‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 64 sur 86 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Ce qui a été dit dans le chapitre précèdent 3 se confirme par quelques exemples.

On rapporte de sainte Gertrude(i), que Notre-Seigneur lui apparut une fois , et que lui ayant dit qu'il laissoit la santé et la maladie à sa disposition , et qu'elle choisît ce qu'elle voudroit : Ce que je veux , Seigneur , répondit-elle, c'est que vous n'ayez nul égard à ma volonté, et que vous accomplissiez en moi ce qui sera de votre plus grande gloire.

Un homme (2) quiavoit une dévotionparticulière à saint Thomas de Cantorbéry , étant devenu infirme, alla visiter le tombeau du Saint , pour le prier d'intercéder pour sa guérison auprès de Dieu. Il obtint ce qu'il demandoit ; et étant de retour en son pays en pleine santé, il lui vint dans l'esprit que peut-être il avoit eu tort de souhaiter de guérir, puisqu'il ne savoit pas si l'infirmité qu'il avoit auparavant ne luiétoit point plus convenable pour son salut. Cette pensée eut tant de force sur son esprit, qu'il retourna une seconde fois au tombeau du Saint, et le pria de demander pour lui a. Dieu ce qui pouvoit être le plus avantageux pour son salut. Dieu

(1) Bios. r. îT.Hîon. spirlt.

(2) Maurul. I. 5. c. 4. et Joe. de voragine.

DE LA CONFORMITÉ , etC /\55

lui envoya sa première infirmité , et il la reçut avec une très-grande consolation, comprenant par-la qu'il falloit que ce fût ce qui lui étoit le plus convenable.

Nous lisons dans la vie de saint Vast, éveque (i) , un exemple presque semblable d'un aveugle , qui se trouvant a la translation des reliques de ce Saint , fut touché d'un désir ardent de recouvrer le vue pour les voir. Ses vœux furent exaucés ; il vit ce qu'il souhaitoit : ensuite il se remit à prier Dieu , que si la vue qu'il lui avoit rendue n'étoit pas utile pour son salut , il l'en privât de nouveau , et après avoir achevé sa prière , il redevint aveugle comme auparavant.

Saint Athanase a jant fait venir saint Antoine a Alexandrie (2), pour lui aider a réfuter et à extirper les hérésies qui s'y répandoient* un savant homme, nommé Didime, qui étoit aveugle, y conféra avec le saint abbé sur plusieurs passages de l'Ecriture. Après que leur conférence fut finie, le Saint qui avoit admiré la profondeur de son savoir, lui demanda s'il n'étoit point affligé d'être aveugle ; et Didime , qui étoit honteux de l'avouer , ne répondit rien au commencement ; enfin , se voyant pressé jusqu'à la troisième fois , il lui confessa ingénuement,quelaperte desavuelui étoit sensible. Je m'étonne, lui dit alors saint Antoine , qu'un homme aussi sage que vous

(1) Surius.

(2) Hieron, epist. ad Cast. cœcum.

s'afflige de la privation cl'unecliose qui lui seroit commune avec lesmouclies et les fourmis , et que vous ne vous réjouissiez pas d'avoir ce que les apôtres seulement et les plus grands saints ont mérité de posséder.

On lit dans l'histoire de l'ordre de saintDominique (i), que ce Saint étant a Rome ^ y yisitoit quelquefois une grande servante de Dieu , qui étoit tourmentée d'un mal très-fâclieux, et qui s'étoit retirée auprès delà porte de St. Jean-de-Latran , dans une tour, où elle s'étoit enfermée entre quatre murailles. Cette femme s'appeloit Bonne ; et sa yie étoit si conforme à son nom, qu'instruite par le souverain Maître, elle avoit appris à pouvoir, parmi de très-cruelles souffrances, et presque entre les bras de la mort, conserver delà tranquillité et de la joie. Son mal étoit un cancer, qui, en lui rongeant le sein, le lui avoit tellement pourri, que les vers y fourmilloient ; et elle enduroit cette croix avec tant de patience qu'elle s'en faisoit unsujet continuel d'actions de grâces. Saint Dominique voyant que parmi des douleurs si étranges, elle avoit tant de résignation et tant de vertu, raimoitavec une charité très-ardente, et Tavoit accoutumé d'aller souvent la confesser et lui administrer le Saint Sacrement. Un jour , après l'avoir confessée et communiée, il eut envie de voir cette plaie si dégoûtante et si propre à faire soulever le cœur; et il obtint d'elle ,

(i) Chron. Ord. Prœdie. I. p. I, 6, c. 4g.

