CHAPITRE XXII
De la coiiformité que nous devons avoir a la . volonté de Dieu , dans toutes les calamités publiques.
Mais ce n'est pas seulement en ce qui ne regarde que nous, et dans nos afflictions particulières, que nous devons être tout-à-fait soumis h la volonté de Dieu; il faut l'êlre aussi dans les calamités publiques, comme dans la famine , dans la guerre , dans la peste et dans tous les autres fléaux de la vengeance divine. Pour cet effet , il est nécessaire d'établir pour fondement , que comme lorsqu'un bon juge se voit obligé de condamner à mort un criminel , la compassion naturelle , et les sentimens de l'amitié ne l'empêchent pas de prononcer la sentence , et de vouloir effectivement qu'il meure, parce que la justice le commande, et que cela importe au bien général de la république ; de même la compassion que nous' donnent les chatimens que Dieu envoieà son peuple, ne doit point nous empêcher de nous conformer en cela à ce qui lui plaît, puisque nous devons considérer qu'ils ne sont que l'effet de sa volonté, qui l'ordonne ainsi par un secret jugement, pour en tirer les avantages qu'il sait convenir le plus à sa gloire et k son service; car, quoiqu'il soit vrai que la conformité qu'il veut que nous ayons à sa volonté en toutes ces
choses , ne nous oblige pas à les aimer positivement , et qu'il suffise que nous les souffrions avec patience et sans murmurer contre les ordres de sa providence (i) : il est certain néanmoins qu'il y a bien plus de perfection et de mérite d'aller jusqu'à les chérir en tant qu'elles sont l'effet de sa volonté et de sa justice , et qu'elles servent à sa plus grande gloire. Saint Thomas dit (2) que c'est ainsi que les bienheureux se conforment en toutes choses a la volonté de Dieu ; et saint Anselme ajoute (3) , que celle de Dieu et la nôtre seront conformes entre elles dansleciel, comme les veux le sont dans un même corps. C'est un même mouvement qui gouverne les deux jeux; l'un ne peut rien regarder, que l'autre ne le regarde aussi ; et quoiqu'ils soient tous deux attachés sur un objet , il ne s'en forme cependant qu'une seule image dans le cerveau. Or, puisque la conformité des bienheureux a la volonté de Dieu va à n'envisager en toutes choses que ce que Dieu veut, et ce qui est de sa plus grande gloire , a laquelle elles sont toutes dirigées, nous ne saurions mieux faire que de les imiter , en ne regardant aussi en toutes choses que l'exécution des ordres de la providence , et l'accomplissement de la volonté divine. Ce ne sauroit être qu'un sentiment très-louable que de vouloir ce que Dieu veut , et de le vouloir
(1) Bonav. i, sent. dist. 48.
(2) S. Thom. 2. 2. 7. i5. art. 10. ad. I. O) dnselmus , (lb. similit. c. 65.
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pour les mêmes fins et de la même manière qu'il le veut.
Possiclius rapporte , dans la vie de saint Augustin, que la ville d'Hippone, dont ilétoit évêque , étant assiégée par les Vandales , qui désoloient toute l'Afrique, et la rempîissoient de carnage , ce grand Saint s'en consoloit par ces paroles d'un ancien: il n'est pas d'un grand homme de s'étonner,commedequelquechose de grand, de voir tomber le bois et les pierres, et de voir mourir des hommes mortels (i). Mais nous avons de quoi nous consoler encore plus justement de ces sortes de calamités , si nous considérons que tout vient de lamain de Dieu, que telle est sa volonté,et que, quoique la cause pour laquelle il afflige quelquefois les hommes, nous soit cachée, elle ne peut pourtant jamais être m\uste. Les jugemens de Dieu sont un abîme {2) , dit le Prophète royal. Il y auroit de la témérité de vouloir , avec un esprit aussi foible et aussi borné que le nôtre, en pénétrer les secrets et les raisons ; car qui est celui qui connaît les desseins de Dieu , ou qui a été appelé à son conseil (3) 1 II faut révérer ses jugemens avec une profonde humilité, et croire que, puisque nous sommes gouvernés par une sagesse infinie, comme
(1) Non erit magnus magnum pufans, quôd cadunt ligna et lapides, moriuntur mortales. Refert. de S. dugust. Possid, in ejus vità.
(a) Judicia tua abyssus multa. Ps. 35. 7.
(3) Quis enim cognovit scnsum Domini ? aut quis consitiarius ejus fuit ? AdRom. n.34.
