CHAPITRE XXI
Ce qui a été dit dans le chapitre précédent se confirme par ï autorité de auelgues exemples,
Snr.'iox Métaphraste , dans la rie de saint Jean l'aumônier, archevêque d'Alexandrie, rapporte qu'un homme très-riche quin'avoit qu'un fils , le recommanda un jour aux prières du Saint, le conjurant de les offrir a Dieu pourla conservation de ce fils , ajoutant à cela beaucoup d'argent , pour être distribué aux pauvres a la même intention. Le Saint fit ce que cet homme souhaitoit de lui, et au bout de trente jours, cet enfant mourut ; de quoi le père fut sensiblement affligé, lui semblant que l'aumône et les prières que l'on avoit faites, avoient été inutiles. Cette disposition étant venue à la connoissance du saint patriarche , il se mit en prières pour ce père infortuné, demandant a Dieu qu'il le consolât ; et à quelque temps de là , un ange apparut la nuit à cet homme , et lui dit que les prières que l'on avoit faites pour son fils avoient été exaucées; qu'il vivait dans le ciel; que s'il eût vécu plus long-temps dans le monde, il se seroit perverti, etseseroitrendu indigne de la béatitude céleste. Il ajouta encore que Ton devoit être persuadé qu'il n'arrivoit rien dans la vie que par un juste jugement de Dieu , quoique les causes de ces ju-
DE LA CONFORMITE , etc. ^83
gernens fussent inconnues aux hommes ; que par conséquent c'étoit mal fait de s'abandonner à une douleur excessive, et qu'au contraire , il falloit recevoir avec un esprit de soumission et de reconnoissance tout ce qu'il plaisoit à Dieu d'envoyer. Cette vision céleste consola entièrement ce père affligé, et l'encouragea a servir Dieu avec plus de ferveur que jamais.
Dans l'histoire de la Thébaïde (1), il est rapporté qu'une femme de qualité ayant une très-grande dévotion h saint Maurice , qui avait été autrefois colonel de la légion thébaine, elle en reçut une grâce particulière. Cette daine avoit un fus unique; et h peine étoit-il sorti de l'enfance , qu'afin qu'il fût de bonne heure élevé à la piété , elle le consacra a Dieu dans le monastère de saint Maurice, selon qu'il se pratiquoit alors. C'est ainsi que du temps de saint Benoît , plusieurs gentilshommes romains, entre autres saint Maur et saint Placide, furent mis par leurs païens dans le monastère du Mont-Cassin, et que plusieurs années après saintThomas d'Aquin y fut mis aussi par sa mère Théodore et par ses frères les comtes d'Aquin. Cet enfant étant dans le monastère , y fut très-bien élevé dans les belles-lettres , dans les bonnes mœurs , et dans la discipline religieuse ; et déjà il coramençoit a psalmodier au chœur avec les religieux , lorsqu'il fut attaqué d'une fièvre qui
(i) Lib» 2. c. 10.
484 PART. I. TRAÏTÉ VIII. CIUP. XXI.
l'emporta en peu de jours. lia mère dësole'e Vint à l'église ; et là , fondant en pleurs , elle -accompagna le corps de son fils jusqu'au tombeau, sur lequel elle venoit ensuite pleurer tous les jours , sentant renouveler principalement sa douleur, lorsque dans le temps que l'on cbantoit le service divin, elle venoit à songer qu'elle étoit privée pour jamais d'entendre la voix de son fils. Comme elle persistoit dans un si triste exercice , et que nonseulement le jour à l'église, mais aussi la nuit chez elle, elle s'abandonnoitcontinuellement aux larmes et a la douleur, sans se donner jamais de relâche, il arriva qu'une fois étant vaincue d'abattement et de lassitude , elle se laissa aller au sommeil. Alors saint Maurice lui apparut ; et lui avant demandé pourquoi elle pîeuroit incessamment la mort de son fils , sans pouvoir mettre fin à ses larmes. Tout ce qui peut, me rester de temps a vivre, lui répondit-elle, n'est pas capable d'en pouvoir tarir la source , ni d'apporter aucun soulagement à mon mal; c'est pourquoi je pleurerai mon fils unique tant que je vivrai , •et mes veux seront continuellement aux larmes , jusqu'à ce que la mort les ferme, et qu'elleséparemonamedemoncorps.Femme, lui répliqua le Saint, ne vous affligez plus , et ne pleurez plus votre fils , comme s'il étoit mort , car il est maintenant avec nous , où il jouit de la vie éternelle. Et pour preuve <le cette vérité , levez-vous à l'heure de ma-
DE LA CONFORMITÉ , etc. ^$5
tines , et allez-vous-en à l'église : la vrous entendrez la voix de votre fils , qui psalmodie avec les religieux : et non-seulement vous aurez demain cette satisfaction, mais vous l'aurez encore toutes les fois que vous assisterez a l'office divin. Consolez-vous donc , et mettez fin à vos larmes , puisque vous avez bien plus de sujet de vous réjouir que de
Ï>leurer. Cette mère affligée s'étant réveillée a-dessus , et ne sachant pas trop bien si cette apparition n'étoit peut-être point un songe , attendoit avec impatience l'heure de matines , afin d'aller à l'église , et de pouvoir s'en éclaircir ; mais a peine y eut-elle mis le pied , qu'elle entendit la voix de son fils qui entonnoit une antienne ; et alors , persuadée entièrement qu'il jouissoit de la gloire des bienheureux, elle bannit toute sa douleur et rendit grâces à Dieu , qui l'ayant consolée de cette sorte, lui continua la même faveur jusqu'à la fin de ses jours.