DE LA CONFORMITÉ , etc. ^QH

quoique avec peine , qu'elle la lui montrât. Quand ellevinta la découvrir, et qu'il vitd'un côté la boue , la pourriture et les vers , et de l'autre la patience et la joie de cette femme, il se sentit touché d'une extrême compassion, et préférant les ordures de cette plaie a tous les trésors de la terre, il la pria instamment de lui vouloir donner un de ces vers , pour le garder comme une relique. Elle n'y voulut point consentir qu'il ne lui promît de le lui rendre, parce qu'elle regardoit comme un si grand plaisir de se voir ronger ainsi toute .vive , que lorsqu'il en tomboit quelqu'un par terre , elle le ramassoit aussitôt et le remettoit en sa place. Après avoir eu parole de lui , elle lui en donna un ; mais a peine Peut-il dans sa main, qu'il se changea aussitôt en une très-belle perle. Les religieux quiétoient avec le Saint, étonnés d'un tel prodige , vouloient qu'il la gardât : la malade, d'un autre côté, redemandoit son ver, en disant qu'on lui redonnât sa perle ; enfin, le Saint la rendit, et aussitôt sa première forme de ver étant revenue, cette sainte femme le remit dans son sein où il avoit été engendré , et où il s'étoit nourri si long-temps. Alors saint Dominique se mit en prière pour elle, et lui ayant ensuite donnésabénédiction, il se retira. Mais comme il descendoit encore les degrés de latour,tout ce que cette femme avoit d'apostume et de pourriture aux mamelles, disparut tout d'un coup avec les vers ; et les chairs revenant

après cela insensiblement, elle se vit entièrement guérie en peu de jours, et rendit témoignage à tout le monde des merveilles que Dieu avoit opérées en elle par le moyen de son serviteur.

Il est rapporté dans la même histoire (i) , qu'un religieux, nommé frère Regnault, étant encore séculier, s'adressa a saint Dominique, pour lui demander l'habit de son ordre ; et comme il étoit sur le point de le prendre , il tomba malade d'une fièvre continue, que les médecins jugèrent mortelle.Le Saint, prenant

la guérison du malade extrêmement à cœur ,

faisoit de fréquentes prières pour l'obtenir, et

l'un et l'autre invoquoient incessamment la

sainte Vierge avec beaucoup de dévotion et

de ferveur. Un jour qu'ils étoient tous deux

en prière pour ce sujet , la reine des anges,

toute éclatante de lumière, et accompagnée

de deux autres vierges , qui paroissoient être

sainte Cécile et sainte Catherine , entra dans

la chambre du malade , et Rapprochant avec

elle de son lit , lui dit : Que voulez-vous que

je fasse pour vous ] je viens savoir ce que vous

désirez; dites-le-moi , et je vous l'accorderai.

Le malade se troublant à l'aspect d'une vision

si admirable, et saisi de crainte et de respect ,

ne savoit que faire et que dire; mais une des

deux saintes qui accompagnoientla glorieuse

Vierge , le tira de cet embarras , en lui di-

saut : Ne demandez rien, mon frère , aban-

DE LA. CONFORMITÉ , etc. 4%

donnez-vous entre les mains de la mère de Dieu ; elle sait mieux que vous-même ce qui vous est nécessaire. Il suivit un conseil si sage ; et s'adressant à la sainte Vierge : Je ne demande rien , lui répondit-il , je n'ai point d'autre volonté que la vôtre , et je me remets entièrement à votre disposition. Alors la bienheureuse Vierge prenant de l'huile que les deux Saintes avoient apportée, l'en frotta, comme l'on a coutume de faire dans l' extrême-onction; et le seul attouchement de ses mains sacrées eut tant de vertu, que tout d'un coup le malade se trouva guéri , et en aussi bonne santé que si jamais il n'eût eu de fièvre. [Mais, ce qui est encore plus admirable , c'est que cette grâce passa jusqu'à l'ame , et qu'elle y laissa une si grande impression de pureté, que depuis ce momentlà, jamais en aucun temps , en aucun lieu , ni en aucune occasion, il ne se sentit tourmenté d'aucun mouvement qui y fût contraire.

