‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 61 sur 86 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De la conformité que nous devons avoir à la volonté de Dieu, dans la distribution des dons et des talens naturels.

Il faut que chacun se contente des talens qu'il a reçus de Dieu , sans se chagriner de ce qu'il n'a pas autant d'habileté et de lumières qu'un autre. Tout le monde a besoin de cette instruction ; car, quoique plusieurs semblent exceller en quelque chose , ils ont toujours leurs défauts , qui balancent ces avantages , et qui font que la modération et la conformité dont nous parlons, leur sont d'un usage nécessaire. C'est pourquoi il importe de se précautionner a cet égard , d'autant plus que c'est par-la que le démon attaque souvent beaucoup de personnes. Vous serez , par exemple , dans le cours de vos études ; et s'il arrive que dans les occasions des disputes et des actions publiques , les autres se signalent plus que vous, vous en sentirez en vous-même quelque espèce d'envie , qui n'ira

pas peut-être jusqu'à faire que vous vous affligiez du bien de votre prochain, mais qui vous donnera du dépit et de la honte , de voir que les autres vous devancent, et que vous demeurez en arrière; qui vous plongera dans l'abattement et dans la tristesse, et qui vous découragera enfin de telle sorte, que vous sereztenté d'abandonner vos études, quelquefois même de quitter la religion ; comme en effet cette tent ation l'a faitquitter à quelques-uns, parce qu'ils n'avoient pas fait de bons fondemens d'humilité.On s'ëtoit peut-être imaginéqu'on se distingueroit dans ces études , et qu'on y acquerroit de la réputation ; et le succès ne répondant pas ensuite a cette idée , on en conçoit tant de honte , que le démon prenant l'occasion qui lui est offerte, représente alors qu'à moins de sortir de la religion , on ne peut pas se délivrer de l'ennui et de la confusion dont on se sent accablé.

Cette sorte de tentation n'est pas nouvelle, et nous lisons dans les chroniques de l'ordre de saint Dominique (i) un exemple presque tout semblable d'Albert-le-grand , qui fut maître de saint Thomas d'Aquim Albert-le grand , selon que l'histoire le rapporte , avoit été dès son enfance très-dévot à la sainte Vierge : il récitoit tous les jours quelques oraisons en son honneur ; et ce fut par son intercession que dès l'âge de seize ans il fut reçu à prendre l'habit de saint Domini-

(i) Hist.Ord. Prœdieat. i. p, l. 5. c.45.

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que. Il n'avoitpas alors l'esprit extrêmement ouvert ; au contraire, il l'avoit pesant, et peu propre pour les sciences :desorteque voyant que parmi ses compagnons d'étude , il y en avoit plusieurs qui réussissoient merveilleusement, il conçut un si grand dépit contre luimême, qu'enfin la tentation le pressant; il fut sur le point de quitter la religion ; et il l'eût en effet quittée , si dans l'agitation et dans le trouble où il étoit,il n'eût été secouru par une vision miraculeuse.Unenuit qu'il dormoit, il lui sembla qu'il dressoit une échelle contre la muraille du monastère , afin d'en sortir ; et comme ilmontoit, il vit sur le haut de la muraille quatre dames vénérables, dont l'une paroissoit la maîtresse des autres. Dès qu'il fut proche d'elles, une des quatre le poussant rudement , le jeta du haut de l'échelle en bas. Il voulut remonter, une autre de ces dames le traita de même; et comme ils'opiniâtroit encore a vouloirsortir, la troisième lui demanda le sujet. Il répondit tout confus, qu'il voyoit ses compagnons faire de grands progrès dans l'étude de la philosophie , tandis qu'il s'y appliquoit inutilement, et que la honte qu'il en avoit, étoit cause qu'il quittoitlareligi on. Alors cette dame lui montrant la sainte Vierge , voilà, lui dit-elle , la Mère de Dieu et la reine du ciel, dont nous ne sommes que les servantes ; recommandez-vous à elle , et nous joindrons nos prières aux vôtres, afin qu'elle vous obtienne de son Fils les lumières nécessaires