Nous lisons dans un auteur grave (i) qu'un grand seigneur étant un jour a la chasse , et tous ses gens s'étant écartés de diflereus côtés après plusieurs bêtes, il en suivit .une jusque dans un bois très-éloigné , et que comme il vouloit pousser plus avant, il entendit la voix d'un homme qui cliantoit très-agréablement. Surpris d'entendre une si belle voix dans un lieu si retiré , et sachant que ce nepouvoit être celle d'aucun de ses gens,
(i) Flor. de Benrlq. grand. /. 4- c. 68.
ni d'aucune autre personne du même pays , il eut la curiosité de s'éclaircir de ce que ce pouvoit être , et perçant le bois du côté d'où venoit la voix, il rencontra un homme si perdu et si défiguré de lèpre dans toutes les parties de son corps, que les chairs rongées par la pourriture , lui tomboient par pièces de tous côtés. Il eut horreur de cette vue; cependant , se faisant violence , il s'approcha du lépreux, le salua avec des paroles très-honnêtes , et lui ayant demandé ensuite si c'étoit lui qui chantoit , et d'où lui pouvoit venir une voix si agréable, le lépreux lui répondit que c'étoit lui, et que cette voix étoit sa voix naturelle. Mais comment pouvez-vous vous réjouir, répliqua ce seigneur, dans le pitoyable état où vous êtes ? Entre Dieu et moi, repartit le lépreux, il n'y a point d'autre séparation que cette muraille de boue, qui est mon corps : quand elle sera par terre, et que cet empêchement sera ôté, alors j'irai jouir librement de la vue de mon Sauveur : et comme je vois que chaque jour cette muraille tombe en ruine, l'excès de la joie que j'en ai , me fait chanter , n'attendant plus désormais que l'heure quelle soit entièrement démolie, et que mon ame étant séparée de mon corps, je puisse aller jouir de mon Dieu, qui est la fontaine vive et la source inépuisable de toutes sortes de félicités.
Saint Cyprien rapporte (i) qu'un évêque qui étoit malade à l'extrémité,ayant demandé
(1) Cyprian. lia. de murtalit.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 487
à Dieu de lui prolonger la vie , il lui apparut un jeune homme tout éclatant de lumière, qui lui dit d'une voix grave et sévère : Vous craignez les souffrances auxquelles vous êtes exposé dans le monde ; vous ne voulez pas en sortir, que voulez-vous donc que je fasse? Il lui donnoit assez à entendre par-là, que sa répugnance à quitter la vien'étoit pas agréable à Dieu; et saint Cyprien ajoute que l'ange dit ces paroles à ce prélat , afin que les redisant ensuite aux autres , elles leur servissent d'instruction.
Siméon Métaphraste, cité par Surius (i), raconte que le saint abbé Théodose sachant combien le souvenir de la mort est utile à un chrétien, et voulant exciter par-là ses religieux à la vertu, leur commanda un jour de creuser un tombeau, autour duquel les ayant tous assemblés ensuite : Eh bien , leur dit-il , voilà le tombeau achevé, mais qui sera le premier d'entre vous , de qui nous ferons ici les obsèques ] Alors un de ses religieux, nommé Basile, qui étoit prêtre, et que sa grande vertu mettoit en état d'êire toujours préparé à la* mort , s'avance et se mettant à genoux devant lui : Donnez-moi votre bénédiction, mon père , lui dit-il , car je serai , s'il vous plaît , le premier pour qui on fera ici le service. Il insiste , et le Saint lui accordant sa prière , commande aussitôt qu'on fasse pour lui les prières et les cérémonies que l'Eglise
(1) Surius, tome 1. fol. 1Z7.