L'Histoire Ecclésiastique rapporte (i), qu'entre plusieurs grands personnages qui florissoient dans le quatrième siècle, il y avoit un solitaire , nommé Benjamin, qui avoit reçu de Dieu le don de guérir les malades , par la seule imposition de ses mains , ou en faisant oraison sur eux, et en les frottant avec un peu d'huile bénite. Le don cependant qu'il avoit de guérir les autres n'empêcha pas qu'il ne tombât lui-même malade d'une hydropi-

(1) Hist. Ecct. p. 2. /. 6. C. 2.

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sie qui lui enfla tellement le corps, qu'il ne poùvoit plus passer par la porte de sa cellule. Il demeura huit mois en cet état, au bout desquels il mourut ; et pendant tout ce temps-là il continua toujours à guérir toutes sortes de maladies, sans se plaindre de ce qu il ne pouvoit apporter de remède a la sienne. 11 tâchoit même de consoler ceux qu'il voyoït touchés de son mal , et il leur disoit : Priez Dieu pour mon ame, et ne vous mettez point en neine de mon corps ; car lors même que i ' élois en pleine santé, il ne me servoit de rien. D est rapporté danslePréspirituel(i), qu'un . solitaire , nommé Barnabe, s'étant fait entrer «ne fois une écharde dans le pied, par hasard, -ne voulut point durant quelques jours l'arra- -cher, ni permettre que l'on y fit des remèdes, afin, disoiul, d'avoir quelque chose à souiinr pour l'amour de Dieu. Il avoit aussi accoutumé de dire à ceux qui le visitoient, que plus l'homme extérieur s'affoiblit par les sounrances , plus rhomme intérieur se fortifie.

Nous lisons dans la vie de saint Pacome (2), qu'un solitaire , nommé Zachée, étant tombe malade d'épilepsie , ne voulut jamais rien relâcher de son abstinence ordinaire, qui corn sistoit a ne manger qu'un peu de pain et de sel , ni se dispenser de s'assujétir aux heures du chœur et à toutes les règles des frères ; il emplovoit le reste de la journée à faire des

( 1) Prat. spir. c. 10.

(2) Surius.

DE LA CONFORMITÉ , etc. /$6l

nattes , des paniers et des cordes ; et parce que le jonc dont il seservoit étoit très-rude , il en avoit les mains crevées en plusieurs endroits, d'où le sang découloit incessamment. Le soir, avant que de s'endormir , il avoit accoutumé de méditer sur quelque passage de l'Ecriture : après quoi , faisant le sigae de la croix sur tout son corps, il se reposoiî: jusqu'à matines , et après y avoir assisté , il demeuroit en prière jusqu'au jour. Yoiîà de quelle manière ce saint malade partageoit son temps , et quels étoient ses exercices ordinaires. Or , il arriva une fois qu'un autre solitaire Tétant allé voir , et lui voyant les mains toutes crevassées et toutes en sang, lui conseilla de se les frotter avec de l'huile , l'assurant qu'il en recevroit du soulagement. Il pratiqua ce remède , qui néanmoins au lieu d'apaiser sa douleur ne servit qu'à l'irriter; et comme il s'en plaignoit à S. Pacôme qui l'étoit venu voir : Eh quoi , mon fils , dit le Saint, pensez-vous que Dieu ne voie pas toutes nos infirmités, et qu'il ne puisse pas les guérir s'il le veut ? Mais aussi quand il ne le fait pas, et qu'au contraire il permet que nous souffrions , pourquoi pensez-vous qu'il en use de cette sorte, si ce n'est afin que nous lui abandonnions entièrement le soin de nous-mêmes, que nous ne mettions notre confiance qu'en lui, et qu'après nous avoir donné lieu de mériter davantage par les souffrances, il puisse , pour quelques légères douleurs qu'il nous en-

voie dans le temps , augmenter notre récompense dans l'éternité] Zachée fut si touché de ces paroles du Saint, qu'il lui dit : Pardonnezmoi,mon père, et priezDieu qu'il mepardonne d'avoir eu trop d'envie de guérir, et trop peu de confiance et de conformité a la volonté divine.!! fit ensuite unepénitencesigrande d'une faute si légère,quil fut une année à ne prendre que très-peu de nourriture de deux jours l'un, et à ne faire que pleurer et que gémir. Le grand Pacôme avoit accoutumé de raconter cet exemple à ses religieux, pour les porter à souffrir avec résignation, a avoir toujours une entière confiance en Dieu , dans leurs peines , et à ne pas se pardonner les moindres fautes.

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