pour profiter dans vos études.En disant cela, elle le présenta à la sainte Vierge, qui l'ayant reçu avec beaucoup de bonté, lui demanda ce qu'il désiroit:il répondit que c'étoit d'apprendre la philosophie qu'il étudioit depuis quelque temps, sans pouvoir rien y comprendre; et la sainte Vierge lui répartit, qu'il prît courage , qu'il continuât à étudier , et qu'il deyiendroit très-savant et très-célèbre.Mais afin, ajouta-t-elle, que vous sachiez que vous tiendrez votre science de moi , et non point de votre propre capacité , il arrivera qu'un jour enseignant publiquement , vous oublierez tout d'un coup tout ce que vous aurez su. Il dem eura extrêmement consoléde cette vision , et depuis cela il fit non-seulement dans la philosophie , mais aussi dans la théologie et dans lEcriture-sainte , les progrès dont ses écrits nous rendent encore témoignage/Trois ans avant que de mourir , comme il enseignoit publiquement à Cologne , il perdit tellement la mémoire pour tout ce qui regardoit les sciences , qu'il ne lui en resta aucune notion , non plus que s'il n'eût jamais rien appris; peut-être Dieu le permit-il ainsi , pour le punir de n'avoir pas eu assez de conformité à la volonté divine, dans le partage des talens qu'il avoit reçus. Alors se souvenant de la vision qu'il avoit eue, quandil avoit voulu sortir de la religion , il la raconta publiquement àses auditeurs;et prenantensuitecongéd'eux, il se retira dans son monastère, où il employa

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le reste de sa vie à l'oraison et à la contemplation.

Or , afin que nous ne tombions pas en de semblables inconvéniens , il est nécessaire de nous précautionner ; et la précaution dont nous avons le plus besoin est une profonde humilité. Car ce n'est que faute d'humilité , qu'on ne peut pas se contenter du peu de lumières que l'on a ; ce n'est que parce qu'on ne sauroit souffrir de passer pour le moins habile et le moins capable de ses compagnons. Que seroit-ce donc , s'il arrivoit qu'à cause de votre incapacité on ne voulût pas vous laisser continuer vos études , et que cependant vous vissiez les autres s'avancer dans les sciences les plus sublimes , et devenir de grands théologiens et de fameux prédicateurs? Il faut pour cela beaucoup d'humilité et beaucoup de résignation ; mais il ne vous en faudra pas moins ensuite, si après vos études vous voyez que vous n'êtes pas propre a de si grandes choses que les autres, et que vous n'avez aucun talent pour la chaire, pour les emplois du dehors et pour le maniement des affaires du dedans. Ceux qui n'ont jamais étudié, ne doivent pas être moins sur leurs gardes ; car il peut leur venir des mouvemens de regret et de chagrin; à l'un , de ne pas savoir le latin, à l'autre, de n'être pas prêtre; à l'autre, de n'avoir pas assez de science pour s'employer à la conversion des âmes : et la tentation sera peut-être si violente, qu'elle les dégoûtera de

leur vocation , comme il est arrivé quelquefois , et quelle les mettra même en danger de leur salut.

Ce que nous disons ici regarde généralement tout le monde ; et c'est a chacun de s'en faire l'application particulière, suivant la situation où il se trouve, puisqu'il est du devoir de chacun de se conformer à la volonté de Dieu, de se contenter des taiens que Dieu lui a donnés et de la condition où il l'a mis , et de ne vouloir être rien davantage que ce que Dieu veut. Saint Augustin, sur ce passage du Psalmiste : Portez mon cœur à la pratique de vos commande nvm s, et no7i pus à l'avarice ( i ),dit que l'avarice (et par ce terme il fa ut entendre toute sorte de désir déréglé), a été la source de tous nos maux. Ce qui fit que nos premiers pères déchurent de l'heureux état où ils étoient, et qu'ils furent dépouillés des avantages dont ils jouissoient, c'est qu'ils voulurent être plus que Dieu ne les avoit faits , et qu'ils souhaitèrent d'avoir plus que Dieu ne leur avoit donné. Vous serez , leur dit le démon , connue des dieux , sachant le bien et le mal (2). Voilà l'appât dont il se servit pour les tromper et pour les perdre: et nous avons hérité d'eux ce désir de la divinité, je veux dire , la folie ou plutôt la frénésie de vouloir être plus que

(2) Inclina cor meum in testimonia tua, et non in avariiiarn. Ps. 118. 56.

(i) Eritis sicut dii, scientes bonum et malum. Gen. 5. 5.

