‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 65 sur 86 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

De la conformité que nous devons avoir a la volonté de Dieu , aussi bien -pour la mort que pour la vie.

Nous devons pareillement être tout-à-fait résignés à la volonté de Dieu, aussi bien pour ce qui est de la mort, que pour ce qui est de la vie. Car quoique généralement parlant , ce soit ici un point très-difficile , d'autant qu'il n'y a rien de plus terrible et de plus fâcheux que la mort : cette difficulté cependant est beaucoup diminuée et aplanie pour les religieux , parce qu'ils ont déjà fait plus de la moitié du chemin, ou que pour mieux dire , ils ont déjà surmonté près-

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que tous les obstacles. Premièrement une des choses qui font le plus que les gens du monde ont peine a se résoudre à la mort , et qu'ils en redoutent les approches , c'est que la mort les prive des richesses, des honneurs, des plaisirs , des divertissemens et des commodités dont ils jouissoient dans la vie; c'est qu'elle les sépare de leurs parens et de leurs amis, et qu' elle leur fait quitter, a l'un une femme qu'il aime , et a l'autre des enfans qui ne sont pas encore établis. Un religieux est libre de toutes ces sortes d'attaches ; et comme il ne tient à rien , rien aussi ne lui donne de la peine. On arrache facilement une dent , quand on l'a bien décharnée auparavant, et qu'on l'a bien séparée des gencives; mais si on se la fait arracher sans cette précaution , on souffre beaucoup de douleur. Il en est de même d'un religieux qui est déjà détaché des choses de la terre : il n'a aucun déplaisir de les quitter à l'heure de la mort , parce qu'il les avoit par avance abandonnées volontairement et avec mérite, en entrant dans la religion; au lieu que les gens du monde ne les quittant qu'à l'extrémité, et lorsque la nécessité les y contraint, les quittent par conséquent avec peine , souvent même sans aucun mérite, puisqu'on peut dire qu'ils les quittent moins qu'elles ne les quittent eux-mêmes. Entre plusieurs fruits que l'on recueille delà vie religieuse, celui-ci n'est pas sans doute un des moindres. Car les gens du monde , comme remarque très-bien saint

Chrysostôme (i), étant attaché aux richesses, aux plaisirs et aux commodités de la vie, trouvent la mort très-fàcheuse. O mort , que ton souvenir est amer à un homme qui est dans l'abondance de toutes choses (2) ! Que si elle leur paroît si fâcheuse, à ne l'envisager que de loin, que sera-ce, quand ils la verront de près, et s'ils trouvent tant d'amertume à y penser, que sera-ce, quand il la faudra goûter ? Il n'en est pas de même d'un religieux : comme il a déjà quitté toutes choses , la mort loin de lui être amère , lui semble douce , il la regarde comme la fin de toutes ses peines , et comme un passage qu'il doit franchir , pour aller recevoir le prix et la récompense de tout ce qu'il a abandonné pour l'amour de Dieu.

Une autre chose qui a coutume de tourmenter encore davantage les gens du monde a l'heure de la mort , et de la leur rendre terrible et épouvantable, c'est, dit saint Ambroise (3),, le mauvais état de leur conscience, et le défaut des dispositions nécessaires pour bien mourir. Un religieux est très-éloigné d'un si malheureux inconvénient : toute sa vie n'est qu'une continuelle préparation à la mort ; et l'on cite a ce propos l'exemple d'un saint religieux , qui , étant averti par le médecin de se préparer à mourir : Je n'ai fait autre chose, lui répondit-il, depuis que j'ai

(i) Chrys. hom. i4. sup. epist. r. ad Timoth. (a) O mors , quàm amara est momoria tua komini pacem habenti in substantiis suis 1 Eccli. i^. 1. (3) Jmbrosius , de bono mortis , e. 8.

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pris l'habit.Voila quel doit être l'exercice d'un religieux; et il ne peut satisfaire à l'obligation de son état, sans être toujours dans la disposition dans laquelle Jésus -Christ veut que nous attendions sa venue, quand il dit : Que <vos reins soient ceints, et ayez dans vos mains des lampes ardentes (i). Saint Grégoire (2) dit que ceindre ses reins , dénote la chasteté ; et qu'avoir des lampes ardentes dans les mains, marque la pratique des bonnes œuvres , et comme ces deux vertus éclatent principalement dans la vie religieuse, un véritable religieux n'a pas sujet de craindre la mort.

