par le moyen de notre mémoire, le point ou le mystère dont nous voulons faire le sujet de notre oraison; qu'ensuite il faut que l'entendement l'examine, le repasse et en considère les particularités ; et qu'en dernier lieu , c'est a la volonté a former des actes , selon que l'entendement a digéré la matière qui lui a été proposée par la mémoire. Mais comme le discours et la méditation que fait l'entendement , sont la source d'où procèdent tous les actes que nous produisons dans l'oraison, et que nous n'y en faisons aucun qui ne soit une suite nécessaire de cette méditation , nous devons , par conséquent, apporter un soin particulier a la bien faire. La vérité de cette proposition est claire d'ellemême : car il n'y a personne qui ait assez peu de teinture de philosophie , pour ne pas savoir que la volonté est une puissance aveugle , qui ne peut se porter à rien d'ellemême, si l'entendement ne la guide. C'est pourquoi c'est une maxime commune chez les philosophes. Quon ne peut rien vouloir au on ne le connoisse (i\ Il faut que la volonté, qui d'elle-même n'a aucune lumière , (T- Rihil rolitam > qaio praecogoitum.
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l'emprunte de l'entendement , qui marche devant elle pour l'éclairer , et qui lui découvre ce quelle doit ou aimer , ou haïr. De la vient que saint Augustin a dit , qu'on peut aimer les choses que l'on ne voit pas , mais nullement celles dont on n'a aucune connoissance (i). Personne, dit encore saint Grégoire , ne peut aimer ce qu'il ignore entièrement (2). Et la raison de cela , est que l'objet de la volonté étant bien connumous n'aimons une chose , que parce que nous la concevons comme bonne et comme digne d'être aimée : de même, qu'au contraire, nous ne la haïssons et nous ne la fuvons, que parce que nous croyons qu'elle est mauvaise , et qu'elle mérite d'être haïe. Aussi , quand nous voulons faire changer de résolution à quelqu'un, le moyen dont nous nous servons , pour l'obliger a quitter celle qu'il a prise, et a suivre le parti que nous souhaitons , c'est de tacher de le persuader, et de le convaincre par raison, que ce qu'il veut faire, n'est pas bien, et que ce que nous lui proposons , est beaucoup mieux et beaucoup plus convenable.
Il est donc clair que l'opération de l'entendement est le fondement de tous les autres actes que nous produisons dans l'oraison ; par conséquent, il est vrai de dire que la méditation est extrêmement nécessaire ; comme
(1) Invisa diligi posse, incognita ncqaaquàm. -/!«£. lib. »o. de Tim. c. i.
(ai) Nftmo potest diligercquod prorsùi ignorât. Greg. liom* 36. sup Evang. 4
nous le montrerons encore plus particulièrement dans les chapitres suivans.