a accoutumé de célébrer pour les morts. Le service se faille premier jour, le troisième et le neuvième; et au bout de quarante jours , dès l'instant que les obsèques furent entièrement achevées , Basile , qui étoit en parfaite santés sans fièvre, sans douleur de tête et sans aucun autre mal, passa tout d'un coup de cette vie à l'autre, comme un homme qui s'endort d'un sommeil doux et paisible, et alla recevoir la récompense de sa vertu et de l'ardeur avec laquelle il avoit souhaité d'être réuni à son Sauveur. Mais afin que l'on pût voir encore plus clairement combien son zèle avoit plu à Dieu, le premier miracle fut suivi d'un autre , et quarante jours durant , après sa mort , l'abbé Théodose le vit tous les jours assister à vêpres , et chanter au chœur avec les religieux. Aucun d'eux ne le voyoit ni ne l'entendoit, excepté un seul , nommé Àëtius , qui l'entendant , mais ne le voyant pas , alla trouver l'abbé Théodose, et lui ayant demandé s'il n'entendoit pas chanter Basile : Je l'entends, tuou fils, dit l'abbé , et je le vois de plus ; et si vous voulez, je ferai aussi en sorte que vous le verrez. Le lendemain , lorsque tous les religieux étoient au chœur, l'abbé Théodose vit encore Basile , qui ebantoit avec les autres comme de coutume, et le montrant du doigt a Aëtius , ils se mirent en prières , afin qu'il plût aussi à Dieu de le lui faire voir. Dès qu'il l'eut aperçu , il courut à lui pour l'embrasser ; mais Basile disparut
DE LA CONFORMITE J etc. 4^Q
aussitôt , en disant à haute voix , en sorte que tous les religieux l'entendirent : Adieu , mes pères et mes frères : adieu, car vous ne me verrez plus désormais.
Nous lisons dans les chroniques de l'ordre de saint Augustin (i), que le jeune saint Colomban, neveu et disciple de saint Colomban, abbé , étant tombé malade , et la sainte confiance qu'il avoit en Dieu lui faisant désirer la mort avec ardeur, il lui apparut un jeune homme tout brillant de lumière , qui lui dit : Sachez que les prières de votre abbé, et les larmes qu'il verse pour votre guérison , empêchent que vous ne sortiez de cette vie. Alors le Saint se plaignant tendrement à son abbé, et le visage tout baigné de pleurs, pourquoi , lui dit-il, me retenez-vous dans une vie si misérable que celle-ci , et m'empêchezvous d'aller jouir de la vie éternelle ? Ces paroles touchèrent tellement l'abbé, qu'il cessa de prier et de pleurer pour son neveu , qui avant reçu ensuite tous ses sacremens, et embrassé tous les religieux , s'endormit heureusement dans le Seigneur.
Saint Ambroise rapporte (2) que ceux de Thrace pleuroienta la naissance des hommes, et se réjouissoient à leur mort , estimant , ajoute-t-il, et avec raison, que ceux qui entroient dans le monde, où tout est rempli de misère, étoient dignes de compassion, et que
(1) Chron. Ord. S. Aug. eeniur. 3.
(a) Ambros. de ftde resur.
lorsqu'ils sortoient d'un si malheureux exil , on devoit être bien-aise de les voir affranchis de tant de maux. Que si des barbares qui viyoient dans les te'nèbres du paganisme, et qui n'avoient nulle connoissancede la gloire qui nous attend , en usoient de cette sorte , quels sentimens ne devons-nous point avoir , nous qui sommes éclaires des lumières de la foi, et qui savons de quels biens on va jouir , quand on meurt dans la grâce de Dieu ? C'est dans cette vue que le Sage a &\\,que/e jourde la mort est préférable à celui de la naissance (i). Et de là vient , dit saint Jérôme (2), que quand le Fils de Dieu voulut sortir de ce monde pour s'en retourner à son père , il dit a ses disciples , qui s'en afïligeoient : Si vous m'aimiez , vous seriez bien-aises de ce que je rn en vais à mon père (3); mais quand il résolut de ressusciter le Lazare, il pleura. Au reste il ne pleura pas , ajoute ce Saint , parce que le Lazare étoit mort , car il savoit bien qu'il le ressusciterai t ; mais il pleura, parce que celui qu'ilavoit aimé si tendrement alloit être de nouveau exposé à toutes les misères de la vie , et à tous les malheurs d'un si déplorable exil.
(1) Meliur est dies mortis die nativitatis. Eccl. 7. 2.
(2) Hieron. Epist. ad Tarasium.
(3) Si diligeritis me, gauderetis utique , quia vado ad Patreni. Joan. 14. 28.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 49 l