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nous ne sommes. Il a si bien réussi par-là contre nos premiers pères, qu'il se sert encore aujourd'hui des mêmes moyens contre nous, en nous portant, autant qu'il peut,àdésirerd'être plus que ce que Dieu veut que nous soyons , età ne pas nous contenter des talens qu'il nous a donnés , ni de la situation oii il nous a mis» C'est pour ce sujet, dit saint Augustin, que le prophète royal demande à Dieu , qu'il lui donne un coeur désintéressé , un cœur qui se porte fidèlement atout ce qui est agréable à la volonté divine , et qui soit entièrement détaché de sa propre satisfaction et de ses propres intérêts. Car par cemotd'avarice^comme nous avons déjà dit , il entend non-seulement la cupidité des richesses , mais encore celle des honneurs, delà gloire, des plaisirs, et généralement toute sorte de cupidité ; et c'est dans ce sens que l'Apôtre dit : Que la cupidité est la racine de tous les maux (i).

Mais quand nous n'aurions point d'autre raison de nous devoir contenter des talens que Dieu nous a donnés , et du rang où il nous a placés , que celle de sa volonté , celle-là seule doit suffire, pour nous obliger à nous conformer entièrement aux ordres de sa providence: Car cest un seul et même esprit , dit saint Paul, qui opère toutes ces choses, faisant les partages comme il lui plaît (2). L'Apôtre se

(0 Radix eoira omnium malorum est cnpiditas. I. A<x Tim. 6. 10.

(2) Haecautem omnia operatar unns atque idem spiritas dividens singulis prout vult. i. Cor. 12. 11.

sert en cet endroit de la métaphore du corps humain, de laquelle nous avons parlé ailleurs, à l'occasion de l'union qui doit être entre les religieux ; et il dit que, de même que dans le corps humain , Dieu a placé les membres comme il a voulu , et que les pieds n'ont pas murmuré de ce qu'ils n'étoient pas la tête, ni les mains de ce qu'elles métoient pas les yeux; de même , dans le corps de l'Eglise , (et cela peut se dire aussi de celui de la religion) ,Dieu a placé les fidèles comme il lui a plu. Ce n'est pas par hasard que les uns se trouvent dans une charge, et les autres dans une autre: c'est par un ordre particulier de la providence. Que si Dieu veut que vous soyez les pieds, de quel droit voulez-vous être la tête?Et s'il veut que vous soyez les mains, quelle raison avezvous de vouloir être les yeux? Que les jugemens de Dieu sont profonds î qu'ils sont incompréhensibles! Et qui est celui et entre les hommes qui pourra savoir les desseins de Dieu 11)! Toutes choses , Seigneur , viennent de vous , et par conséquent on doit toujours vous louer de tout; vous savez ce qui est convenable a chacun , et pourquoi vous donnez a l'un plus et à l'autre moins; et il ne nous appartient pas d'en pénétrer la raison. Car que sait-on ce qui seroit arrivé de nous , si nous eussions eu plus d'esprit et plus de capacité ] Que savez-vous , si en cas

(1) Quis enim homioum poterit scire coDsilium Dei. Sap* 9. i3.

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que vous eussiez été un très-grand prédicateur , et que vous vous fussiez vu très-suivi et très-estimé , vous ne vous seriez point peutêtre perdu par-là, comme beaucoup d'autres , que l'orgueil et la vanité ont précipités ? Les savans sont bien-aises d'être connus et estimés (i). Quoi , si avec le peu d'entendement et le peu de savoir que vous avez, si avec une capacité médiocre , et peut-être moins que médiocre , vous avez tant de présomption , que vous osez vous comparer et vous préférer peut-être aux autres , et que vous croyez qu'on vous fait tort de ne point vous choisir pour les emplois les plus considérables ; que seroit-ce si effectivement vous aviez une extrême capacité , et que vous eussiez des talens rares et extraordinaires? Les ailes, dit le proverbe , ne viennent a la fourmi que pour son malheur (2); et peut-être ne vous viendrontelles à vous que pour le vôtre. Que si au lieu de ne regarder les choses qu'au travers d'une imagination gâtée , nous les envisagions avec de bons yeux , nous rendrions grâces à Dieu tous les jours, de nous avoir mis dans un état de bassesse et d'humilité , et de nous avoir donné peu de talens et de lumières , et nous dirions avec un saint homme (3) : Seigneur , je tiens a bonheur signalé de n'avoir pas beaucoup de talens qui puissent mériter la louange et l'applaudissement des hommes. Les Saints

(1) Imit. Christi. lib. 3. c. 22.