Il faut remarquer ici une chose qui vient extrêmement bien a notre sujet , et que nous avons déjà touchée ailleurs. C'est qu'une des plus grandes marques que l'on a la conscience en bon état, et que l'on est bien avec Dieu , est d'être tout-a-fait soumis a la volonté diyine , pour ce qui regarde l'heure de la mort, et de l'attendre de la même sorte que des gens qui attendent que leur maître retourne des noces (3).Au contraire, c'est un mauvais signe de n'avoir pas la soumission dont nous parlons , et d'avoir beaucoup de regret de mourir. Une brebis se laisse égorger sans aucune résistance; c'est pourquoi l'Ecriture-Sainte, parlant de la mort de Jésus-Christ , dit quil

(1) Sint lumbi vestri praeciocti, et lucern» ardentes in manibus vestris. Lue. 12. 35.

(2) Gregor. hom. i5. in Evang.

(3) Et vos similes hominibus expectantibns dominam snum , qnandôrerertatur à nuptiis. Luc. ia. 36.

a été amené comme une brebis à la boucherie (i). Mais le pourceau qui est un animal immonde, jette des cris effroyables quand on veut le tuer, et se défend autant qu'il peut contre la mort. Cette même différence se rencontre entre les justes , qui sont figurés par les brebis, et les hommes médians et charnels, qni sont désignés par les pourceaux. Un criminel, qui est condamné à mort, et qui sait qu'on ne le tirera de son cachot que pour le conduire au gibet , tremble a chaque fois que Ton ouvre la prison; mais celui qui est déclaré innocent, se réjouit dès qu'il en entend ouvrir la porte, parce qu'il croit que l'on va le mettre en liberté. Aussi un mauvais chrétien , dès que le mal le presse , et qu'il sent les approches de la mort , se trouble, s'afflige, se désespère; parce qu'ayant la conscience ulcérée, il croit à tout moment qu'il va être précipité dans les flammes éternelles ; mais celui dont la conscience est pure, et qui voit que sa dernière heure approche, s'en réjouit , parce qu'il se persuade que sa délivrance est prochaine, et que le temps de son repos éternel est arrivé. Faisons donc ce que de véritables religieux doivent faire , et nonseulement nous n'aurons aucune répugnance à nous conformer a la volonté de Dieu touchant l'heure de notre mort, mais nous nous réjouirons quand elle viendra : nous la pré-

(i) Tanquàm ovis ad occisionem ductus est. h. 5i, 7. Act. 18. 2.

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tiendrons même par nos souhaits , et nous dirons avec le Psalmiste : Seigneur , délivrez mon aine de sa prison (i).

Saint Grégoire , sur ces paroles de Job : Et vous ne redouterez point les bêtes de la terre (2) , dit que la sécurité de l'esprit à l'article de la mort , est un commencement de la récompense des justes. Ils commencent dèslors à jouir de cette paix spirituelle, qu'ils doivent posséder ensuite pour toujours , et dèslors ils ont quelque avant-goût de leur bonheur : au lieu que les médians commencent dès-lors à sentir les peines de l'enfer , par la crainte qui les tourmente , et par les remords ui les rongent. Il est très-louable , dit saint ean Climaque (3), d'attendre la mort tous les jours , mais il n'appartient qu'aux Saints de la désirer à toute heure ; et saint Ambroise (4) donne de grandes louanges a ceux qui sont dans une si sainte disposition. C'est celle où étoient les anciens patriarches , quand ils avouoient quils étoient des pèlerins et des étrangers sur la terre; car suivantlaremarque de l'Apôtre, ceux qui parlent de cette sorte > font bien voir qu ils cherchent leur patrie (5).

(1) Educ de custodiâ animam meam. Psal. 14.1. 8.

(2) Gre#. lib. 6. Mot. c. 16. sup. Ma verba : Et bestias terra; non formidabis. Job. 5. 22. Justis namque initium retributionis est ipsa plerumque in obitu securitas mentis..

(3) Climac. c. 6.

(4) Ambros, in orat. fun. de obilu Valent Imper at. t. 5.

(5) Confitentes quia peregrini et bospites sunt super terrain. Qui haec dicunt , significant se patriam inquirere. Ad Hebr. 11. i3 et i4«

C'étoit la aussi le sujet des gémissemens du prophète royal , lorsque se plaignant tendrement à Dieu , il disoit : Hélas ! pourquoi mon exil est-il prolongé (i) ? Que si les patriarches de l'ancienne loi tenoientcelangage et avoient ces sentimens , lorsque la porte du ciel étoit encore fermée , et que leur mort ne pouvoit leur en donner l'entrée,, que ne devons-nous point dire à présent que cette porte est tellement ouverte pour nous , qu'au moment que l'ame est entièremeut purgée de ses fautes, elle est admise à la jouissance de Dieu ]

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