4q4 PART. I. TRAITÉ VIII. CHAP. XXH.
la sienne , il ne peut rien arriver qui ne soit pour notre plus grand avantage. Nous devons toujours compter là-dessus, et croire de sa bonté et de sa miséricorde , qu'il ne permettrait pas qu'il arrivât de semblables calamités ,si ce n'étoit pour en tirer un plus grand bien. Dieu veut conduire au ciel , par le chemin des souffrances , plusieurs âmes qui se seroient perdues par une autre route. Combien y a-t-il de gens qui , dans les traverses et dans les afflictions , se convertissent à Dieu de tout leur cœur, et meurent avec un véritable repentir de leurs péchés? Combien y en a-t-il eu par-là desauvés,qui auroientété damnés autrement? Ainsi, ce qui nous paroît un fléau et un châtiment, est souvent une grâce et une miséricorde insignes.
Dans le second livre des Machabées , l'auteur , après avoir raconté l'horrible persécution que les Juifs souffrirent sous le roi Antiochus , les massacres qui furent faits sans distinction d'âge, de sexe, ni de dignité , le pillage et la profanation du temple , et les abominations qui s'y commirent par l'ordre de ce prince impie : Je conjure , ajonte-t-il, ceux qui liront ce livre , de ne point se laisser décourager par tant de calamités ; mais de croire qu elles ne sont tombées sur nous que pour nous châtier , et non pas pour nous exterminer entièrement^!) .
(1) Obsecro autem eos, qui hune librum Iecturi sunt , ne abhorrescant propter adversos casus , sed reputent ea quae acciderunt , non ad interitum , sed ad correptionecu esse generis nostri. 2. Mac. 6. 2.
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Ce que la sangsue prétend, en suçant le sang du malade , dit saint Grégoire ( i ) , c'est de se soûler, et de le tirer tout , si elle le pou voit , jusqu'à la dernière goutte; mais l'intention du médecin n'est que d'ôter par-là ce que le malade a de mauvais sang, et de le guérir par ce moyen. Celle de Dieu est semblable dans les afflictions qu'il nous envoie : et comme un maladeseroit imprudent, qui regardant plutôt l'avidité de la sangsue, quelabonneintention du médecin, ne voudroit pas se laisser tirer ce qu'il auroit de sang corrompu; de même, lorsqu'il nous arrive quelque chose de fâcheux, soit par le moyen des hommes, soit par quelque autre créature que ce puisse être , il faut regarder en cela , non pas les hommes et les autres créatures, mais le souverain médecin , qui s'en sert comme de sangsue, pour nous purifier le sang, et pour nous rétablir dans une parfaite santé. Nous devons donc être persuadés qu'il ne nous envoie rien , que pour notre plus grand avantage ; et quand il n'y en auroit point d'autre que d'être châtiés dès ce monde comme ses enfans , au lieu d'être réservés dans l'autre a une punition plus sévère , ce seroit toujours une grande grâce qu'il nous feroit , et une insigne obligation que nous lui aurions.
On raconte de sainteCatherine deSienne(2), qu'étant une fois extrêmement affligée , à
(i) Greg. iib. 2. Mor. c. 32.
(2) In ejus vitâ , p. 2. e. 4«
4g6 PART. I. TRAITÉ VIII. CHAP. XXII.
cause de quelques médisances que Ton avoit faites contre son honneur , le Sauveur du monde lui apparut, tenant en sa main droite une couronne d'or , enrichie de perles et de pierreries , et en sa main gauche une couronne d'épines , et lui dit : Sachez , ma chère fille , qu"ii est nécessaire que vous sojez couronnée de ces deux couronnes en divers temps. C'est pourquoi, choisissez lequel vous aimez le mieux , ou d'être couronnée de la couronne d'épines dans cette vie passagère , et que l'autre couronne vous soit réservée pour la vie éternelle , ou d'avoir maintenant la couronne d'or , pour être couronnée de la couronne d'épines après votre mort. Il y a long-temps, Seigneur, repartit cette sainte vierge , que j'ai renoncé entièrement à ma volonté , pour ne suivre que la vôtre , et par conséquent il ne m'appartient pas de choisir ; mais si vous voulez pourtant que je réponde, je dis que je choisirai toujours ce qui me rendra plus semblable à vous, et que, pour vous imiter, j'embrasse de tout mon cœur les souffrances. A ces mots elle prit des mains du Sauveur la couronne d'épines , et se la mettant sur la tête , elle l'y enfonça avec tant de violence, qu'il lui resta toujours depuis une très-grande douleur à la tête , des piqûres que les pointes d'épines lui avoient faites.
DE LA CONFORMITÉ , etc. foj
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