(2) Por su mal nacieron las alas à la hormiga.

(3) Thom, à Kemp.

connoissoient bien le péril qu'il y avoit dans ces sortes d'avantages : et ainsi non-seulement ils ne les désiroient pas,ruaisilsles craignoient à cause du danger qu'il y a de se laisser aller à la vanité, quand on les possède ; et par-là ils se rendoient bien plus agréables à Dieu , qui aime mieux dans ses serviteurs un cœur humble, qu'un esprit sublime. Si nous étions bien convaincus , qu'excepté l'accomplissement de la volonté de Dieu, tout le reste n'est que vanité , et si nous pouvions gagner sur nous d'établir tout notre contentement en celui de Dieu, nous ne verrions rien d'ailleurs à souhaiter. Si vous êtes plus agréable à Dieu, vous sans aucune science , et vous avec une science bornée, pourquoi vous attachez-vous à désirer ce qui vous manque? Si quelque raison devoitvous y obliger, ceseroit afin de pouvoir plaire davantage a Dieu ; mais si au contraire il lui plaît davantage que vous demeuriez dans l'ignorance et dans la médiocrité, comme sans doute c'est ce qui lui plaît le plus , puisque c'est lui qui distribue les talens comme il lui plaît , de quoi vous mettezvous en peine ] Pourquoi voulez-vous être ce que Dieu ne veut pas que vous soyez , et ce qu'il ne vous est pas convenable d'être? Les grands sacrifices que Saiïl voulut offrir à Dieu (i) ne lui plurent pas , parce qu'ils n'éloient pas conformes a sa volonté : les désirs élevés que vous formez ne lui plairont

(i) i. RcS. iô. 19.

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pas davantage. Car notre avancement spirituel ne consiste pas à être de savans théologiens ou d'habiles prédicateurs , ni a avoir de grandes lumières , de grands talens et de grands emplois : il consiste a faire la volonté de Dieu , à rendre un compte fidèle de ce qu'il a commis à notre charge , et à bien faire valoir le talent qu'il nous a donné. C'est à cela seul que nous devons particulièrement nous attacher, puisque c'est la précisément ce que Dieu demande de nous.

C'est une comparaison très-propre pour bien éclaircir ce que nous disons, que celle que l'on fait d'ordinaire des hommes dans les différens états de la vie, avec des comédiens sur le théâtre. Un acteur ne tire pas son mérite du personnage qu'il fait , mais de la manière dont il le fait : de sorte que si celui qui représente un paysan , joue mieux son rôle que celui qui représente un empereur , il sera aussi plus estimé et plus applaudi quelui.il en. est de même de nous à l'égard de Dieu : ce qu'il estime le plus en nous dans cette vie ,' qui n'est proprement qu'une longue comédie (et Dieu veuille qu'elle ne devienne jamais tragédie pour aucun de nous) , ce n'est pas le personnage que nous faisons dans la religion, l'un de supérieur , l'autre de prédicateur, l'autre de portier et l'autre de sacristain , mais c'est la manière dont chacun s'acquitte de celui qu'il fait. Que si l'inférieur fait bien sa charge , et qu'il représente mieux son

personnage que le supérieur, il sera aussi plus estimé que lui devant Dieu, et recevra plus de récompense et plus de gloire. Tel comédien auroit peut-être mal réussi à représenter le personnage de roi , qui , en faisant celui de berger , acquerra de l'honneur et remportera le prix. Vous auriez peut-être mal représenté le personnage deprédicateur ou de supérieur, et vous faites bien celui d'infirmier ou de confesseur. Dieu sait distribuer à chacun le rôle qui lui convient , et il partage les talens à chacun selon sa capacité (i). C'est pourquoi il ne faut pas désirer d'autre personnage ni d'autre talent que celui qu'on a : il faut seulement s'étudier à bien jouer le personnage qu'on a à faire, et à rendre un bon compte du talent qu'on a reçu; car, de cette sorte, on plaira davantage a Dieu , et on en recevra une récompense plus grande.

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